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Voyage en Recouvrance
par Albert Bensoussan
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Toute vie ne tient qu’à un fil. Le fil d’une histoire. Le tracé d’une route, nécessairement tortueuse. Une ligne brisée que le scribe tâche de remettre en droit chemin. Au départ, Alger, la ville sultane, à l’autre bout de la mer, une plage cananéenne. Entre les deux les cahots de l’histoire de France en Algérie, le naufrage d’un exil et l’espoir d’une délivrance. Une recouvrance.
« … à vrai dire, je ne me disais rien car je poursuivais mon doux sommeil, la tête posée sur la jupe de maman, en parfaite innocence et sous l’ombre accueillante des bas-fonds… »

Publié aux éditions de l’Harmattan, Paris, 2008, 185 pages, 18,50 €
Et disponible en Israël en téléphonant au 0528016500


Extrait :
À la fin nous sommes dans les steppes de Moab et Moïse gravit seul – comme il a gravi seul le Sinaï – le mont Nebo, devant Jéricho. Il va, de là, embrasser panoramiquement toute la terre d’Israël jusqu’à la mer ultime (Yam Haa’haron), c’est-à-dire la Méditerranée, et nul doute que Moïse a dû s’émerveiller devant ce magnifique spectacle aérien. Il ne pourra pénétrer dans cette terre, car sa mission était seulement de libérer et de guider jusqu’à son havre le peuple hébreu, en écrivant pour lui le livre de la Torah ; mais là, de tout là-haut, lui qui « marche sur les hauteurs » parce qu’il fut et qu’il est un Prophète « comme il ne s’en est pas encore levé en Israël », de son regard visionnaire il s’empare d’Erets Israel, il le saisit par les yeux, ces yeux qui vont aussitôt se fermer.

Et voilà qu’il reste là, en Moab qui est terre étrangère et pays de l’exil, mais, privilège ultime, il meurt « sur la bouche » de Dieu. Une fois de plus la traduction doit rester fidèle à la source du mot utilisé ici qui est pi, de pé = la bouche ; cette expression ‘al pi a souvent été rendue par « sur ordre de », mais s’il est vrai que c’est la bouche qui ordonne comme c’est de la bouche nommant les choses que surgit la Création, comment ne pas sentir ici que Moshé, créé dans le mystère de son nom, meurt nominalement « dans la bouche » de son Créateur ?

Mon père, qui était une âme simple et détenait, donc, la vérité (non, non, ce n’est pas un sophisme : ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? c’est-à-dire des cœurs innocents et des âmes simples), disait toujours en racontant ces prodiges qu’étaient les cinq doigts de la main de Moïse : « Moshé est mort dans un baiser », et, dans le silence qui suivait, nous étions pétrifiés d’émotion et de tendresse. Etait-ce notre façon de dire et de voir en lointaine contrée algérienne ? André Chouraqui, qui est né à deux pas de mon père (celui-ci à Ghazaouet-Nemours, celui-là à Aïn-Témouchent) met une note de bas de page pour expliquer sa traduction : « Sur la bouche de IHVH ; dans le baiser de », et c’est cela ma vérité du sens depuis toujours, depuis ma plus tendre enfance : oui, Moshé est mort dans le baiser de D.ieu.

Celui qui, seul, eut le privilège de connaître D.ieu dans la totalité de son mystère, non pas « face à face », comme écrit le poète Alfred de Vigny (dans son Moïse), mais, ainsi que le note plus justement Chouraqui, « faces à faces » – car en hébreu il n’est de face qu’au pluriel : panim –, cet homme-là, ce Prophète sublime, qui fut créé par le souffle de D.ieu qu’il vit, au buisson ardent, se manifester par le feu qui brûle sans se consumer, tout comme à la fin de sa vie, en passant ses pouvoirs à Josué, il Le verra à nouveau matérialisé par une « colonne de nuée », voilà qu’il rejoint tout naturellement le grand souffle de son créateur et, par Sa bouche, dans Sa bouche, se fond définitivement dans la divinité.

Vayikbor oto succède aussitôt à cette mort. La forme verbale est un futur – yikbor – à la troisième personne, mais précédé du vav il acquiert le sens du passé ; il s’agit donc du temps renversé typique de l’hébreu biblique. Comprenons bien : ce faux futur renvoie à l’intemporel, au temps biblique de la Création, toujours en devenir, et donc à l’éternité, car, au moment même où je trace ces lignes, Moïse mourra, Moïse se meurt, Moïse est mort, mais sa mort sera toujours indéfiniment refoulée vers l’avenir et ce qui va advenir. C’est pourquoi nous pleurons aujourd’hui comme pleurèrent hier les Hébreux quand Moïse ferma les yeux sur le paysage de la Terre Promise. Beaucoup traduisent Vayikbor oto par « on l’ensevelit » ou « ils l’ensevelirent », alors qu’aucun sujet n’est spécifié. Dans la logique et le mouvement du texte, comment douter un seul instant que c’est D.ieu lui-même qui l’ensevelit ? C’est ainsi que Chouraqui l’entend. Et c’est bien pourquoi le tombeau est introuvable, invisible, quelque part en Moab et sans doute en apparence : Moshé disparaîtra physiquement en pays étranger, mais aucune terre ne recevra son corps. C’est là un nouveau prodige, qui met un point final à la longue succession de prodiges que furent la vie et la geste – la saga – de Moïse.

Alors prodiges, miracles, oui, tout ici est prodigieux et miraculeux. C’est pourquoi on a quelque mal à admettre la traduction de l’ultime phrase de la Bible devenant, chez Edouard Dhorme (traducteur de l’édition de la Pléiade) : « la grande terreur dont usa Moïse aux yeux de tout Israël ! », qui clôture le Livre. Certes, le mot hébraïque est hamora hagadol, et mora signifie bien, selon Elmaleh, « Crainte, terreur » ; mais aussi, note finalement le lexicographe : « Miracle, prodige, merveille ». Je sais bien que dans le contexte cette expression succède à la main ferme de Moïse – hayad ‘hazaka –, mais justement, pourquoi privilégier l’idée d’une main menaçante et punissante, plutôt que celle de la main protectrice qui anéantit les mages égyptiens, qui est capable d’ouvrir les flots de la Mer des Joncs et fait jaillir la source de la pierre ? Chouraqui, une fois de plus, se distingue en traduisant par « les grands frémissements », ce qui concilie les deux sens et son interprétation est intéressante : ne sommes-nous pas dans la prière des joncs frémissants ? Il n’empêche que l’âme naïve que je garde de cette enfance toute de piété et de crainte, au sens noble de crainte de D.ieu et de volonté de bien se conduire – et de faire techouva au jour du Pardon –, voit toujours Moshé se fondre dans le baiser d’Elohim et retient du Prophète la somme inouïe de prodiges, miracles et merveilles que sa forte main, sa main vaillante, aura suscités – et l’on notera ici, dans le présent de l’élocution, que mon futur renvoie bien au passé, dans cette parfaite circularité temporelle qui fonde le temps (ledor vador ) dans notre sainte Torah.

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L'avant dernier marrane Lili BONICHE

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