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Le Scribe au soir de Rosh Hachana

C’est ce sacré gosse qui a attiré mon attention, toujours à me poser des questions, curieux de tout, comme le sont les enfants qu’on aime.

– Qu’est-ce qu’il y a après ?

Non, ce n’est pas mon fils, c’est celui du voisin. Enfin, c’est tout comme, parce que je l’ai dans les jambes depuis tout petit, et maintenant qu’il commence à aller au Talmud Torah, alors il ne cesse d’interroger.

Moi je lui dis ce que je sais et sous toutes réserves – que je n’exprime pas devant lui, parce que les enfants ont besoin de certitudes. J’avance avec prudence sur ce terrain inaccessible à la raison.

– Après, il y a un autre monde, semblable au nôtre, avec toute une organisation bureaucratique, tu vois, avec des concierges, des agents de la circulation, des mères et des pères, et aussi des maîtres…

Le voilà rassuré, alors je déroule pour lui ce fil légendaire. Et lui rapporte que le monde « d’après » est appelé L’Illimité, et comme il connaît déjà des rudiments d’hébreu, je lui livre son nom véritable : Ein Sof. Il répète ces deux mots en se léchant les lèvres comme si je lui avais glissé un bonbon. Ein Sof… Eins Sof… Et comme il m’interroge encore sur la fête prochaine, qui inaugure pour nous la nouvelle année, je lui trace les grandes lignes de ce monde « d’après » en son recommencement.

– Il faut savoir que celui qui dirige tout est appelé le Scribe. Il a un grand livre et il tient les comptes. Si tu veux c’est comme un employé de mairie avec son registre d’État-civil. Il sait qui entre et qui sort. Oui, je dis bien qui entre et qui sort.

Je pense en moi-même que le langage du théâtre espagnol traduit entrer en scène par salir (sortir) et sortir de scène par entrar (entrer). En vérité, la langue espagnole est pleine de sagesse, parce que ce monde d’ici n’est rien d’autre qu’une scène de spectacle où l’on surgit en sortant du ventre de sa mère. Et lorsque vient la fin du temps de vie, eh bien ! qui peut nier qu’on retourne d’où l’on vient, qu’on entre alors dans l’univers véritable ? Enfin, je disais tout cela à mon « fils » à demi-mot, mais on n’imagine pas, nous les adultes (sauf peut-être les vieux), à quel point l’intelligence de l’enfant est incommensurable. Tenez, quelle que soit la langue en usage au pied de Babel, un enfant, dès l’âge de trois ans, est capable de la parler parfaitement. Parfaitement !

Il faut prendre les choses au commencement. En fait au recommencement, car l’univers « d’après » se définit comme un éternel commencement. Nous sommes au premier jour, à la tête de l’an, et c’est ce que l’hébreu nomme, littéralement, Rosh Hachana. Ce jour-là, le Scribe se tient à la porte. Bon, je sais bien qu’il n’y a pas de porte dans l’Illimité, c’est juste façon de dire qu’il est vigilant et qu’il occupe l’espace. Comme le gardien de la Demeure… Ouais, je grogne un peu devant l’avalanche de questions, il y a bien un patron, un Maître, un Seigneur, si tu veux, un Éternel, comme on dit, et qui n’a pas de nom, enfin, oui, il en a un, comme tout le monde, mais il est si grand, si long, si difficile à prononcer, en fait il est imprononçable, et de toute façon ça n’a pas une grande importance car on ne le voit jamais et personne ne l’a vu…

Oui, c’est vrai, quelqu’un l’a vu, et c’est justement le Scribe, mais fugacement, fugitivement, et encore, de dos ! Peu importe, le Maître s’en remet aveuglément à son Serviteur, celui qu’on appelle le Scribe et qui est « maître-assistant » aux Écritures. Ce jour-là est vachement important parce qu’il s’agit de faire le bilan de qui vient et qui va, de qui entre et qui sort, bref de dresser une liste, ou si tu veux, de faire l’appel. C’est cela. Pour Rosh Hachana, on fait l’appel et c’est pourquoi, sur terre, nous, enfin nous qui savons ce que sont les choses, nous donnons du souffle dans une corne de bélier, que l’on appelle le Chofar. Comme la sonnette de fin de récréation qui dit que c’est fini de jouer. Il faut alors être très attentif, parce que c’est là justement le moment de l’appel, il ne faut pas bavarder avec son petit camarade, être turbulent, se distraire, encore moins se disputer, comme cela se passe parfois quand les hommes se rassemblent dans une synagogue et qu’au lieu d’écouter le rabbin, ils se laissent aller aux commérages et à leurs misérables petites querelles.

– Moi je suis toujours attentif quand le maître se lève pour faire l’appel.

– Essaie alors de t’en souvenir pour plus tard, et sache que ce jour premier de l’an, chacun doit vider ses poches, oublier ses querelles et ses mensonges, et, avant d’entrer en classe, bien se laver les mains.

 

Le Scribe était un vieil homme, certes, on disait qu’il était entré à l’âge de cent vingt ans, mais il avait un teint d’une extrême fraîcheur, rose et robuste, droit et le front haut, avec une sorte de lumière qui irradiait de ces deux petites bosses que tu as, toi aussi, mon « fils », au-dessus des sourcils. Le Maître de céans était éternellement jeune. Il ne souriait pas beaucoup, parce que faire l’appel est chose grave, il n’est pas question de distraire la classe. D’autant qu’il avait dans la poche plein de mots d’excuses, de retenues, de colles, et des collantes à foison. Même un fouet. Alors chacun devait bien se tenir pour éviter de se retrouver au piquet… pour l’éternité. Le Scribe était assisté de son frère, qui l’accompagnait partout, et le suivait depuis les temps lointains où ils s’étaient mis en marche. C’est le frère qui parlait, qui donnait des ordres, qui disait à tout un chacun ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire, surtout ce qu’il ne fallait pas faire, et il n’avait à la bouche, sous son air renfrogné, que le mot lo, qui veut dire en hébreu qu’il ne faut pas. Pas parler, pas bouger, pas se disputer, pas regarder derrière, pas bavarder avec le voisin, pas faire de l’œil à la voisine : Lo… lo…lo et lo ! En revanche, il y avait là aussi la jeune sœur, qu’on appelait Myriam, parce qu’elle était sortie de la mer… En fait, comme nous tous, nous sortons tous de la mère, la mer toujours recommencée… Mais elle, elle était, comme son nom l’indique, une « goutte d’eau » – mir yam –, toute brillante de lumière, c’était un trait de famille, le regard étincelant, toujours en mouvement, vive, joyeuse et follette, et tous ceux qui piaffaient à la porte ou qui se levaient dans la classe au moment de l’appel, tout en restant très attentifs au Scribe, et craintifs face au Prêtre, celui qui avait la clé de l’Armoire où étaient rangés les cahiers et les livres, ceux-là n’avaient d’yeux que pour cette jeunette pleine d’allégresse qui agitait dans ses mains un tambourin à clochettes. Et comme ils étaient placés de part et d’autre du Scribe, on avait l’impression que le Prêtre représentait la punition et la Prophétesse – pour ne pas dire  la Gouttelette – la récompense.

Le Scribe avait sous les yeux toute la Création. Et derrière lui, il avait toutes les Créations. Ce qui fait qu’il avait du boulot à revendre et ne savait plus où donner de la tête. De là, cet air furibond qu’il prenait parfois, car il fallait toujours, en sa présence, entendre une mouche voler. Sinon, il prenait la mouche, il t’arrachait ton cahier et le déchirait pour le jeter à terre. Donc, gare ! Mais ce premier de l’an qui était jour de toute attention, on voyait bien chez lui une certaine indulgence, qui était à la mesure, d’ailleurs, du silence régnant et de l’attention extrême que lui portait la Création, devant lui, et probablement aussi derrière lui les Créations. 

Ce premier jour de classe était comme une fête. Et même un festin. Il y avait du poisson à foison, et même une tête de mouton – que les Juifs d’Alger, comme c’est drôle, appelle le bouzelouf. On te distribuait des fruits et des légumes, ici un poireau, là des épinards qui te donnent plein de force, et aussi des dattes, des jujube – tu sais bien, c’est comme une datte ronde avec un goût de miel –, les mères faisaient goûter des quartiers de pomme trempés dans le dvash (tu chercheras dans ton dictionnaire), et puis… et puis, le Prêtre brandissait un énorme fruit rond, qu’on appelle la grenade, et disait à l’assistance, en l’ouvrant en deux et en exhibant tous ses alvéoles roses, qu’elle allait devoir compter les grains, et il y en avait 613. Ce n’était pas de la tarte. Oui, c’était le temps du heshbon, du calcul. Le temps devait être compté à chaque début d’année, à chaque rentrée des classes.

 

Déjà derrière se pressait une étrange foule biblique. On voyait briller un grand char de feu, dont les roues étaient totalement silencieuses.  Le ciel était tout à la fois gris et lumineux. Alors, quand tous avaient fait silence, que chacun était occupé à compter le temps et à se concentrer sur cette mouche qui se heurtait aux vitres, Moshé – ah ! ben voilà, je l’ai nommé – lançait à l’un, à l’autre et puis à l’autre là-bas :

– Yeshayahou (c’est ce Prophète qu’on appelle aussi Isaïe), mon ami, dis-nous un chant d’amour et donne à tous un peu d’espoir. Et Yeshayahou se mettait à psalmodier avec une voix de violoncelle qui dans les graves te mettait la larme à l’œil :

 

 Venez, montons à la montagne de Yahou pour qu’il nous instruise de ses voies et nous mette sur le chemin. Car de Sion sort la Torah et, la parole de mon Maître, de Yéroushalaïm.

 

Arrête ton char, Ezéchiel, lança-t-il à l’autre prophète, qui ne cessait de virevolter dans la Nébuleuse et les Blancs Ruisseaux de Canaan. Mais ce dernier eut le temps de lancer à l’adresse de la studieuse assistance :

 

 Celui qui entend entendra et celui qui est réticent s’abstiendra.

 

Ainsi chacun savait bien à quoi s’en tenir en ce début d’année. Enfin, le Scribe se tourna vers Jérémie, qui séchait ses larmes dans son coin :

– Mon bon Yirmeyahou – ainsi dit-il en hébreu –, toi dont le nom signifie « Yahou parlera » et qui es donc toute parole, qu’as-tu à leur dire ?

Et le Prophète de répondre, comme il le fit au premier jour : « Voilà que je ne sais parler, je ne suis qu’un enfant ». La classe, en l’entendant, était aux anges. Cet homme aux lèvres innocentes, Jérémie, était le dépositaire de la vérité, et c’est par sa bouche que Yahou s’adressait au peuple exilé d’Israël, et aux nations. Il se contentait de regarder autour de lui, de contempler le monde, en voyant lumineux, et de dire la Parole. Qui était toujours tonnante et étonnante :

 

Si un homme se cache dans des cachettes, ne le verrai-je pas, moi ?… Est-ce que je ne remplis pas les cieux et la terre ?… Ma parole n’est-elle pas comme le feu, et comme un marteau qui fracasse le rocher ?

 

Et Jérémie voyait toutes sortes de fruits, des figues et des amandes, et toutes les promesses des fleurs. Et toute la promesse de D.ieu. Pour Rosh Hachana, il faut manger seulement les fruits de douceur, la datte, le jujube, la pomme trempée au miel et la grenade féconde et lumineuse. Puis Jérémie dit encore :

 

Bâtissez des maisons et habitez-y, plantez des jardins et mangez leurs fruits.

 

Alors l’assistance studieuse procéda au Séder et, après s’être copieusement lavé les mains, elle bénit le pain et le vin, puis elle bénit en les mangeant chacun des fruits de la terre et des fruits de l’arbre. Et elle ne manqua pas, en s’essuyant la bouche au coin d’une serviette, de remercier l’amphitryon pour ce festin de premier jour.

Après quoi, Moshé jeta un long regard sur la classe attentive et fit un signe d’approbation en direction de son frère. Aaron ouvrit les lèvres en s’écriant pieusement Adochem tsefataï tiftah, « Monseigneur, ouvre mes lèvres », et il énonça le verdict pour cette nouvelle année :

 

Vous êtes tous inscrits sur le livre de la vie !

 

Et tandis que Myriam tournoyait autour de ses frères en agitant clochettes et tambourin, Moshé prit à sa ceinture une longue corne de bélier toute recourbée et, la serrant au coin des lèvres, sonna longuement, puissamment, intensément, l’appel de la délivrance.

Albert Bensoussan

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