Dans la Bible, les bannières
sont mentionnées à plusieurs reprises
après lexode dEgypte, chaque tribu arborant la
sienne. Nous lisons dans Nombres (II, 1-2) LEternel
parla à Moïse et à Aaron en ces termes
: Rangés chacun sous une bannière distincte,
daprès leurs tribus paternelles, ainsi camperont
les enfants dIsraël. Rachi, le grand commentateur
médiéval, explique : Chaque drapeau doit
porter un signe distinctif, un morceau détoffe
de couleur différente, la couleur de chaque tribu
concordant avec celle de la pierre précieuse
qui lui était attribuée sur le pectoral
[du Grand-Prêtre].
Dans Nombres I, 52 et II, 34 nous lisons
: Les enfants dIsraël se fixeront chacun dans son
camp et chacun sous sa bannière selon leurs légions
; et les Lévites camperont autour du Tabernacle,
afin que la colère divine ne sévisse point
sur la communauté des enfants dIsraël ;
Les enfants dIsraël exécutèrent tout
ce que lEternel avait ordonné à Moïse
; ils campaient ainsi par bannières et ils marchaient
dans cet ordre, chacun selon sa famille, près
de sa maison paternelle.
Un midrache (exégèse)
précise : Le Saint béni soit-Il dit à
Moïse : Fais-leur des bannières pour Moi.
Moïse, qui se mit immédiatement à
regretter les conséquences de cette injonction,
dit : Désormais les tribus auront des causes
de conflit. Lune exigera que la tribu de Juda campe
à lEst et cette dernière refusera, prétendant
quelle ne peut camper que dans le Sud. Et il en ira
de même entre toutes les tribus. Le Saint béni
soit-Il dit alors à Moïse : Elles nauront
pas besoin de ton aide, car de même quelles sétaient
rangées autour de la couche [de Jacob], ainsi
elles saligneront autour du Tabernacle. Car il est écrit
: Chacun sera rangé sous sa bannière.
Et aussitôt quils se furent rangés, ils
sonnèrent de leurs trompettes, et Juda et sa
bannière se mirent les premiers en marche, suivis
par le prince et sa tribu (Nombres, Midrache Tanhuma
2).
Avant de mourir, le patriarche Jacob
avait enjoint à ses fils de transporter sa dépouille
tour à tour, suivant la répartition des
tribus dIsraël dans le désert. Dans le midrache
cité ci-dessus, Jacob donne ses instructions
dans ces termes : Juda, Issakhar et Zébulon transporteront
ma bière à partir de lEst, Ruben, Simon
et Gad du Sud, Dan, Acher et Naftali du Nord, Benjamin,
Ephraïm et Manassé de lOuest. Joseph ne
participera pas. Pourquoi ? parce quil est roi et quil
mérite des honneurs. Levi non plus. Pourquoi
? parce quen des temps futurs ce sera lui qui transportera
lArche dAlliance qui contiendra les Tables de la Loi.
Si vous vous conformez à mes injonctions et transportez
mon cercueil comme indiqué, Dieu vous bénira
à lavenir avec des myriades de bannières.
Selon ce midrache, les bannières des tribus étaient
de la même couleur que les pierres précieuses
du pectoral du Grand-Prêtre Aaron*, qui étaient
au nombre de douze et disposées en quatre rangées,
à raison de trois pierres par rang.
Les bannières et emblèmes
ne sont pas mentionnés dans les sources juives
après lentrée des tribus dIsraël
en Terre promise. Dans louvrage Shevet Yehuda, un consul
romain du nom de Marcus rapporte les propos dun témoin
qui se trouvait à Jérusalem un jour de
Kippour pendant la période du Deuxième
Temple : Tous les citoyens de Jérusalem défilaient
devant lui [le Grand-Prêtre] avec des flambeaux
ardents de cire blanche, ils étaient tous vêtus
de blanc, et toutes les fenêtres étaient
décorées de broderies et illuminées.
Il se peut que ces broderies fussent en réalité
des drapeaux.
On trouve mention dun drapeau dans lun
des manuscrits de la mer Morte : Le jour du couronnement
du roi, il faut procéder à la cérémonie
suivante : convoquer une parade militaire à laquelle
participeront tous les Israélites âgés
de 20 à 60 ans portant les bannières de
chaque cité dIsraël (Yigaël Yadin,
The Temple Scroll).
Selon lEncyclopedia hebraica : Pendant
lexil, en labsence darmée ou de moyens de défense
nationale, il ny avait pas de place pour un drapeau
pour le peuple juif. A la fin du Moyen Age, le droit
au drapeau fut octroyé par des souverains à
des juifs - individuellement ou collectivement.
Ainsi, en 1354, Charles IV, empereur
germanique et roi de Bohème, octroya aux juifs
de Prague une bannière de couleur rouge portant
une étoile à six branches qui fut appelée
plus tard Maguen David (Bouclier de David). En 1592,
Mordekhaï Maizel, notable juif de la ville, fut
autorisé à hisser sur sa synagogue une
bannière du roi David semblable à celle
qui se trouvait sur la Grande Synagogue . En 1648, les
juifs de Prague obtiennent de nouveau une bannière,
en reconnaissance de leur contribution à la défense
de la ville contre les envahisseurs suédois :
un bouclier de David jaune sur fond rouge avec, en son
centre, létoile de Suède. En Hongrie,
les juifs dOfen (Budapest) avaient déjà
en 1460 reçu le roi Mathias Corvin avec un drapeau
rouge où figuraient deux boucliers de David et
deux étoiles.
Le bouclier ou étoile de David
est constitué de deux triangles équilatéraux
superposés formant six branches. Au fil du temps,
cet hexagone est devenu un symbole juif. Savants et
commentateurs fournissent de nombreuses raisons à
cette symbolique : certains pensent que létoile
de David reflétait lordre des tribus pendant
leurs pérégrinations dans le désert
et la manière dont elles campèrent autour
de la Tente dassignation après la sortie dÉgypte.
Pour les kabbalistes, le bouclier de
David constitue un symbole religieux juif lié
à la rédemption, puisque le Messie sera
descendant de David. Le prophète Isaïe propose
six définitions des honneurs à rendre
au Messie, correspondant aux six branches de létoile
de David : Or un rameau sortira de la souche de Jessé,
un rejeton poussera de ses racines. Et sur lui reposera
lesprit du Seigneur : esprit de sagesse (1) et dintelligence
(2), esprit de conseil (3) et de force (4), esprit de
science (5) et de crainte de Dieu (6) (Isaïe, XI,
1-2).
En outre, létoile de David indique
les quatre points cardinaux : le nord, le sud, lest
et louest, le paradis au sommet et la terre ici-bas,
Dieu régissant lensemble. Le bouclier de David
est aussi employé comme un talisman, assorti
de versets des Psaumes et des noms de certains anges,
voire de bénédictions pour le succès
des entreprises, la santé, les accouchements,
etc.
Létoile de David a servi aussi
de motif décoratif à de nombreux peuples*,
faisant son apparition dans un contexte juif dès
le VIIe siècle avant J.-C. Pour les autres nations,
elle nétait pas investie dune signification religieuse
ou nationale, encore quici et là lui étaient
attribuées des propriétés magiques.
Les juifs en décoraient leurs édifices,
leurs pierres tombales, voire la reliure de leurs ouvrages.
En 1307, une Bible manuscrite de Rabbi Yossef bar Yehuda
ben Marvas de Tolède est décorée
dun bouclier de David. Dans le premier livre de prières
- imprimé à Prague en 1512 - figure un
bouclier de David sur la couverture. Le colophon de
louvrage porte, entre autres mentions, la phrase suivante
: Chaque homme sous sa bannière suivant la maison
de ses ancêtres... et sera accordé un présent
généreux à quiconque étreint
le bouclier de David.
Dans la mémoire collective du
peuple dIsraël, le bouclier de David symbolise
lespoir en lavenir, létoile qui illuminera les
cieux. Selon le penseur juif Franz Rosenzweig (1886-1929),
létoile à six branches représente
la Création, la révélation de Dieu.
A Prague, la synagogue principale, lAltneuschul,
fut érigée au XIVe siècle sur des
fondations du XIe. Selon une légende célèbre,
elle fut construite au premier siècle de lère
chrétienne par des exilés dErets-Israël
qui avaient pris soin demporter avec eux des pierres
du Temple de Jérusalem et de les ensevelir sous
les fondations dans lespoir quelles retourneraient à
leur emplacement premier à lavènement
du Messie. Une eau-forte de 1829 présente un
pilier élevé au centre de cette synagogue,
au sommet couronné dune bannière portant
un bouclier de David et les inscriptions suivantes :
LEternel est notre Dieu, lEternel est Un ainsi que Dieu
des armées, dont la gloire emplit le monde .
Cest la synagogue du célèbre Maharal (acronyme
hébraïque de Notre maître le Rav Leib
) de Prague, lune des principales figures du judaïsme
médiéval en Europe (1520-1609), autour
duquel se tissa la légende du Golem.
David Hareuveni, prédicateur
juif itinérant et inspirateur dun mouvement messianique
durant la première moitié du XVIe siècle,
et qui se prétendait descendant de lune des dix
tribus perdues installées sur les rives du fleuve
Sambatyon*, proposa au pape Clément VII la signature
dun traité entre les pays chrétiens et
les descendants des dix tribus perdues, un pacte dalliance
contre les pays dislam. Il déclara : Et nous
partirons, avec laide de Dieu, pour Jérusalem
et nous soustrairons toute la terre dIsraël des
mains des Ismaélites, car lheure du salut approche.
Selon des sources contemporaines, David Hareuveni possédait
des bannières de soie blanche brodées
de lettres dor et dargent sur lesquelles figurait le
tétragramme et les Dix Commandements. Le roi
me questionna sur ces bannières : Vous avez de
remarquables drapeaux - quentendez-vous en faire ? Je
lui répondis quils portaient notre signe parmi
les tribus et que si je partais en guerre, je les placerais
devant larmée. Le cardinal, frère du roi,
témoigna dun grand respect en senquérant
également des drapeaux : je lui répondis
que ces derniers étaient le signe et le reflet
du chemin que je parcourrais avec eux, avec laide de
Dieu.
Une autre bannière fut conservée
pendant des années à la synagogue Altneuschul
de Prague : pendant la Deuxième Guerre mondiale,
les nazis la confisquèrent et la placèrent
dans leur sinistre musée de la Race morte. En
1990, cette bannière fut exposée au Musée
dIsraël. Elle porte les inscriptions suivantes
: Juge-moi, mon Dieu, combats avec moi contre le peuple
injuste et lhomme inique et menteur, sauve-moi ; Dieu
des armées est avec nous, il est notre forteresse,
le Dieu de Jacob ; Répands ta colère sur
les peuples qui ne te connurent point et sur les royaumes
qui nappelèrent point ton nom.
La menora (chandelier à sept
branches), la mezouza (rouleau de parchemin fixé
sur le montant des portes dans les maisons juives),
le shofar (corne de bélier) et le talith (châle
dans lequel le juif se drape quand il prie, dont la
forme et la couleur ont inspiré le drapeau du
peuple juif), sont autant de symboles nationaux et religieux
du judaïsme.
Quand Théodore Herzl, le visionnaire
de lÉtat juif moderne organisa le premier Congrès
sioniste à Bâle en 1897, il envisagea le
déploiement dun drapeau officiel pour les représentants
du peuple juif réunis pour la circonstance. Dans
son ouvrage LÉtat juif (1896), il écrit
à ce propos : Nous navons pas de drapeau et nous
en avons besoin pour diriger des foules ; il faut que
nous puissions brandir un symbole au-dessus de leurs
têtes [...] Pour ma part, je pencherais pour un
drapeau blanc garni de sept étoiles dorées,
le fond blanc symbolisant la nouvelle vie (réservée
au peuple juif), les étoiles les sept heures
bénies de nos journées de travail ; ainsi
les juifs iront vivre dans leur nouveau pays sous des
couleurs symbolisant le travail.
Herzl confia la conception du drapeau
du peuple juif à son assistant, David Wolfsohn.
Dans une lettre au baron Hirsch, il écrit : Sils
me demandent avec dérision : cest quoi, ce drapeau
?, je répondrai quun drapeau nest pas une hampe
surmontée dune pièce de tissu ; un drapeau,
cest un objet symbolique et national. Avec un drapeau
on peut conduire des gens nimporte où, même
en Terre promise.
David Wolfsohn hésita quant à
la facture du drapeau, qui devait être prêt
pour louverture du Congrès. Sur la requête
de notre dirigeant, Herzl, je me rendis à Bâle
pour procéder à tous les préparatifs
en vue de louverture du premier Congrès. Parmi
les nombreux problèmes que javais à résoudre,
il y en avait un qui, pour nêtre pas spécialement
ardu me préoccupait beaucoup et renfermait toute
la problématique juive. Avec quel drapeau allions-nous
décorer la salle du Congrès ? Quelles
seraient ses couleurs ? Jeus soudain une illumination
: nous avions déjà un drapeau, bleu et
blanc, le talith dont nous nous drapons pendant la prière.
Ce serait notre emblème ; de châle de prière
nous le transformerions en drapeau que nous hisserions
devant Israël et les Nations. Cest ainsi que je
commandai un drapeau bleu et blanc, avec un bouclier
de David en son centre. Ainsi naquit létendard
du peuple juif.
Au huitième Congrès sioniste,
qui se tint à Prague en 1933, une résolution
officielle fut adoptée concernant le drapeau
: Le drapeau bleu et blanc est celui de lOrganisation
sioniste et du peuple juif, conformément à
une tradition ancestrale.
Des suggestions sur la forme et sur
la couleur du drapeau avaient déjà fait
lobjet de débats avant Herzl et Wolfsohn. En
1864, L. August Frankel, poète juif qui compta
au nombre des fondateurs de lÉcole Lemel de Jérusalem,
était lauteur dun poème sur les couleurs
de Juda et sur la facture de son drapeau :
... sur une étoffe blanche
ornée de bandes bleues
semblable à la cape du Grand-Prêtre
Voilà les couleurs de la terre des Amants
Bleu et blanc : les confins de Juda
Blanc, couleur rayonnante de la prêtrise
Bleu-ciel qui lui sert de fond.
Après la déclaration dIndépendance
de lÉtat dIsraël en 1948, David Ben-Gurion
écrivait à propos du drapeau national
: Le drapeau de lÉtat est le symbole de notre
continuité et de notre unité historique,
du renouveau de lidentité de notre peuple. Transcendant
les gouvernements successifs et les forces conflictuelles,
il est le ciment de lunité, de la solidité,
de la solidarité et de lhistoire de ce pays et
de ce peuple. Le drapeau sioniste symbolise les aspirations
du peuple hébreu dépourvu de pays à
la liberté, lindépendance, la souveraineté
et légalité dans sa patrie... Désormais
le drapeau national sera le reflet, non seulement des
aspirations, mais encore de notre présence et
de notre développement vitaux et historiques.
Il symbolisera lunité dIsraël, son unicité
et son avenir indépendant, le lien entre toutes
les générations, depuis les origines de
notre peuple et à jamais.
Traduit par A.M.S.
* Voir larticle Le pectoral du Grand-Prêtre
par Ann Swersky dans Ariel no 54, 1983
* Voir Le sceau de Salomon , dans Ariel
no 106, 1998