La
violence chez les jeunes immigrants (surtout en provenance
de France) en Israël par
le Dr Israël FELDMAN
Introduction
Les
psychiatres, psychologues et sociologues savent bien
que toute migration représente un changement
important pour l’être humain, changement
brusque et décisif dans le cours d’un processus
de vie plus ou moins maîtrisé jusque là,
qui peut engendrer de la pathologie, voire de la violence.
Faire son "Allyah" (montée à
Jérusalem), suppose accepter une « castration
symbolique », à commencer par celle du
langage.
Tous les "Olim hadashim" (immigrants en Israël)
vivent cette castration, car ils sont privés
subitement de leurs repères culturaux et linguistiques.
Pourtant, lorsqu'ils l'acceptent, ils parviennent à
s'adapter en Israël (à s'autonomiser), ils
guérissent alors peu à peu de l'errance
pathogène loin de la maison paternelle (du «
pays de nos pères »), et s'émancipent
par rapport au monde matrifocal de la Diaspora. Ils
vivent ce que Gérard HADDAD appellent une «
psychose inversée » dans sa préface
de la traduction du livre autobiographique d’Eliezer
Ben Yehuda « Le rêve traversé ».
Néanmoins, si un espace potentiel n’est
pas créé, le nouvel immigrant va se trouver
par contre, dans la situation de l’enfant qui
souffre de privation affective, et il risque de vivre
une rupture grave, voire pathologique, qui peut l’amener
à des comportements déviants (lui et surtout
ses descendants).
La migration expose ainsi l’individu à
passer par des états de désorganisation
psychique, et l’âge d’arrivée
en Israël est important. Les enfants, les adolescents,
contrairement aux idées reçues, souffrent
aussi lors de l’Allyah, bien que l’apprentissage
de la langue hébraïque soit plus facile
pour eux. Ils souffrent de voir leurs parents déstabilisés,
parfois déçus, de devoir les aider comme
s’ils étaient devenus impotents (au niveau
de la langue), de sentir leur dépression.
L’Allyah
des Juifs de France.
J’ai
déjà eu l’occasion d’écrire
sur ce que j’ai appelé « L’Allyah
du Boeing ».
Il s’agit de l’Allyah des Juifs de France,
en provenance donc d’un pays « riche »
(financièrement, mais aussi culturellement),
avec la possibilité de faire de nombreux allers
et retours entre Israël et la France.
C’est « l’Allyah du Boeing »,
car tous les Juifs de France ne parviennent pas à
s’installer définitivement en Israël,
rapidement.
Les pères passent beaucoup de temps à
faire des allers et retours entre l’Hexagone et
Israël.
Leur famille est installée en Israël, mais
eux sont en France, ce qui ravive le conflit oedipien
chez les fils qui restent avec leurs mères. En
effet, ces derniers, privés de l'autorité
paternelle, vivent une culpabilité intense d'avoir
leur mère pour eux, à la place du père.
A l'école ils, sont confrontés à
l'agression des autres enfants qui les jalousent (à
cause de leur "beaux vêtements", de
leur sophistication), à laquelle ils s'adaptent
en devenant eux-mêmes très agressifs, parfois
envers leurs mères, lorsqu'ils reviennent à
la maison. Ils se réfugient alors dans le Net
(voir infra) ou sortent fréquenter des bandes
de délinquants du quartier.
Tant que l’Allyah de France est restée
très restreinte, il n’y a pas eu de réaction
paranoïde de la part des Israéliens à
son égard (contrairement à ce qui s’est
passé avec les « russes », c’est-à-dire
tous ceux en provenance de l'ex-URSS). Mais, cette Allyah
s’amplifie, même s’il y a eu un ralentissement
depuis la venue du président Sarkozy au pouvoir,
et la presse, le gouvernement s’en font l’écho,
car la France est devenue, par sa politique ambiguë
vis-à-vis d’Israël, le pays occidental
le plus antisémite aux yeux de la population
israélienne.
L’Olé de France commence donc lui aussi
à vivre avec douleur des réactions de
xénophobie, d’hostilité à
son égard.
Il se sent réifié, jalousé (il
est vécu comme « riche »). Des sentiments
d’envie, de rivalité se manifestent contre
lui.
De plus, des divorces peuvent advenir, suite à
la séparation des époux (à cause
de l’Allyah du Boeing), et les enfants en souffrent
doublement, ayant déjà du mal à
s’intégrer, comme tous les olim.
Montée
de la délinquance en Israël
Israël
est un pays où l'on constate, malheureusement,
une nette augmentation des agressions (sexuelles et
autres) répertoriées par la police et
les tribunaux.
La progression est constante, et s'est accentuée
depuis 1998, avec une régression légère
en 2000 et en 2005, grâce à la lutte contre
le crime organisé.
Néanmoins, la violence chez les mineurs et jeunes
adultes a progressé de manière drastique.
En voici les raisons:
- L'influence de la TV, et surtout des nouveaux média
(Internet), joue un rôle très important
dans le phénomène d'agressions (dont sexuelles),
en favorisant l'exaspération du désir
immédiat chez les jeunes. Le "Sixième
Congrès de la Fédération Européenne
de Sexologie" devait se tenir d'ailleurs en Israël
en juin 2002 à cause du très haut degré
d’informatique dans le pays (il a eu lieu en fait
à Chypre à cause de l'Intifada "Al
Aksa"), et le thème en a été:
"Sexuality in a Real and Virtu@l Environment ».
De fait, pour ce qui est des enfants et des jeunes,
ils sont démobilisés par les images violentes
qu'ils voient, par rapport aux valeurs morales: ils
vivent dans l'angoisse, la peur, la colère et
la honte. Ils sont très tendus et ne parviennent
plus à se concentrer notamment dans le travail
scolaire. Le monde adulte les déroute, car ils
ont du mal à séparer le virtuel du réel!
Ils sont désorganisés psychiquement. Le
niveau économique et social ne semble pas avoir
d'influence: dans toutes les familles où l’internet
est permis, les enfants ne parviennent pas à
symboliser verbalement les images violentes qu'ils ont
vues. Un jeune olé de France âgé
de 16 ans me disait: "J'ai tout vu sur Internet
et je ne peux plus m'endormir!" Il avait vu des
films très violents, de terreur, de la pornographie,
des exécutions capitales par égorgement,
des photos d’accidents de la route avec vision
des corps déchiquetés, des sites terroristes,
de sectes, des jeux d'une morbidité extrême,
etc.). C'était la première fois qu'il
pouvait se confier à ce sujet, car ses parents
étaient loin de se douter de ce qu'il voyait
sur le Net, et ses copains et copines étaient
aussi perturbés que lui, donc incapables d'exprimer
leur émotions violentes par des mots, d'où
agressivité entre eux; en fait ils étaient
"prisonniers" de ce qu'ils avaient vu de violent
par manque d' "habiletés métacognitives",
selon l’expression de Jacques PIERRE (1).
En d’autres termes, il leur manquait la possibilité
de mettre du sens dans ce qui a été vu
d'agressif. Bien sûr, certains jeunes y parviennent
plus ou moins; cela dépend de leur âge,
de leur personnalité, de leur équilibre
psychique de base. D'autres, déjà perturbés
par des évènements intra ou extra familiaux,
vivent une véritable chute aux enfers.
Exemple : un garçon de 15 ans, dont le père
avait pratiqué des allers et retours, vers et
en provenance de la France, puis avait été
tué dans un attentat, un an avant notre intervention.
Sa mère avait demandé un traitement «
psy » pour lui, car son fils ne sortait plus de
sa chambre que la nuit, et s'habillait en cuir noir,
avec des "piercings" sur tout le corps (y
compris aux seins, et au sexe). Son aspect était
très impressionnant: crâne rasé
totalement, piercings très nombreux, vêtu
de cuir noir avec des chaussures rangers également
noires, il était très pâle, et maigre.
Lorsqu’on a pu gagner sa confiance, il a raconté
qu'il passait parfois 9h par jour sur le Net, et qu'il
était rentré dans une secte satanique
via le Web! La nuit, il lui arrivait de rejoindre des
copains de cette secte dans la ville, pour pratiquer
des cérémonies occultes. Nous avons pu
l'aider en lui montrant que sa recherche de "Satan"
était en fait la recherche d'un père invincible,
qui lui ne mourrait pas en victime, comme son papa…
-les drogues, l'alcool (introduite en masse en Israël
depuis l'immigration "russe") favorisent les
passages à l'acte violents (sexuels ou autres),
au cours des soirées des jeunes,
-Le processus migratoire (Allyah) favorise la désorganisation
psychique, et la montée de la violence chez les
jeunes francophones, surtout de sexe mâle, les
parents étant rendus déficients par la
migration (non maîtrise de la langue, chômage,
dépression réactionnelle, disputes dans
le couple parental), comme indiqué plus haut.
Conclusion
Pour
toutes les raisons décrites précédemment,
le jeune immigrant de France est en risque de tomber
dans la délinquance, car cette Allyah est très
différente de ce qu’ont connu les Israéliens
jusqu’à présent (les autres immigrants
venaient de pays en détresses financière
et politique), et elle les déroute. Ils ont du
mal à saisir qu’il puisse exister une autre
problématique que matérielle ! La réponse
des pouvoirs publics est donc encore mal adaptée
à cette montée de la délinquance
chez les jeunes en provenance de France.
Il leur faut accepter que ces allers et retours de l’immigrant
de France entraîne, comme conséquence,
la montée de la violence chez les jeunes restés
en Israël avec leurs mères, et que tous
les efforts doivent être faits afin que les immigrants
de France puissent trouver un emploi à la hauteur
de leurs possibilités et/ou que leurs diplômes
soient reconnus en Israël, sans tracasseries ou
obstacles de la part des organisations professionnelles
ou des ministères..
Bien sûr le jeune immigrant devient lui aussi
israélien, mais, à la différence
des « russes » et des autres, en provenance
des autres communautés juives, il provoque de
la jalousie à cause de ses possibilités
matérielles.
Tout ceci entraîne une montée de la violence
chez ces jeunes en provenance de France. Il faut donc
que cesse cette coupure violente entre les générations,
à cause de l’Allyah du Boeing, et que les
anciens, les pères, reprennent leur place de
conseillers indispensables, comme dit le proverbe africain:
"(…) Les rois africains se sont toujours
fait entourer d'un "Conseil de vieux"(2).
Autrement ils auront précipité leurs enfants
dans une espèce de « fosse » sur
le plan psychologique, dont ils auront du mal à
remonter dans ce siècle, où la violence
du Web, les égouts du monde, est omniprésente
!
Il
faut donc tout faire pour venir en aide à ces
jeunes pour qu’ils ne vivent pas ce qu’avait
écrit le roi David dans son Psaume n° 22
:
-« Tu me fais retourner à la poussière
de la mort. Des hordes de chiens m’environnent,
la meute des méchants m’assaille ! »
(Versets 16 et 17).
Bibliographie
(1)
PIERRE Jacques, Education aux média et fonction
critique, Paris, L'Harmattan, 1996.
(2) Conte des sages d'Afrique, p. 59, Editions du Seuil,
2004, 180 p.