Au cours de l'élaboration de la loi du 8
avril 1802 sur l'organisation des cultes, le
Conseiller d'État Jean-Etienne Portalis, principal
auteur du projet, déclara: "Les Juifs
bénéficieront, comme les autres, de la liberté
édictée par nos lois."
Bien
que l’opposition antisémite fut
très forte, Isaac Cerf-Beer, un citoyen
Juif parmi les plus éminents, présenta
à Portalis, récemment nommé
Ministre des cultes, un remarquable plan d’intégration
des Juifs dans la nation. Ce plan fut transmis
à Napoléon, au camp de Boulogne,
en août 1805. Il l’approuva et commanda
à Portalis de le mettre en pratique aussi
vite que possible.
Aussi
loin que les Juifs sont concernés, il
ne fait aucun doute que les lois de Napoléon
constituent le tournant qui leur a permis d’accéder
à la libre société telle
qu’elle existe aujourd’hui.
Cerf-Beer
a tenu un rôle important dans l’abolition
de l’impôt imposé à
chaque Juif qui passait un jour à Strasbourg.
Au
printemps 1806, après la Campagne d’Austerlitz,
Napoléon va intervenir personnellement
avec la plus grande vigueur pour que les Juifs
bénéficient réellement
d’une totale liberté. Cependant,
le « Mercure de France » publia
un article, violemment antisémite, dans
lequel il était dit que pour prétendre
à la liberté en France, les Juifs
devraient obligatoirement se convertir au Catholicisme.
Christophe
Martin Wieland était un poète
et philosophe Juif parmi les plus respectés.
Au cours d’un séjour en Allemagne,
Napoléon tint à le rencontrer.
Une forte opposition menée
par Molé, Beugnot, Ségur et Régnier
tenta de faire avorter les plans de Napoléon
en faveur des Juifs.
Pour mettre un terme aux menées
antisémites reprises par plusieurs journaux,
Napoléon déclara, je cite : «
Ce n’est pas de cette manière qu’on
réglera la question juive. On ne saurait me
proposer rien de pire que de chasser de mes États
un grand nombre d'individus qui y sont hommes comme
les autres. Il y aurait de la faiblesse à chasser
les Juifs, il y aura de la force à les assimiler.
»
Le 30 mai 1806, un décret prescrit
la réunion à Paris d’une assemblée
composée de Juifs, parmi les plus distingués,
et de rabbins, de toutes les régions de France,
en vue d’étudier et d’établir
les formes propres à conférer aux Israélites
la qualité politique et civile des Français.
Le samedi 26 juillet 1806, cent onze
représentants de la communauté juive
des départements de France et de l’Italie
du nord se réunissent à la Chapelle
St-Jean, une dépendance de l’Hôtel
de ville de Paris. Ils avaient reçu une déclaration
de l’Empereur :
« Mon souhait est
de faire des Juifs de France des citoyens utiles,
concilier leurs croyances avec leur devoir de Français
et éloigner les reproches qu’on a pu
leur faire. Je veux que tous les hommes qui vivent
en France soient égaux et bénéficient
de l’ensemble de nos lois. »
Dès la première séance,
le banquier bordelais Abraham Furtado est élu
Président. Dans son discours inaugural il fait,
en termes vibrants, l’éloge de Napoléon
: « Celui qui a voulu mettre fin à une
sanglante anarchie et à des persécutions
séculaires ».
L’Assemblée va étudier
diverses questions au cours de séances tenues
en août et en septembre. Si la plupart ne soulèvent
pas de difficultés et suscitent de franches
réponses, quelques-unes cependant, comme les
mariages mixtes et la définition de l’usure,
donnent lieu à des débats confus.
C’est alors que germe dans l’esprit
de Napoléon l’idée de réunir
le Grand Sanhédrin dès l’année
suivante. D’émanation essentiellement
religieuse, le Grand Sanhédrin est le conseil
suprême de la nation juive. Cette assemblée
avait gouverné Israël de 170 avant J.-C.
à 70 après J.-C.
Le premier à s’élever
contre ce projet est Alexandre, le Tsar de Russie.
Il se prononce violemment contre la liberté
accordée aux Juifs et il demande à l’Église
Orthodoxe de protester avec la plus grande énergie.
Il désigne Napoléon comme « l’Antéchrist
et l’ennemi de Dieu ».
Une attaque venimeuse vient du «
Saint Synode » de Moscou qui proclame : «
Dans le but de détruire les bases des
églises de la Chrétienté, l’Empereur
des Français a invité dans sa capitale
toutes les synagogues judaïques et il a le projet
de fonder un nouveau Sanhédrin hébreu,
qui est le même tribunal que osa jadis condamner
à la croix le Seigneur Jésus.
»
Dans la catholique Autriche, l’irritation
est grande. En Prusse, l’église luthérienne
se montre très hostile et les réactions
en Italie, bien que moins virulentes, sont néanmoins
défavorables. La réaction de Londres
est aussi formelle : « Nous repoussons la politique
et la doctrine d’une telle Assemblée.
»
Napoléon ne tient aucun compte
de ces protestations, bien qu’elles soient appuyées,
en France même, par des personnalités
très influentes.
Peu après la victoire de Iena,
il adresse de Posen, le 29 novembre 1806, une note
de huit pages où il entrevoit déjà
le statut à accorder aux Juifs.
Le Grand Sanhédrin se réunit
solennellement, le 9 février 1807, pour une
session d’un mois. Le cérémonial
est calqué sur celui de l’État
hébreu il y a deux mille ans. La Chapelle St-Jean
est cette fois dotée d’une vaste table
en demi-cercle autour de laquelle prennent place les
soixante et onze, comme au Temple de Jérusalem.
Commentant les dispositions prises
au cours du Grand Sanhédrin, le vieux Rabbin
Sinzheim devait dire au cours de son allocution de
clôture : « ...et toi, Napoléon,
toi le bien-aimé, toi l'idole de la France
et de l'Italie, toi la terreur des superbes, le consolateur
du genre humain, le soutien des affligés, le
père de tous les peuples, l'élu du Seigneur,
Israël t’élève un temple
dans son coeur; toutes ses pensées se portent
sans cesse vers tout ce qui peut combler ta félicité.
Dispose, oui, dispose entièrement de la vie
et des sentiments de ceux que tu viens de mettre au
rang de tes enfants en les faisant participer à
toutes les prérogatives de tes sujets les plus
fidèles. »
Le
Grand Sanhédrin était
la plus haute assemblée de la nation juive.
Elle n’avait pas siégé depuis
18 siècles.
Napoléon eut l’idée de rassembler
les principaux notables Juifs de toute l’Europe
afin de leur permettre d’exposer les problèmes
qui les concernaient.
Convoqué par décret du 23 août
1806, le Grand Sanhédrin se réunit
du 9 février au 9 mars 1807.
À la fin de la dernière réunion,
Napoléon fut proclamé le «Cyrus»
des temps modernes. Il fut chaleureusement glorifié
par tous les représentants unanimes.
Le
décret de 1806 avait libéré les
Juifs de leur isolement. Le Grand Sanhédrin
de 1807, en faisant du Judaïsme un troisième
culte officiel, les liait étroitement à
leur patrie nouvelle. Les résolutions du Sanhédrin
de 1807 forment ainsi une sorte de concordat qui reste,
aujourd’hui encore, la base organique du Judaïsme
français.
Cependant,
l’opposition ne se tient pas pour battue. Le
Cardinal Fesh, oncle de Napoléon, lui dit :
« Savez-vous que les Saintes Écritures
prédisent que la fin du monde surviendra quand
les Juifs seront reconnus comme appartenant à
une nation constituée ? »
Le
Maréchal Kellerman, supporté par Mole,
mobilise l’opposition antisémite, ce
qui lui attire les foudres de l’Empereur : «
Il faut se défendre de reprocher
à l’ensemble des Juifs ce qui n’est
que le fait d’une minorité d'entre eux.
»
Châteaubriand
déclare : « ...des mesures
imposées qui, d'effet en effet, feront tomber
les finances du monde aux échoppes des Juifs
et entraîneront partout une subversion totale.
» À cause de toute cette opposition,
et peut-être surtout en raison de sa lune de
miel avec le Tsar Alexandre, après Tilsitt
Napoléon accepta de signer, le 17 mars 1808,
un décret restrictif qui limitait les libertés
accordées aux Juifs.
Le
11 avril 1808, Napoléon recevait Messieurs
Furtado et Maurice Levy de Nancy qui voulaient exprimer
l’émotion de leur coreligionnaires au
sujet du décret restrictif. Après les
avoir entendus, l’Empereur donna immédiatement
l’ordre d’annuler ce décret dans
13 départements du Midi, du sud-ouest et des
Vosges. En juin, ce fut Livourne et les Basses-Pyrénées
qui bénéficièrent de cette mesure.
Ainsi,
au bout de trois mois, plus de la moitié des
départements rétablirent la liberté
totale pour leurs citoyens Juifs.
En
1811, les dernières restrictions furent levées
en Alsace. À partir de cette date, rien dans
les activités civiles ou politiques en France
ne distingua les Juifs des non-Juifs.
Une
anecdote montre à quel point Napoléon
était sensible à la cause juive. Alors
qu’il décorait un jeune soldat, David
Bloom, celui-ci lui dit : « Sire,
je suis alsacien et ne puis accepter de décoration
tant que mes parents ne sont pas entièrement
libres. » L’Empereur décida
alors d’abolir les dernières restrictions.
Les
Juifs purent suivre les cours des universités
et choisir leur profession dans toutes les branches
de la société.
L’Almanach
impérial de 1811 mentionne que la religion
juive est une des trois religions officielles de France.
Les décisions de Napoléon pour libérer
les Juifs s’étendirent à tous
les pays sous son autorité. Le Code Civil assura
liberté, égalité, fraternité
pour tous, quels que soit la religion ou le rang social.
En
1811, grâce à Napoléon, le Portugal
accorda aux Juifs la totale liberté et leur
permit d’ouvrir leurs synagogues qui étaient
fermées depuis plus de 200 ans.
En
Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie les Juifs éprouvèrent,
pour la première fois, la sensation d’entrer
dans la vie moderne avec la possibilité de
participer en hommes libres à la société.
Dans
les parties de l’Espagne, qui n’étaient
pas sous l’autorité de la France, l’inquisition
poursuivait ses tortures et ses méfaits.
Après
Waterloo, la Sainte-Alliance réunie à
Vienne supprima dans toute l’Europe les lois
libérales de Napoléon. Le recul le plus
grave se produisit dans les États sous la domination
du pape. C’était comme si Pie VII eût
voulu se venger sur la population juive des humiliations
qu’il avait subies du temps de Napoléon.
Il fit rétablir les ghettos et imposa de nouveau
l’étoile jaune.
En
France et en Hollande, ce n’est qu’en
1830 que les Juifs retrouvèrent la totale liberté.
Puis ce fut le cas en Suède en 1834 et en Suisse
en 1838.
Il
est remarquable qu’en Angleterre les Juifs ne
furent libérés qu’en 1858. Lord
Lionel Rothchild dut être élu cinq fois
avant d’avoir le droit de siéger au Parlement.
C’est
un fait historique que la fin du règne de Napoléon
entraîna un recul de l’émancipation
et plongea le Juifs dans le désespoir. Il faut
noter aussi que les lois de 1808, rétablies
en 1830, sont toujours en vigueur en France.
La
rencontre du peuple Juif et de Napoléon marque
un tournant dans l’histoire du judaïsme.
En effet, l’Empereur est le premier homme d’État
des temps modernes à s’être penché
avec lucidité et bienveillance sur les problèmes
du peuple Juif et à leur avoir donné
des solutions satisfaisantes et conformes à
l’éthique universelle des droits de l’homme.
Le
Dr Ben Weider,
C.M., C.Q., C.St.J, Ph.D. est le Président
de La Société Napoléonienne
Internationale.
Son plus grand espoir est que la Société
Napoléonienne Internationale ouvre la voie
en inspirant les étudiants, les érudits
et les personnes profanes à s'intéresser
à Napoléon, à explorer ces
ressources et à partager l'information
avec vous.
Ci-dessous, la Conférence qu'il a donnée au :
Congrès de la Société Internationale Napoléonienne
(Alexandrie, Italie 21-26 juin 1997 - 28ème Symposium
sur l'Europe Révolutionnaire - Université de l'Etat
de Floride, Tallahassee, Etats-Unis, 7 mars 1998).