ENTRETIEN
DE M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AVEC LES
QUOTIDIENS "YEDIOTH" ET "MAARIV"
A l'occasion de la visite d'Etat en Israël
Parution
vendredi 20 juin 2008 - (Source : site Internet de la
Présidence de la République)
Question
- Monsieur le Président, selon vous, quels sont
les changements intervenus dans les relations franco-israéliennes
depuis votre arrivée à l'Elysée
?
Le
Président - L’amitié entre la France
et Israël est ancienne et profonde, mais je crois
que ces derniers mois ont marqué un véritable
renouveau de la relation franco-israélienne.
Ce n'est pas un hasard, c'est une volonté, un
choix assumé. J’ai toujours revendiqué
mon amitié pour Israël et aujourd’hui
en tant Président, j’attache la plus grande
importance au resserrement des liens entre nos deux
pays, dans tous les domaines : politique, économique,
culturel. C’est la raison pour laquelle j’ai
tenu à ce que la première visite d’Etat
en France, après mon élection soit réservée
au Président Shimon Pérès. S’il
y a un changement, c’est au niveau de la volonté
politique qu’il se situe. Et cette volonté,
on la retrouve des deux côtés : en France
comme en Israël. Il suffit de regarder le nombre
de membres du gouvernement israélien qui sont
venus en France depuis un an, et inversement le nombre
de ministres français qui se sont rendus en Israël,
pour se convaincre qu’il existe aujourd’hui,
entre nos deux pays, une vraie envie de mieux travailler
ensemble et d’approfondir encore nos relations.
Avec mon élection c’est peut-être
aussi l’image de la France en Israël qui
a évolué auprès de l’opinion
publique israélienne. Ce qui a changé,
c’est aussi qu’Israël est mieux disposé
à entendre ce que la France peut lui dire. D’un
ami on peut et on doit accepter le langage de la franchise.
Voilà ce qui a peut être changé
entre nous depuis quelques mois.
Mais je n’oublie pas que ce renouveau s’inscrit
dans une longue tradition d’amitié entre
la France et Israël, une amitié qui plonge
ses racines dans notre histoire commune, faite de solidarité
sincère et de respect mutuel. Il a pu y avoir
des malentendus voire des divergences, mais la réalité,
c’est que, dès la création, il y
a 60 ans, de l’Etat d’Israël, la France
a contribué à sa consolidation et à
sa pérennité en participant notamment
à son effort de défense. Surtout, la France
a toujours été aux côtés
d’Israël pour défendre son droit inaliénable
à exister et à vivre en sécurité.
L’existence d’Israël n’est pas
discutable, sa sécurité n’est pas
négociable et le peuple israélien doit
savoir qu’il pourra toujours compter sur la France
dès lors que sa survie ou sa sécurité
serait menacée.
Question
- Si l’Iran est déterminé à
obtenir l’arme nucléaire : que doit faire
la communauté internationale pour l’en
empêcher ?
Le
Président - Pour la France, c’est très
clair, je l'ai dit et je le répète : l’accès
de l’Iran à la capacité nucléaire
militaire est inacceptable.
Or, nous savons aujourd’hui que L’Iran continue
de développer des activités nucléaires
très sensibles, sans aucune rationalité
civile crédible, et cela en contradiction avec
les décisions du Conseil de Sécurité
des Nations Unies. M. El Baradeï, dans son dernier
rapport, a de nouveau fait état de possibles
travaux iraniens sur la conception des armes nucléaires.
La politique de la France sur ce dossier, c’est
donc à la fois un objectif clair et une méthode.
L’objectif, c’est que l’Iran ne se
dote pas de l’arme nucléaire. Les recherches
que mènent l’Iran sur des missiles de portée
de plus en plus longue, les propos inqualifiables de
certains de ses dirigeants à l’égard
d’Israël, tout cela nous renforce encore
dans notre détermination à empêcher
de parvenir à se doter de l’arme nucléaire.
La méthode, c’est la recherche d’une
solution négociée par une approche alliant
fermeté et dialogue.
L’adoption à la quasi¬unanimité
de la résolution 1803 du Conseil de sécurité
des Nations Unies a permis d’adresser un message
de fermeté aux dirigeants iraniens. La visite
à Téhéran de M. Solana accompagné
des directeurs politiques russe, chinois, britannique,
allemand et français, a permis de remettre une
nouvelle offre.
Cette offre ambitieuse, qui comporte des propositions
concrètes dans les domaines nucléaire
civil, politique et économique, montre au peuple
iranien ce qu'il aurait à gagner à la
coopération, et ce qu'il a à perdre à
la poursuite de la stratégie de confrontation
choisie par ses autorités. Toutefois, tant que
l’Iran ne saisira pas cette offre en suspendant
ses activités sensibles, nous n’aurons
d’autre choix que d’accroître la pression
sur ce pays, en adoptant de nouvelles sanctions internationales.
Aucun pays ne souhaite plus que la France l'engagement
des négociations. Mais encore faut-il que l'Iran
montre qu'il y est disposé en répondant
aux demandes de la communauté internationale
et en redonnant confiance dans la finalité de
son programme nucléaire. En d’autres termes,
l'Iran a aujourd'hui un choix stratégique à
faire entre la coopération, qui seule pourra
lui permettre de renouer avec la stabilité et
de la prospérité, ou un isolement croissant.
C'est à l’Iran d’en décider.
Question
- Des signes semblent indiquer que la France est en
train de modifier la position ferme qu’elle avait
vis-à-vis de Bachar Assad (suite à son
implication négative au Liban).
Monsieur le président, quelle est votre position
vis-à-vis d’Assad ?
Qu’attendez-vous de lui ?
Partagez-vous les craintes, qui n’ont pas encore
été infirmées, selon lesquelles
la Syrie aurait tenté de construire une installation
nucléaire sur son territoire ?
Le
Président - La France n’est pas moins ferme
avec la Syrie. Nous avons simplement réagi, comme
nous nous y étions engagés d’ailleurs,
aux gestes concrets faits par les autorités syriennes
et qui ont permis des avancées décisives
sur le dossier libanais.
Je n’ai pas de position dogmatique ni d’a
priori personnel vis à vis du Président
Assad. J’avais dit clairement, en décembre
dernier, au Caire, que je ne reprendrais contact avec
lui que lorsque des développements positifs et
concrets seraient intervenus au Liban. De tels développements
sont intervenus notamment l'élection du Président
Sleimane. Je lui ai donc téléphoné
pour lui faire part de ma satisfaction et l’inviter
à poursuivre sur cette voie. Je lui ai également
dit que les pourparlers avec Israël allaient dans
le bon sens et avaient tout le soutien de la France.
Je l’ai enfin invité à participer
au sommet de l’Union pour la Méditerranée,
le 13 juillet, en lui précisant bien que tous
les chefs d’Etat et de gouvernement de la Méditerranée
était invités, y compris, bien entendu,
Israël.
Ce que j’attends du Président Assad, ce
que l’ensemble de la communauté internationale
attend de lui aujourd’hui, c’est qu’il
poursuive sur cette nouvelle voie qu’il semble
avoir désormais choisie, c’est qu’il
confirme qu’il veut faire de la Syrie un pôle
de stabilité et de paix dans la région.
En ce qui concerne une possible installation nucléaire
en Syrie, je crois qu’il faut pour le moment laisser
l’Agence Internationale de l'Energie Atomique
faire son travail. Je sais qu’une mission doit
se rendre en Syrie, à la fin du mois de juin,
avec l’accord des autorités locales. Nous
verrons bien alors quels en seront les résultats.
Question
- Quel est votre point de vue sur l’accord conclu
à Doha et qui a surtout renforcé le pouvoir
de marchandage du Hezbollah au sein du système
politique libanais ?
Le
Président - L’accord de Doha a d'abord
permis de mettre fin à des combats fratricides
qui ont fait plus de 70 morts et 250 blessés.
Il a écarté le spectre de la guerre civile
et a permis de sortir d'une période de blocage
politique et institutionnel dans laquelle se trouvait
le Liban depuis 18 mois. Pour toutes ces raisons, l’accord
de Doha représente une avancée extrêmement
positive, et même décisive.
Pour le reste, un accord entre deux parties, c’est
toujours un compromis. C’est vrai que l’opposition
a obtenu le tiers de blocage. La majorité a de
son côté obtenu la majorité des
portefeuilles et le poste de Premier ministre. Je trouve
pour ma part que c’est un accord équilibré,
« sans vainqueur ni vaincu », pour reprendre
la formule chère aux Libanais. Ou plutôt
si, avec un vainqueur : le peuple libanais, tout entier.
Il Cet accord ouvre la voie, je l'espère, à
une nouvelle période de paix et de prospérité.
L'élection du Président de consensus,
Michel Sleimane, va être suivie de la formation
d'un gouvernement d'Union nationale et puis des élections
législatives en 2009. L'accord prévoit
également la tenue d'un dialogue national, sous
l'autorité du Président de la République,
au cours duquel des questions majeures, comme celle
des armes du Hezbollah devront être évoquées.
Tout cela va évidemment dans le bon sens.
Question
- La France serait-elle prête à jouer un
rôle dans le dialogue renoué entre Israël
et la Syrie ?
Le
Président - Les récentes déclarations
des autorités israéliennes confirmant
la reprise de négociations indirectes de paix
avec la Syrie sont évidemment une très
bonne nouvelle et je veux rendre hommage au rôle
constructif joué par la Turquie dans cette démarche.
Comme vous le savez, la France est toujours disponible
pour appuyer et apporter son soutien à tous les
efforts qui peuvent contribuer à l'apaisement
des tensions au Proche-Orient et au renforcement des
progrès du processus de paix.
Question
- Comment la France peut-elle contribuer à promouvoir
un accord ? En d’autres mots : comment voyez-vous
l’accord entre Israël et les Palestiniens
?
Le
Président - Le conflit israélo-palestinien
n'a que trop duré. Et tout le monde est conscient
qu’une solution durable passe nécessairement
par un règlement négocié et la
création d’un Etat palestinien. La meilleure
garantie de sécurité pour Israël,
c’est la création d’un Etat palestinien
viable et démocratique. Israéliens et
Palestiniens doivent parvenir à un compromis
historique, nécessairement difficile. La France
les encourage à poursuivre résolument
les négociations et à aller de l’avant
en vue d’un règlement final avant la fin
de l’année 2008. Pour aboutir, il faut
maintenant des avancées décisives. La
France dit aux Israéliens et aux Palestiniens
: vous n’êtes pas seuls, les efforts que
vous allez faire seront douloureux mais nous vous aiderons.
La France et l’Union européenne sont disponibles
pour, au-delà du simple soutien économique,
apporter leur contribution à la mise en œuvre
d’un accord. C’est ce que je suis venu dire
au gouvernement israélien et à l’Autorité
palestinienne.
Bien entendu, la sécurité est la clé
car un peuple ne peut vivre sous la menace permanente.
Les tirs de roquettes contre la population civile israélienne
sont injustifiables et Israël a le droit de se
défendre contre le terrorisme. Mais dans ce cadre,
Israël doit faire un usage proportionné
de sa force. Les années et les drames passés
nous ont en effet définitivement prouvés
qu’il n'y a pas de solution militaire au conflit
actuel. Son règlement passe d'abord par l'établissement
d'un cessez-le-feu. Je salue l’accord survenu
sous l’égide de l’Egypte. Le moment
venu, la Question - de l’inclusion, de la bande
de Gaza dans le processus de paix se posera nécessairement.
D’ores et déjà, le Hamas sait qu’aucun
dialogue ne sera possible tant qu’il n’aura
pas respecté les trois principes du Quartet :
la reconnaissance d'Israël, la fin des violences
et le respect des accords passés. Il sait aussi
que s’il veut normaliser sa relation avec la communauté
internationale les tirs de roquettes doivent, sans plus
attendre, cesser et le soldat franco¬israélien
Gilad Shalit doit être libéré.
Je crois à la paix et je crois que cette paix
est aujourd’hui à portée de main,
à la portée du peuple israélien
et du peuple palestinien, c’est maintenant une
Question - de volonté et de courage.
Question
- Puisque nous sommes entre amis, pourriez-vous nous
faire part de ce qui vous dérange dans l’attitude
d’Israël, par exemple en ce qui concerne
sa conduite envers les Palestiniens ?
Le
Président - Je suis conscient que le chemin vers
la paix est difficile et que rien n’est jamais
acquis mais l’essentiel pour Israël qui,
je le sais, à la « paix au cœur »
c’est de tout faire pour rendre cette paix possible
sur le terrain. Il faut que les autorités israéliennes
mettent effectivement en œuvre sur le terrain les
engagements qu’elles ont pris à Annapolis.
Comme je l’ai dit à plusieurs reprises,
le gel de la colonisation, principal obstacle à
la paix, est primordial. Des mesures ont été
par ailleurs prises pour alléger la circulation
des biens et des personnes en Cisjordanie. C’est
positif mais cela n’est pas suffisant. Cela n’est
pas à la hauteur des enjeux. Bien entendu je
suis conscient des risques sécuritaires mais
si on ne veut pas voir échouer le processus politique
en cours, il faut créer un choc de confiance
auprès de la population palestinienne. Je ne
sous¬estime pas le prix de ces gestes. Mais leur
coût est à la hauteur à la fois
de l’espoir et des objectifs à atteindre
: la réconciliation et la coexistence pacifique
de deux Etats.
Question
- Estimez-vous qu'Israël ne doive adhérer
à un accord avec le Hamas, sur la base d'un répit
des actes d‘hostilité, qu'à la condition
qu'y soit incluse la libération de Gilad Shalit
?
Le
Président - La France salue les efforts de médiation
entrepris par l’Egypte et souhaite que le cessez-le-feu
se poursuive. La libération de Gilady Salit est
naturellement une priorité. Elle ne peut être
obtenue que par la voie de la médiation. Ces
négociations sont par essence délicates,
la priorité étant de n’engager aucune
action qui mette la vie de notre compatriote en péril.
Vous comprendrez aisément que sur cette Question
- sensible et délicate, je ne puisse pas en dire
plus.
Question
- L’importance croissante de la communauté
musulmane de France soulève parfois les inquiétudes
de la communauté juive française. Que
pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Le
Président - La communauté musulmane n’est
pas en France une communauté à part. Elle
témoigne et a témoigné, à
de multiples reprises, notamment par la voix de ses
représentants traditionnels, sa volonté
de vivre sa religion dans la paix et le respect des
valeurs de la République. D’ailleurs, je
ne crois pas qu’il soit juste de dire que la communauté
juive française nourrit une inquiétude
à l’endroit de la communauté musulmane.
Ce qui, en revanche, inquiète légitimement
la communauté juive de France, ce sont les actes
antisémites qui ont été ou pourraient
être perpétrés sur le territoire
français. Ces actes ne peuvent en aucun cas être
rattachés à une communauté où
à une autre. L’intolérance, la haine
et la bêtise ne peuvent être circonscrites
à un groupe social ou à une communauté.
Sur la lutte contre l’antisémitisme, comme
je l’ai déjà indiqué, c'est
l'affaire de la République dans son ensemble.
Parce que quand on insulte un Juif au seul motif qu’il
est juif, c’est la Nation toute entière
que l’on insulte. Et quand on agresse un Juif
simplement parce qu’il est juif, c’est la
France que l’on blesse. L’antisémitisme
ne s’explique pas, il se combat et j’ai
probablement été le ministre de l’Intérieur
français qui a le plus fait dans ce domaine.
Depuis 2002, nous avons beaucoup travaillé pour
enrayer l’accroissement des actes antisémites
commis sur notre territoire. Nous avons multiplié
les actions. Nous avons adopté une législation
parmi les plus répressives du monde en la matière.
Nous avons financé en collaboration avec le fonds
social juif unifié la sécurisation d’un
certain nombre de lieux particulièrement exposés,
en particulier les écoles et les synagogues.
Nous avons obtenu des résultats et les faits
d’antisémitisme sont nettement en baisse
dans notre pays. Et nous allons continuer nos efforts
pour qu’ils reculent encore. Vous pouvez me faire
confiance : contre l’antisémitisme, la
France ne baissera pas la garde.
Question - A l’approche de votre visite en Israël,
quel est le message personnel que vous souhaitez adresser
aux Israéliens ?
Le
Président - Tout d’abord, en cette année
de commémoration du 60ème anniversaire
de la création de l'Etat d'Israël, je veux
adresser au peuple israélien mes vœux les
plus sincères de paix et de prospérité.
Comme on parle à un ami, je veux aussi l’inciter
à dépasser ses peurs et à aller
de l’avant dans le processus politique en cours
avec ses voisins arabes, et au premier chef les Palestiniens
afin de permettre l’établissement d’une
paix juste et durable dans la région. Bien entendu,
cela nécessitera des compromis historiques et
des sacrifices douloureux et, comme je viens de vous
le dire, en premier lieu, le gel total de la colonisation
qui est un obstacle à tout règlement final.
La paix est à ce prix. Je veux aussi apporter
un soutien, une assurance solennelle à la population
israélienne et lui dire que la France, sera toujours
aux côtés d’Israël quand son
existence et sa sécurité seront mises
en cause. Ceux qui appellent de manière scandaleuse,
à la destruction d’Israël, trouveront
toujours la France face à eux pour leur barrer
la route.