La
plage blanche de Netanya
Ce
jour-là Sroulik courait sur la plage de Netanya, longue
langue de sable rouge qui, s’il l’avait longée à perte
de vue jusqu’au sud, l’eût mené aux portes de la Colline du Printemps. Mais
l’espoir était bel et bien dans son cœur depuis qu’il
revivait dans la proximité de l’aimée. Cet amour-là,
naguère encore, avait été contrôlé, mesuré - ah !
chichement -, mais il avait su s’en contenter en se
disant que le Ciel en sa clairvoyance saurait bien
pourvoir au futur, et que, de toute façon, ce qu’il
vivait était tout bonnement tracé sur le parchemin
de sa destinée, écrit sur le chemin de sa vie. Était-ce
la proximité de sa chère Yéhoudit qui avait transformé
ce mennche,
né dans l’inconscient ashkenaze de la vieille Golda,
la yiddishe mame, au point de devenir aussi fataliste qu’un Soufi, aussi
superstitieux qu’une Tune de Nabeul ? C’est vrai
qu’elle avait raffermi son cœur et renforcé son âme
pieuse, c’est vrai qu’il avait quelque peu modifié
son attitude, son comportement. Le fils orphelin avait
accédé à la dignité de père, gardant à l’insu des
autres toutes ses cicatrices sous la peau. Et d’abord
il portait sous sa chemise ce lacet tressé par la
brune Yéyé du temps qu’elle travaillait à la boutique
de la rie Bonne Nouvelle. Ce lacet il le portait jour
et nuit, et même ici, visiblement, pour se tremper
dans l’eau lustrale. Et qu’y avait-il au bout du lacet ?
Une médaille gravée à l’or fin représentant une main
et ses cinq doigts tendus vers le bas avec, encerclée
au milieu, l’initiale du nom divin, minuscule bouclier
au regard de sa taille sensé le protéger tout entier
du mauvais sort. Et le voilà converti en homme de
parole, et si on le voyait portant aux bras son petit
dernier et qu’on lui demandait combien pesait ce beau
bébé, il répondait invariablement : cinq kilos…
- en complétant dans son for intérieur :… dans
ton œil. On ne le sait que trop, le chiffre 5 est
de bon présage et vaut comme conjuration absolue.
Et c’est lui-même qui était allé quérir cette vieille
lame rouillée qu’il avait glissée dans le berceau
de Chmoyel, son ultime rejeton, leur premier à tous
les deux. Il ne quittait jamais son domicile, ni n’y
pénétrait sans ce geste pieux de la main effleurant
la mezouza coquettement inclinée au fronteau droit
de la porte, et la baisant en murmurant invariablement :
qu’elles sont belles tes tentes ô Jacob ! tes
demeures ô Israël !… , alors qu’on sait bien
que ce n’est qu’en entrant dans une synagogue qu’il
convient de prononcer cette phrase édifiante du judaïsme.
Mais voilà, Sroulik était un Juif atypique, mêlant
les rites séfarades et les superstitions orientales
au rituel ashkénaze et aux fables du shtetl. Le Djnoun
et le Dibbouk, c’était pour lui synagogue…,
pardon, synonyme. La créature de glaise pétrie par
Rabbi Löew, le célèbre Maharal de Prague, et qu’on
appelle communément « golem », lui apparaissait
ni plus ni moins que comme ce facétieux Ch’ha des
contes tunes. De plus en plus croyant et pieux sous
l’influence de Yéhoudit, l’ardente zélatrice, sachant
bien que l’union des corps, par delà la fragile écorce,
donne accès au divin, Sroulik traçait enfin son sillon,
fermement. Gommant sa balourdise d’antan, il avait
assimilé sans effort la leçon talmudique : l’homme
et la femme - ich ve icha - recréent par la
fusion de leurs corps la maison divine, le makom
- l’Endroit -, alors que l’absence de fusion, incroyable
paradoxe, ne produit que du feu (ech) - l’Envers,
l’Enfer, qui brûle, consume et détruit le couple.
Ce
jour-là Sroulik courait sur la plage de
Netanya. Il avançait à petites foulées, en
son footing matinal, sur ces sables d’or où, à coup
sûr, il croiserait la belle Yokheved, promue depuis
peu maître-nageur et qui, du haut de son mètre soixante-dix-sept,
surveillait les baigneurs nonchalants s’aventurant
au-delà de la barre, en fait une véritable barrière
de sûreté, au-delà de laquelle l’armée ne pouvait
plus garantir la sécurité du citoyen. Qui le protégerait,
au large, de l’attaque surprise d’un zodiac palestinien ?
d’un youyou terroriste ? d´un missile gazéen,
du Qassam meurtrier ?
Il connaissait bien l’agent de surveillance posté
en haut des marches donnant accès à la plage.
-
Chalom, Nathan, tout va bien chez toi, ton
frère est sorti de l’hôpital ?
-
Ken, oui, il va commencer la rééducation
avec sa nouvelle jambe. C’est dur pour sa femme, depuis
qu’elle a perdu son fils dans l’attentat, elle fait
des cauchemars toutes les nuits.
-
Le terroriste a parlé ?
-
Un gosse de douze ans… il ne savait pas ce qu’il transportait
dans son sac à dos. Son oncle lui avait promis une
nouvelle paire de Reebok s’il apportait le sac de
l’autre côté du poste frontière. Lui aussi est soigné
à l’hôpital Soroka de Beersheva, ils lui ont fait
une greffe.
-
On lui a fait la greffe à l’Hôpital Hadassah, à Jérusalem ?
…. ou directement à Beersheva ? Parce qu’à Hadassah
ils sont en jumelage avec l’Institut Pasteur de Paris
et que je connais bien. Et qu’ils sont chez nous à
la pointe de la recherche mondiale.
-
Il faut que tu saches, Sroulik, toi qui es oleh
khadash, un nouvel immigrant, que nos médecins
tu peux leur faire confiance. Même au cœur du désert,
ils apportent les premiers secours, et ça depuis l’époque
ottomane. Dès le XIXe siècle et le début
des implantations juives ils ont tordu le cou à la
malaria, le typhus, le trachome, et j’en passe, pour
le plus grand bien des bédouins.
-
Et gratuitement en plus, ils étaient réputés pour
leur dévouement, y compris dans les situations difficiles,
et c’est le cas aujourd’hui. Avec ce terrorisme aveugle.
-
Aveugle ! … tu fais bien de le dire. Tous ces
morts… tous ces estropiés… ces chairs meurtries à
jamais… des deux côtés ! Oui, les médecins ne
font jamais de différence entre la victime et le bourreau.
-
Sroulik !!!
-
Ah, Yokheved !!! j’allais venir te voir.
-
Chalom, Nathan, appelle-moi pour les prières
du mois de ton neveu !
-
Yokheved, tu viens dimanche pour le pidion
haben, tu sais bien, le « rachat du premier-né » ?
Yéhoudit m’a demandé de venir t’en parler ce matin,
elle compte sur toi pour l’aider à préparer la fête.
-
Qu’est-ce que c’est que cette affaire-là encore ?
-
Trente et un jours après sa naissance, nous allons
vendre, fictivement, son premier-né à un Cohen, à
un prêtre, comme aux temps de Moïse et de la sortie
d’Égypte !
-
Ah bon ! je connaissais pas, qu’est-ce que vous
avez inventé là ? Toujours des prétextes pour
faire la fête, purée de vous autres ! O.K., Besseder,
d’accord… Je passerai voir Chmoyel cet après-midi.
Trente et un jours déjà, il est trop mignon, j’adore
lui faire des bisous dans son petit cou, sur ses fesses
roses, et plein de nechikot
sur ses petits petons. Où allez-vous faire la cérémonie ?
-
À la synagogue de rite algérois, rue Herzl. Tu sais
comme Yéhoudit aime cette shoule et les roucoulades
andalouses du hazan, du pur flamenco. Avec son gros
ventre, elle allait tous les chabbats l’écouter chanter
pour que le « bébé » apprenne à vibrer de la glotte comme un
parfait chantre.
-
Qui fait le rachat ?
-
Nous avons demandé à Moïse Cohen de le faire.
-
Qui ? …Moïse, ton copain du Sentier ? Celui
du p’tit cochon Naf-Naf ?
-
Oui, il arrive demain de Paris, et veut ouvrir un
magasin dans la galerie commerciale.
-
Au Canyon de Netanya ?
-
Il y a des Canyon partout en Israël, tu sais bien,
des galeries marchandes trois niveaux, en bas tu achètes
ta bouffe, au rez-de-chaussée les parfums et les robes
de Paris pour ma Yéhoudit, au 1er étage
la cafétéria où on te sert le fameux caoua
turqui, bref…, lui et moi,
nous allons nous associer.
-
Yofi ! Super ! Sroulik !
Mais quoi, vous allez faire du shmates, encore
de la fringue ? y’en a plein !
-
Non, on va pas faire du shmates, on veut ouvrir
un magasin de makhchev, computer, ordinateur.
C’est pour ça qu’il m’a demandé, parce qu’il n’y connaît
rien, lui.
-
Et ton boulot de Herzliya ? t’avais pas un poste
chez « Evoloutsia », le groupe de télévizia
numérique ?
-
Oui, mais tu sais, c’est jamais à temps plein en ce
moment les boulots. D’ici que la paix soit signée
et que les affaires reprennent. !
-
C’est super Sroulik, c’est bien de te lancer !
-
Oui, je sais, c’est pour ça qu’il était temps.
Avec Yéhoudit et Chmoyel, ma vie a repris un sens.
Lorsque Rébecca est partie avec les garçons, il y
a deux ans, j’ai vraiment disjoncté, mais tu connais
Yéhoudit, elle m’a sorti de la merde où je m’enfonçais
et n’arrivais pas à refaire surface. Le départ et
la perte des garçons m’obsédaient, me renvoyaient
à la perte de mon père. J’étais fâché avec la terre
entière, et même, Ribono Chel Olam avec le
Maître du Monde. Je cherchais à le défier, à le provoquer,
en me portant volontaire pour toutes les missions,
y compris les plus dangereuses. Ne me reconnaissant
plus moi-même. On voit tellement d’horreurs !
… Yéhoudit est la femme de ma vie. Je l’ai aimée dés
que je l’ai vue, mais aujourd’hui elle est ma chair,
mon souffle. Elle a vraiment tout fait pour me ramener
à la raison, au sein du kahal.
-
Oui, et je me demande bien ce qu’elle te trouve !
Regarde, je suis obligée de me plier en deux pour
te faire la bise, tellement t’es p’tit ! Chtouyote
- petite merde -, pas plus haut que trois pommes !
À peine plus grand que ton fils !
-
Espèce de chipie ! j’suis pas grand mais je cours
vite, et c’est pas ta ficelle qui te protègera de
ma fessée !
-
Faudrait encore que tu saches m´escalader, nain de
jardin !
S’ensuit
une course poursuite, où Sroulik finit par attraper
les petits pieds - un bon 42 - de Yokheved et la fait
tomber sur le sable. Il lui administre une claque
retentissante sur son postérieur, qu’elle exhibe effrontément.
-
D’accord, ça va, t’as gagné, mais j’tai pas fait le
coup du kvar maga quand même, pour ménager ma
copine.
-
Close-combat de mes deux, va rhabiller tes fesses ! Elle te l’a déjà dit, Golda, c’est
honteux ce fil dentaire sur la plage.
Elle
donne un coup de grand pied rageur qui lui projette
du sable jusqu’au fond des yeux. Et comme il secoue
furieusement la poussière de son visage :
-
T’es mignon quand même, petit bonhomme !
-
Tu vois, faut pas se fier aux apparences. Bon, allez,
je pique une tête dans l’eau et je retourne retrouver
ma habiba.
- O.K., ne t’éloigne
pas trop, il y a beaucoup de courant aujourd’hui.
À pluss…
Il
s’élance alors sans hésiter dans cette eau, limpide
encore pour l’heure, scrutant d’un regard machinal
l’horizon où pointe la silhouette d’un avion. Sans
doute la liaison régulière d’El Al. Tout à coup, brisant
le ciel tel un éclair tonitruant, une patrouille de
trois chasseurs fonce à toute allure vers le Nord,
obligeant l’ensemble des personnes présentes à lever
la tête d’un air inquiet.
« Mon
pauvre Chmoyel, quand est-ce qu’on va, un jour, te
laisser grandir en paix », pense Sroulik et son
cœur se serre. Dans ses grands yeux vert sombre, qui
ont gardé la couleur du lointain ghetto, déferlent,
de la toundra et de la taïga, et de toutes les steppes
hostiles, les farouches cosaques, moulinant leur sabre
au-dessus de leur tête, mèche au vent sous leur toque
(ou est-ce un keffieh ?), sang au fond du regard,
voix hurlante sur leurs noirs coursiers…
(Extrait de Sroulik (éditions
Maurice Nadeau, Paris 2006. En vente sur la toile,
à L’Arche du Livre, de Netanya, ou chez Nicole Madar :
0528016500)