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Extrait
:
À la fin nous sommes dans les steppes de Moab
et Moïse gravit seul – comme il a gravi seul
le Sinaï – le mont Nebo, devant Jéricho.
Il va, de là, embrasser panoramiquement toute
la terre d’Israël jusqu’à la
mer ultime (Yam Haa’haron), c’est-à-dire
la Méditerranée, et nul doute que Moïse
a dû s’émerveiller devant ce magnifique
spectacle aérien. Il ne pourra pénétrer
dans cette terre, car sa mission était seulement
de libérer et de guider jusqu’à
son havre le peuple hébreu, en écrivant
pour lui le livre de la Torah ; mais là, de tout
là-haut, lui qui « marche sur les hauteurs
» parce qu’il fut et qu’il est un
Prophète « comme il ne s’en est pas
encore levé en Israël », de son regard
visionnaire il s’empare d’Erets Israel,
il le saisit par les yeux, ces yeux qui vont aussitôt
se fermer.
Et voilà qu’il reste là, en Moab
qui est terre étrangère et pays de l’exil,
mais, privilège ultime, il meurt « sur
la bouche » de Dieu. Une fois de plus la traduction
doit rester fidèle à la source du mot
utilisé ici qui est pi, de pé = la bouche
; cette expression ‘al pi a souvent été
rendue par « sur ordre de », mais s’il
est vrai que c’est la bouche qui ordonne comme
c’est de la bouche nommant les choses que surgit
la Création, comment ne pas sentir ici que Moshé,
créé dans le mystère de son nom,
meurt nominalement « dans la bouche » de
son Créateur ?
Mon père, qui était une âme simple
et détenait, donc, la vérité (non,
non, ce n’est pas un sophisme : ne dit-on pas
que la vérité sort de la bouche des enfants
? c’est-à-dire des cœurs innocents
et des âmes simples), disait toujours en racontant
ces prodiges qu’étaient les cinq doigts
de la main de Moïse : « Moshé est
mort dans un baiser », et, dans le silence qui
suivait, nous étions pétrifiés
d’émotion et de tendresse. Etait-ce notre
façon de dire et de voir en lointaine contrée
algérienne ? André Chouraqui, qui est
né à deux pas de mon père (celui-ci
à Ghazaouet-Nemours, celui-là à
Aïn-Témouchent) met une note de bas de page
pour expliquer sa traduction : « Sur la bouche
de IHVH ; dans le baiser de », et c’est
cela ma vérité du sens depuis toujours,
depuis ma plus tendre enfance : oui, Moshé est
mort dans le baiser de D.ieu.
Celui qui, seul, eut le privilège de connaître
D.ieu dans la totalité de son mystère,
non pas « face à face », comme écrit
le poète Alfred de Vigny (dans son Moïse),
mais, ainsi que le note plus justement Chouraqui, «
faces à faces » – car en hébreu
il n’est de face qu’au pluriel : panim –,
cet homme-là, ce Prophète sublime, qui
fut créé par le souffle de D.ieu qu’il
vit, au buisson ardent, se manifester par le feu qui
brûle sans se consumer, tout comme à la
fin de sa vie, en passant ses pouvoirs à Josué,
il Le verra à nouveau matérialisé
par une « colonne de nuée », voilà
qu’il rejoint tout naturellement le grand souffle
de son créateur et, par Sa bouche, dans Sa bouche,
se fond définitivement dans la divinité.
Vayikbor oto succède aussitôt à
cette mort. La forme verbale est un futur – yikbor
– à la troisième personne, mais
précédé du vav il acquiert le sens
du passé ; il s’agit donc du temps renversé
typique de l’hébreu biblique. Comprenons
bien : ce faux futur renvoie à l’intemporel,
au temps biblique de la Création, toujours en
devenir, et donc à l’éternité,
car, au moment même où je trace ces lignes,
Moïse mourra, Moïse se meurt, Moïse est
mort, mais sa mort sera toujours indéfiniment
refoulée vers l’avenir et ce qui va advenir.
C’est pourquoi nous pleurons aujourd’hui
comme pleurèrent hier les Hébreux quand
Moïse ferma les yeux sur le paysage de la Terre
Promise. Beaucoup traduisent Vayikbor oto par «
on l’ensevelit » ou « ils l’ensevelirent
», alors qu’aucun sujet n’est spécifié.
Dans la logique et le mouvement du texte, comment douter
un seul instant que c’est D.ieu lui-même
qui l’ensevelit ? C’est ainsi que Chouraqui
l’entend. Et c’est bien pourquoi le tombeau
est introuvable, invisible, quelque part en Moab et
sans doute en apparence : Moshé disparaîtra
physiquement en pays étranger, mais aucune terre
ne recevra son corps. C’est là un nouveau
prodige, qui met un point final à la longue succession
de prodiges que furent la vie et la geste – la
saga – de Moïse.
Alors prodiges, miracles, oui, tout ici est prodigieux
et miraculeux. C’est pourquoi on a quelque mal
à admettre la traduction de l’ultime phrase
de la Bible devenant, chez Edouard Dhorme (traducteur
de l’édition de la Pléiade) : «
la grande terreur dont usa Moïse aux yeux de tout
Israël ! », qui clôture le Livre. Certes,
le mot hébraïque est hamora hagadol, et
mora signifie bien, selon Elmaleh, « Crainte,
terreur » ; mais aussi, note finalement le lexicographe
: « Miracle, prodige, merveille ». Je sais
bien que dans le contexte cette expression succède
à la main ferme de Moïse – hayad ‘hazaka
–, mais justement, pourquoi privilégier
l’idée d’une main menaçante
et punissante, plutôt que celle de la main protectrice
qui anéantit les mages égyptiens, qui
est capable d’ouvrir les flots de la Mer des Joncs
et fait jaillir la source de la pierre ? Chouraqui,
une fois de plus, se distingue en traduisant par «
les grands frémissements », ce qui concilie
les deux sens et son interprétation est intéressante
: ne sommes-nous pas dans la prière des joncs
frémissants ? Il n’empêche que l’âme
naïve que je garde de cette enfance toute de piété
et de crainte, au sens noble de crainte de D.ieu et
de volonté de bien se conduire – et de
faire techouva au jour du Pardon –, voit toujours
Moshé se fondre dans le baiser d’Elohim
et retient du Prophète la somme inouïe de
prodiges, miracles et merveilles que sa forte main,
sa main vaillante, aura suscités – et l’on
notera ici, dans le présent de l’élocution,
que mon futur renvoie bien au passé, dans cette
parfaite circularité temporelle qui fonde le
temps (ledor vador ) dans notre sainte Torah.
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