La peste brune dont nous voulons ici parler – et qu’on ne finirait pas d’évoquer tant elle persiste et signe du sang juif – désigne la catastrophe hitlérienne déclenchée le 30 janvier 1933, quand un obscur caporal et peintre du dimanche prend le pouvoir en Allemagne et y installe, sous le regard indifférent des autres pays d’Europe, un régime de terreur.
Ses nervis et zélateurs ont revêtu pour uniforme une chemise brune. Un journaliste français, Daniel Guérin, va se rendre sur place et en rapporter un reportage qu’il intitule La peste brune, publié en 1934. Mise en garde dont nos gouvernants incrédules ne tinrent pas compte. Sachons bien, aujourd’hui encore, et peut-être plus que jamais, que les gouvernements face aux génocides et exterminations en tout genre sont, dans le meilleur des cas incrédules, et lâches dans le pire. Tout en gardant bonne conscience. On sait, par exemple, aujourd’hui que les Alliés étaient parfaitement informés de l’existence des camps de concentration et des fours crématoires, et pourtant ils n’ont rien fait. D’autres chats à fouetter, l’égoïsme, l’intérêt de chacun, la veulerie, on expliquera cela comme on voudra.

C’est pourquoi nous ne nous lasserons pas d’accueillir des témoignages sur ces années noires – on peut les qualifier ainsi, tant la couleur brune vira vite au noir – et d’entendre tout ce qui s’écrit sur cette époque déjà lointaine, et pourtant si présente encore à notre mémoire. Je me rappelle, par exemple, qu’à Alger, au début des années quarante et alors qu’on ne savait pas encore qu’un plan de recensement des Juifs d’Algérie avait été établi en vue d’une future déportation, ma mère avait déposé chez une voisine deux valises, l’une pour ma sœur (qui, depuis, a sagement fait son alya) et l’autre pour moi, afin que nous puissions survivre, clandestinement et sous une autre identité. Eh bien, nous recevons aujourd’hui, sur ce même sujet, un recueil de nouvelles intitulé Histoires floues, de la plume de Cathie Fidler, qui nous remet en mémoire, avec justesse et émotion, ces années de peur et de persécution.

Trois nouvelles composent ce récit qui prend sa source en septembre 1943, quand les Nazis, au mépris des accords passés avec Pétain, ce vieillard gâteux qui « avait fait don de son corps à la France », comme il l’avait pompeusement et niaisement déclaré au lendemain de l’armistice du 22 juin 1940, envahirent la zone libre, cet espace rétréci de Vichy à Toulon où tant des nôtres avaient trouvé refuge après l’invasion de la partie nord de la France. Les Allemands, on s’en souviendra, avait aboli cette frontière de refuge et de liberté quelques jours après le débarquement des Alliés à Alger (sur la plage de Sidi-Ferruch) le 8 novembre 1942. Cathie Fidler nous montre là la traque des Juifs, ceux qui se cachent dans des réduits, voire dans des placards, à l’instar d’Anne Franck à Amsterdam, et puis les délations ignominieuses, la fabrication de faux papiers, les déguisements, les identités secourables, les trafics en tout genre, les courses poursuites, la libération enfin, et les cahots – ou le chaos – de l’Histoire avec sa grande Hache meurtrière. De ces récits, nous retiendrons tout particulièrement l’histoire de la petite Etsie Oppenheimer qui a accompagné ses parents depuis l’Allemagne jusqu’au havre de Nice. Depuis l’effacement de la zone libre, ceux-ci, en prévision du pire, ont aménagé une cachette derrière une armoire, et y enferment périodiquement, pour s’y accoutumer malgré l’exiguïté, leur petite fille et son frère aîné. Celui-ci un beau jour, las de se cacher, parviendra à s’enfuir et, plus tard, depuis l’Angleterre, tentera de retrouver sa petite sœur qui, elle aussi, grâce à la prévoyance paternelle, s’en tirera. Un vilain jour (car on ne saurait dire ici un beau jour), les parents alertés par le vacarme d’une descente policière, poussent violemment la fille dans le placard et sous sa cachette en lui recommandant d’y rester sans faire le moindre bruit. Ils disparaîtront définitivement dans la rafle et la fillette, après un long temps de silence, d’obscurité et de peur, sortira enfin au jour et sera recueillie par une voisine bienveillante qui la confiera à un couvent « charitable ». Mettons-y des guillemets car l’auteur soulignera ensuite que la petite a été catéchisée et ne sera rendue par les « bonnes » sœurs qu’à contrecoeur : elle était déjà si douée pour la religion, cette petite ! (On pense évidemment à la fracassante affaire Finaly, ces deux enfants confiés à une institution catholique par des parents qui finiront à Auschwitz, et qui seront baptisés bien malgré eux, avant de rejoindre, au terme d’une recherche rocambolesque et d’un procès retentissant, leur vraie famille en Israël). La pièce maîtresse de ce récit est la lettre de délation, retrouvée après coup. Voici ce texte de corbeau, dont on peut penser qu’il est la pierre angulaire du livre, et peut-être même un document historique : « Nice, le 26 août 1943. A l’attention des Autorités Compétentes. Les époux Bacino cachent des Juifs dans leur maison du Chemin de la Conque Prolongé. Quand allez-vous enfin vous décider à nous débarrasser de cette vermine ? » Cette ignoble lettre de dénonciation entraînera, d’ailleurs, un règlement de compte tardif, mais définitif, car la délatrice sera punie : la fiction, c’est là aussi son mérite, permet ce luxe là, non pas d’établir la vengeance, mais de rétablir la justice. Et nous sommes réconfortés par ces textes de Cathie Fidler, si bien écrits, si joliment contés, si efficaces.
Albert Bensoussan

Cathie Fidler, Histoires floues, Edilivre, collection Coup de cœur, Paris, 2009, 264p., 18,50€.

5 Reponses to “Mémoire des années de peste brune Par Albert Bensoussan”

  1. sarfati elie dit :

    le centre de gravite de cette derniere guerre mondiale etait
    pour Hitler la destruction du peuple juif /
    c’etait au fait l’essentiel .
    le monde ou les nations environnantes etaient d’accord sourdement.
    et la preuve a ete ecrite par Hitler lui meme quelques temps avant qu’il ne se suicide.Dans son testament ‘il condamne LE PEUPLE ALLEMAND de n’avoir pas ete capable de remplir sa fonction qui est naturellement d’effacer le juif .
    il faut bien faire attention actuellement ‘de reperer le nouveau centre de GRAVITE pour le monde ////JERUSALEM sera le sujet actuel et futur et non pas lapaix au moyen orient!!!!
    amicalement elie sarel

  2. David Cohen dit :

    Interessant recit si caracteristique de l’histoire de la Shoah. Conclusion ? En cas de conflit et de periode de persecution du peuple juif. Il faut sans hesitation fuir et surtout ne pas placer sa confiance et, de la, son destin, dans les mains des non-juifs. Ils finissent toujour par nous trahir.

  3. Georges Levy dit :

    Il n’y aura jamais assez de témoignages pour décrire la culpabilité des collaborateurs français qui ont livré les juifs au minotaure. Ce furent des voisins, des concierges, des jaloux, mais surtout de Grands Commis de l’Etat qui continuèrent comme Papon une prospère carrière et décédèrent dans leur lit, décorés et honorés. Aujourd’hui, il n’est plus question de préparer des valises, ou des caches dans les armoires. La peur doit changer de camp: elle doit etre chez ceux qui veulent nous détruire et ne le pourront jamais. 76 Convois de la S.N.C.F roulèrent vers les chambres à gaz, sans recontrer d’obstacle des cheminots, des résistants, des communistes, et des alliés. Il y eut bien-sur des exceptions héroiques, mais si peu.l’Algérie fut pétainiste avec enthousiasme et se fit un plaisir d’appliquer les infames Lois d’Exception et meme déporta dans le Sud les opposants. Rien ne doit etre ni oublié, ni pardonné.Aujourd’hui encore nous sommes considérés comme un peuple déicide et dominateur.

  4. Cathie Fidler dit :

    L’auteur des Histoires Floues se permet d’intervenir pour exprimer son sentiment de descendante de survivants. Certes il y a eu des délateurs, des collabos, des assassins en gants blancs très haut-placés, mais aussi beaucoup de Justes en France, et de « presque Justes » : ceux qui malgré le flou de leur personnalité trouble ont bel et bien sauvé des vies, tel le personnage de La Gratitude du Ouistiti (deuxième récit de ce recueil). Serge Klarsfeld est le premier à souligner le nombre d’enfants sauvés en France grâce à eux. Alors, soyons méfiants, sans doute, mais gardons notre foi en l’homme, capable du pire, mais aussi du meilleur, dans la vie, comme dans la fiction !

  5. gogol-lyon dit :

    il est temps qu’on comprenne le genre humain
    le racisme et bouc emissaire lui sont genetique, predateur et insatiable.
    Les arabes et l’islam (ou islamisme) culture et religion hors de la laicité ont su s’imposer, non pas par la fuite mais par la force. six millions de juifs européens on à peine resisté, l’humain n’est pas fait que de generosité, il n’y a pas de democratie, sinon on va a son enterrement.

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