Tunis
lundi 9 décembre 1942
Il est 18 h 30, il fait presque nuit, je rentre chez
moi et arrive à 150 mètres de mon domicile,
au coin de l'Avenue Lucien Saint et de la rue de Strasbourg,
un camion militaire s'arrête brusquement à
ma hauteur. En descendent un officier et deux soldats
allemands accompagnés d'un officier de police
(arabe), les soldats me font signe de m'arrêter
en pointant sur moi leurs mitraillettes. L’officier
de police me demande mes papiers, j'avais tout juste
16 ans et étais fier de lui présenter
le seul papier d'identité en ma possession, en
l'occurrence une licence de la fédération
française de natation que je venais de recevoir
et sur laquelle les dirigeants de mon club, m'avait
vieilli d'une année, ce qui me permettait pour
la saison à venir de disputer les championnats
des seniors ; en la lisant, l'officier de police compte
sur ses doigts pour déterminer mon âge
et le dit a l'interprète qui les accompagnait
que j'avais 17 ans et que j'étais juif.
L'officier allemand m'examine, sans tenir compte de
l'interprète, me pousse brutalement vers le camion
et en pointant sur moi son revolver, m'ordonne de monter
rejoindre les quelques malheureux qui s'y trouvaient.
Le camion démarre et s'arrête devant la
grande synagogue de l'Avenue de Paris ou l'on nous fait
descendre pour y passer la nuit dans la cave avec le
groupe qui s'y trouvait et qui avait été
arrêté lors de la prière de l'après-midi,
ce groupe représentait des vieillards impotents
et invalides dont le grand rabbin David Hagège.
Le lendemain à 7 heures du matin, dehors il fait
très froid et une pluie dense tombe depuis la
nuit sans arrêt. La synagogue a été
gardée par la patrouille allemande qui nous aligne
en colonne par trois et nous traversons la ville encadrée
par des SS en moto.
Notre groupe, après vérification, ne comporte
que 132 personnes. Nous nous dirigeons vers la caserne
Foch à la sortie de Tunis ou était prévu
un rassemblement de 3.000 hommes.
Face à l'hôpital Charles Nicole, nous avons
du ralentir notre marche, le tramway à cet endroit
nous barrant le chemin ; cette halte de quelques secondes
a été fatale à un jeune homme qui
sortait de l'hôpital et qui attendait le passage
du tramway et de notre groupe pour traverser la chaussée
comme tous les piétons autour de lui. Il a eu
le malheur de s'adresser à nous, ce qui a produit
un léger retard et qui a fait surgir le SS qui
s'est précipité sur le malheureux jeune
homme et à coups de crosse l'a fait entrer dans
la colonne tout en surveillant qu'il n'en échapperait
pas.
II avait beaucoup de mal à suivre le rythme de
notre marche et il nous a raconté qu'il venait
tous les matins à l'hôpital pour régler
un appareil orthopédique à ses chevilles
cassées. Nous nous sommes vite relayés
les quelques jeunes valides jusqu'à la caserne.
il nous a appris en chemin qu'il s'appelait Gilbert
Mazouz, qu'il avait 18 ans, se demandant ce qu'il nous
arrivait, ignorant tout jusqu'au débarquement
de ces soldats brutes en uniformes.
A la caserne Foch, transis de froid et trempé
jusqu'aux os, nous attendait une file de camions militaires
de transport prévus pour 3.000 hommes. Le capitaine
SS est entré dans une colère folle en
voyant arriver ce misérable groupe de 132 hommes
à moitié invalide alors qu'il en attendait
3.000. II est monté sur le toit de sa voiture,
a pointé vers nous son revolver et sa cravache
et a hurlé en français « juif à
genoux » ; nous nous sommes exécutés
et en crachant sur nous, nous a hurlé pour nous
punir que nous partirions jusqu'au camp qui nous était
destiné, à pieds. Nous avons repris le
chemin encadré par 4 motos et un officier SS.
Nous avons marché jusqu'au soir, nous relayant
pour soutenir les vieillards et surtout le pauvre Gilbert
Mazouz et c'est avec beaucoup d'efforts que nous avons
réussi à garder un certain rythme de marche
malgré les coups de crosses et les hurlements
des SS.
Avec la tombée de la nuit, le chef SS ne trouvant
pas le bon chemin sur sa carte nous a fait détourner
par des champs labourés et dès les premiers
pas dans cette glaive Gilbert Mazouz, que je soutenais
avec un autre camarade, a perdu ses appareils bloqués
dans la boue. Mon camarade et moi-même l'avons
pris à bras le corps, lui, ne pouvant plus faire
un seul pas. Un officier SS qui fermait la marche ne
supportant plus ce ralentissement, s'est précipité
sur mon camarade et moi-même pour que nous relâchions
le jeune homme, et le sommant de marcher sans aucune
aide. Se rendant compte qu'il en était incapable,
il s'est mis à hurler et à bout portant
lui a envoyé une rafale de mitraillette et en
nous frappant à coups de crosse pour rejoindre
la colonne, nous forçant ainsi à abandonner
le cadavre de Gilbert Mazouz.
Nous étions là, à quelques kilomètres
du camp de Cheylus (32 km de Tunis) qui nous était
destiné.
24 heures après la première rafle, la
première victime innocente est tombée
sous les balles d'assassins primitifs, la première
victime d'une liste qui sera longue
C'est
sous une pluie diluvienne, dans une nuit noire, sous
les coups de crosse et les hurlements des S.S que nous
dûmes reprendre notre marche forcée, en
abandonnant le corps du pauvre Gilbert Mazouz au milieu
de cet horrible glaive.
Le chef des S.S ne retrouvant pas son chemin sur sa
carte, devenait de plus en plus menaçant en ne
tolérant pas le moindre ralenti, un vrai cauchemar.
La peur nous faisait oublier nos souffrances et la fatigue.
Je me souviens que durant toute cette marche, je n'arrêtais
pas de répéter dans ma tête «sauve
qui peut, sauve qui peut» (sans doute une phrase
que j'avais entendue dans un film d'angoisse). Cette
marche, qui dura plusieurs heures, prit fin en même
temps que la pluie. Nous arrivâmes transis dans
une petite gare « Cheylus », un petit village
arabe inconnu de nous tous.
Des soldats sortirent d'une espèce de ferme en
ruine et nous conduisirent dans une grange bordée
de paille sur toute la longueur des quatre murs. Là
nous nous effondrâmes, toujours sous l'étroite
surveillance des trois jeunes S.S menaçants armés
de leur mitraillette. Et c'est par deux coups de feu
tirés au dessus de notre tête que nous
fûmes réveillés quelques heures
plus tard. On nous fit signe de nous mettre en rang.
On nous compta et recompta pour nous distribuer à
chacun une petite tranche de leur pain noir et une timbale
avec un semblant de café chaud.
Les deux premiers jours, nous travaillâmes tous
au dégagement des trois champs alentour des grosses
pierres qui jonchaient la gare toute proche. Nous n'avions
rien à manger, la communauté n'ayant pas
été informée du lieu où
nous nous trouvions. C'est au bout du cinquième
jour que l'on vit enfin arriver une camionnette de l'entreprise
Nunez, qui fabriquait des conserves en boite.
Le propriétaire de cette entreprise, Monsieur
Nunez, était un notable juif livournais, ancien
officier de l'armée italienne. Grâce à
ses relations, il réussit à obtenir des
autorités militaires italiennes des renseignements
sur notre groupe, et surtout l'autorisation de nous
fournir du riz et des boites de conserves.
Ainsi, pendant plus de deux semaines, nous nous contentâmes
d'un plat de riz avec un peu de caponate pour le midi,
et la fameuse tranche de pain noir allemand le matin.
Quant au soir, nous grignotions une ou deux oranges
que les Arabes du coin venaient nous proposer (tout
en nous insultant), en nous faisant payer le prix d'une
seule orange au prix d'un kilogramme. Nous n'avions
pas le choix et, parmi nous, beaucoup n'avaient pas
de quoi payer (nous tous avions été raflés
par surprise).
Une fois les champs déblayés, le travail
commença. C'est-à-dire que, par équipes
de quatre, nous devions creuser des trous de un mètre
cinquante de profondeur sur un mètre cinquante
de chaque côté. Ces trous étaient
destinés à recevoir des canons antichars,
l'armée américaine campait en face, à
quelques kilomètres. Parmi les soldats qui nous
gardaient au travail, il y avait un tout jeune à
qui on avait raconté que je n'avais pas l'âge
d'être là et que j'étais là
par erreur (ce qui était vrai). II me posait
souvent des tas de questions.
II s'étonnait de ne pas nous voir comme les Juifs
qu'il avait vus en Pologne. II s'étonnait de
nous entendre souvent parler de sports et il venait
d'apprendre par notre jeune interprète (le fils
du rabbin Moshé Cohen) que, l'été
précédent, j'avais remporté quelques
courses. En somme, il se sentait plus proche de moi
vu nos âges respectifs et j'en profitais pour
toujours lui critiquer les Arabes car il était
témoin des crachats que nous recevions malgré
que nous surpayions une orange.
Un jour, voyant qu'il ne supportait pas quand les Arabes
qui venaient, lui serraient la main en se collant à
lui avec des «camarades, camarade, camarade»,
je lui dis sur l'air d'une confidence qu'il avait intérêt
à arrêter ce petit manège car la
majorité des Arabes étaient syphilitiques.
II prit la chose au sérieux et je n'arrivais
pas à lui faire comprendre que je plaisantais.
Le hasard voulut que le soir même, voici que se
présente au bord du trou où nous travaillions
enterrés à mi-corps, un jeune Arabe traînant
un bourriquet qui portait sur son dos un sac d'oranges
sanguines. II se pencha en nous demandant si on voulait
de sa marchandise. Robert Bijaoui, un grand gaillard,
un des meilleurs footballeurs de l'équipe juive
U.S.T lui demanda de vider tout son sac dans notre trou
en lui montrant qu'il avait de quoi payer. L'Arabe,
tout content, s'exécuta tout en faisant ses comptes,
ce à quoi, une fois le sac vidé, Robert
lui répondit qu'il sera payé avec la fin
de la guerre.
Fou de rage, l'Arabe, tout en nous insultant et en crachant
sur nous, se précipita sur le jeune soldat (Hans),
celui à qui j'avais dit que les Arabes étaient
contagieux en essayant de l'enlacer en se collant à
lui et le supplia de venir à son secours pour
faire payer ces «voleurs de Juifs». La réaction
du jeune soldat fut immédiate et, avec sa mitraillette,
jouant de sa crosse, il eut vite fait de faire déguerpir
ce pauvre Arabe avec son bourriquot, qui hurlait que
les Juifs étaient des diables qui avaient même
réussi à diaboliser les Allemands, pourtant
grands amis du peuple arabe.
La leçon de cette scène tragi-comique,
c'est que, depuis ce jour, nous n'avons plus mangé
d'oranges. Il est vrai que la quantité que nous
avions obtenue gratuitement nous avait quand même
nourris quelques jours. Le jeune soldat Hans raconta
cette scène à tous ses camarades et nous
les entendions rire tous les soirs quand ils se retrouvaient.
II est vrai que les soldats allemands étaient
des maniaques de l'hygiène. Ils exigeaient que
nous nous douchions tous les matins. Or, la douche c'était
des trombes d'eau qui servaient à remplir les
locomotives quand elles avaient déversé
l'eau bouillante à l'arrêt en fin de service.
II fallait être costaud pour supporter le poids
de cette eau glacée tous les matins à
six heures, en plein mois de décembre, et en
plein air.
L'évasion inespérée arriva enfin.
Le jeune soldat qui nous gardait habituellement (Hans)
me surprit un jour en train de pleurer et finit par
me demander si j'avais mal quelque part. je lui répondis
que je pensais à ma mère car nous étions
sans nous nouvelles l'un de l'autre. En effet, j'avais
sans cesse l'image de son visage depuis ce 9 décembre,
où nous partîmes sous la pluie battante.
Elle essaya de suivre notre cortège jusqu'au
moment où je la perdis de vue dans cette foule
amassée autour de nous, que les S.S, par leurs
cris, ne parvenaient pas à disperser.
Un jour, après le travail, en nous raccompagnant
au camp, il se pencha discrètement sur moi et
me dit en anglais « do you want to kiss your mummy
? » en faisant le geste d'embrasser une photographie.
Par un geste, je lui répondis que je n'avais
pas de photo de ma mère. II se mit à rire
et je crus qu'il se moquait de moi. Quelques instants
plus tard, alors que j'étais en train de me débarbouiller
à la fontaine la plus éloignée
du camp avant de rejoindre le groupe pour le repas de
midi, l'endroit étant solitaire, il s'approcha
avec sa grosse motocyclette en me faisant signe de grimper
dans le side-car.
J'ai immédiatement pensé, au bout du camp,
où nous allions souvent après le travail
pour rapporter des outils et j'eus très peur
quand il commença à filer à toute
allure en prenant la direction de Tunis. II me fit signe
de mettre le casque qui se trouvait dans le side-car
à côté d'un paquet de dossiers.
Je m'exécutais tout en me cramponnant de toutes
mes forces vu la vitesse et surtout l'angoisse de ce
qui m'arrivait.
Une heure après, nous étions aux portes
de Tunis, boulevard Bab Bénat. II me fit comprendre,
en désignant le paquet de dossiers, qu'il allait
en ville à la kommandantur et qu'il serait de
retour dans deux heures. Il me fit signe de descendre
et d'aller «vite, vite, vite v embrasser ma mère,
tout en me montrant sa montre et en insistant sur le
chiffre 4, ce qui voulait dire qu'il fallait que je
sois de retour à 16 heures très précises.
J'avais donc largement le temps (deux bonnes heures)
pour courir jusque chez moi et revenir à l'heure.
Je courus donc en suivant les rails du tram qui se dirigeait
vers ma maison, n'ayant pas d'argent pour l'emprunter.
Tout tremblant, je frappais à la porte.
Ma mère, en me voyant, manqua de s'évanouir
(il est vrai que j'étais dans un état
pitoyable). Revenus de notre surprise après avoir
longuement pleuré, je commençais par m'étonner
de l'absence de mes frères. J'apprendrais qu'après
mon départ, et craignant que les Allemands ne
viennent les rafler, ils s'étaient présentés
spontanément à l'école de l'Alliance
où avait eu lieu le rassemblement des Juifs en
âge, et furent donc affectés au camp de
Bizerte.
Je commençais à me préparer pour
retourner à mon rendez-vous, boulevard Bab Bénat
mais, devant les pleurs et la tristesse de ma mère,
je décidais finalement de rester auprès
de mes parents en pensant à l'injustice d'avoir
été requis sans en avoir l'âge.
D'autant qu'il n'y avait aucun risque que l'on vienne
me chercher puisque je n'avais jamais communiqué
mon adresse à qui que ce soit.
Ce fut une évasion inespérée qui
eut lieu avec la complicité involontaire de mon
geôlier. Ma mère, qui n'avait aucune confiance
dans les Allemands, m'obligea à me cloîtrer
à la maison durant des journées interminables.
Nous n'avions plus de T.S.F ayant été,
comme tous les Juifs, obligés de la remettre
à la kommandantur. Nous étions sans nouvelles
de mes deux frères et apprenions chaque jour
que le port de Bizerte (un grand port de guerre) où
travaillaient les prisonniers juifs était constamment
bombardé par l'aviation alliée, en particulier
par les forteresses américaines qui y déversaient
les plus grosses bombes, faisant beaucoup de dégâts
parmi les civils. Ce maudit port était rempli
d'armes et de munitions que les Juifs avaient la tâche
de décharger vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Evidemment, il y avait tous les jours des morts à
cause de ces bombardements. Ma pauvre mère n'y
tenant plus, prit son courage à deux mains et,
forte de son bel accent italien, elle se posta à
la sortie de la ville sur la route de Bizerte pour faire
de l'auto-stop à une colonne de l'armée
italienne en suppliant un officier de bien vouloir la
conduire jusqu'à Bizerte en lui expliquant qu'elle
était sans nouvelles de ses deux fils qui travaillaient
pour les Allemands.
Probablement pris de pitié pour cette pauvre
concitoyenne, il accepta et l'accompagna jusqu'à
la caserne Philibert, à l'endroit même
où étaient parqués les travailleurs
juifs.
Quant il aperçut sa mère, mon frère
Emile, qui était l'un des responsables du camp,
éclata en pleurs, lui qui pourtant était
le courage personnifié. II fit de son mieux pour
la rassurer mais elle attendit néanmoins jusqu'au
soir le retour du groupe dans lequel travaillait René
car elle imaginait le pire. Elle eut le courage, en
pleine nuit et malgré le couvre-feu, de refaire
de l'auto-stop devant des véhicules de l'armée
italienne, toujours en se faisant passer pour l'une
des leurs.
C'est vers cinq heures du matin que nous la vîmes
arriver dans un état pitoyable (quarante-huit
heures sans manger ni dormir, risquant sa vie au milieu
de soldats ennemis) en pleine guerre, elle qui ne quittait
jamais sa maison, mais quand même satisfaite d'avoir
vu ses deux fils.
A l'évocation de ce souvenir, je ne peux m'empêcher
de rappeler qu'à l'âge de seize ans, habitant
La Goulette, elle vit un jour au milieu d'une mer déchaînée
et assez loin du bord, où elle se trouvait, la
forme d'une personne se débattant. Sans la moindre
hésitation, elle se jeta à l'eau, nageant
à contre-courant, jusqu'à atteindre le
corps, qui n'était autre que celui de sa voisine,
une dame d'un certain âge dont le poids avoisinait
les quatre-vingt kilos! Au prix de beaucoup d'effort,
elle réussit à la ramener, la sauvant
ainsi d'une noyade certaine.
Le fils de cette Madame Callo deviendra plus tard un
médecin réputé à La Goulette
et, inutile de dire qu'à chaque fois qu'il venait
soigner la famille de ma mère, ce sauvetage était
rappelé en termes affectueux, étant lui-même
un camarade d'enfance.
Emile, vu sa gentillesse et sa douceur, malgré
son physique de boxeur (il excellait dans ce sport)
et beaucoup de jeunes de son âge l'appréciaient
pour sa camaraderie et son dévouement, avait
été choisi par la majorité des
travailleurs pour être l'un des responsables du
camp, c'est-à-dire celui qui travaillerait le
plus et tous savaient que cela ne lui ferait pas peur.
II s'en acquitta avec beaucoup de sérieux et
surtout beaucoup de dévouement envers les plus
faibles. Par exemple, il avait remarqué tous
les soirs, lors des bombardements, les soldats et les
officiers qui gardaient le camp qui couraient dans tous
les sens pour s'abriter le plus loin du camp. Or, les
alertes duraient un bon moment, ce qui lui donna l'idée
de mettre en place des plans d'évasions, en pensant
surtout à ceux qu'il voyait souffrir car ceux-là
ne pouvant suivre le rythme du travail, étaient
la cible des gardiens allemands pour les bastonnades
et autres coups de crosse.
II arrivait souvent, pendant qu'ils travaillaient, que
des passants arabes s'arrêtaient pour insulter
ces travailleurs juifs. En tant que responsable, Emile
se devait d'intervenir pour les uns et les autres lors
de ces affrontements et il en profitait, quand l'Arabe
portait sur ses épaules cette grosse cachabia
de laine, pour lui asséner deux violents coups
de poing en plein visage tout en lui arrachant cette
fameuse cachabia qui servirait la nuit à déguiser
le prochain évadé.
Bien sûr, le visage en sang, l'Arabe se précipitait
vers le soldat allemand pour essayer de se plaindre.
Ce dernier, ne comprenant rien et croyant à une
querelle entre arabes, le faisait déguerpir avec
sa crosse. Quelquefois, il y avait aussi la chéchia
en plus de la cachabia, ce qui constituait le déguisement
parfait pour l'évadé qui avait eu le soin
de se laisser pousser la barbe en prévision.
Bien qu'étant le frère du responsable
organisateur de ces évasions, mon frère
René dut attendre longtemps son tour car il y
avait toujours plus urgent que lui. L'évasion
consistait à déguerpir pendant les alertés
de la nuit, profitant de l'absence des gardiens, déguisé
en Arabe avec les effets arrachés la journée,
et marcher à pied jusqu'à Tunis (soixante-cinq
kilomètres, le temps qu'il faut entre trois et
quatre jours et croiser sur le chemin des Arabes et
des Allemands, qui ne se douteraient de rien).
Mais ce qui devait arriver arriva, où un groupe
d'officiers S.S venus en inspection (le camp de Bizerte
était le plus grand camp de travailleurs juifs,
cantonnés dans une immense caserne, la caserne
Phillibert) procédèrent à l'appel
général, au cours duquel l'on constata
dix-sept manquants. II est vrai qu'il y eut deux ou
trois morts et deux malades rapatriés, mais le
compte n'y était pas.
Ils firent venir Emile en tant que responsable. II ne
broncha pas faisant signe qu'il n'avait pas de réponse.
Ils rassemblèrent tous les travailleurs afin
d'assister à la punition qui était de
quinze coups de fouet pour le faire parler. Emile supporta
courageusement les coups jusqu'au moment où il
s'écroula, évanoui, le dos en sang. Le
soir même, les traces des coups de fouet commencèrent
à suppurer avec une forte fièvre, à
sa suite de quoi il fut transporté à l'hôpital
de Tunis. Dès sa convalescence, il reçut
un laissez-passer valable pour sept jours afin de rejoindre
le camp.
Ce laissez-passer consistait en une demi-feuille de
papier dactylographiée que je m'obstinais à
imiter, disposant d'une petite machine à écrire
«Remington» (avec les mêmes caractères
que ceux du document original). Quant au cachet, je
réussis à trouver au bureau un semblant
avec des caractères illisibles. Mais pour la
signature il me fallut des heures avant de réussir
une imitation valable. Je n'avais plus chaque semaine
qu'à changer les dates et, grâce à
ce bout de papier, Emile put circuler pour se rendre
à son travail tous les jours. II fut même
contrôlé par une rafle... et ça
a marché !
Après son évasion, René, craignant
que l'on vienne le rechercher, se porta volontaire dans
un groupe de travailleurs dirigé par l'un de
ses copains. Il obtint ainsi un laissez-passer pour
circuler librement. Le lieu était « Djebel
Djelloud », une banlieue près de Tunis,
où se trouvait une immense carrière de
plâtre. Le groupe juif y travaillait durement
du matin au soir.
René partait le matin, vêtu de sa combinaison
marron fournie par la communauté, que ma mère
avait soin de repasser (comme s'il allait au bureau!)
et rentrait le soir ressemblant à un fantôme
car il était tout blanc jusqu'aux sourcils et
cheveux. On lui demandait toujours ce qu'il faisait
au travail car il n'en savait rien.
Seulement, quand les Anglais sont arrivés,
ils ont découvert en inspectant cette carrière,
des plans de fours crématoires jusqu'au détail
des cheminées. C'est-à-dire qu'à
deux ou trois mois près, quand ces fours allaient
être finis, la population juive de Tunisie aurait
subi le même sort que nos frères ashkénazes.
Sans commentaires!
7
mai 1943
Enfin, le grand jour où l'on vit enfin surgir
des tanks de l'armée anglaise. Le premier de
ceux-ci, je le revois encore débouchant au coin
de l'avenue Lucien Saint et de la rue de Strasbourg,
à l'endroit même où six mois plus
tôt je fus embarqué de force par ces mêmes
soldats qui aujourd'hui lèvent les bras devant
nos libérateurs.
C'est fou ce que l'on peut ressentir en ces moments
de revanche.
Ces soldats qui nous ont traqués, humiliés,
brusqués pendant six mois, les voir aujourd'hui
se rendre à nos libérateurs en peinant
à suivre le rythme des tanks desquels nous parviennent
des chocolats et des bonbons au milieu des applaudissements
et des pleurs de joie de cette foule en liesse, surtout
pour nous Juifs
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