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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Tichri frappe à  notre porte, à  coups redoublés, comme un poing sur le coeur. Avec l’aigu de ses deux i évocateurs du cri.
Le son prend appui sur ce t initial qui pose modestement la voix dans le feutre et sur le groupe consonantique chr, alliance d’un chuintement qui se forme dans la cuillère de la langue et de la consonne liquide r qui, roulée en haut du palais par la pointe linguale – mais roulée à  la façon orientale, et non grasseyée au fond de la gorge comme le font les Français et les Ashkénazes – expulse le second i.

Dans le langage les consonnes servent à  habiller les voyelles et à  les colorer, et donc, quand nous prononçons tichri, nous expulsons et crachons un cri aigu.
Tichri représente le septième mois de l’année lunaire.
C’est aussi le premier mois de l’année hébraïque et l’anniversaire de la Création. Qui commence par la « tête de l’an » – Rosh Hachana – et marque l’entrée dans la repentance et l’imploration, au dixième jour, du Pardon. De là , cet avertissement ou ce cri redoublé de tichri, prélude au h’atanou – nous sommes coupables, nous avons péché, nous implorons le pardon – de la prière de Kippour.
Me revoilà  au terme de cette année liturgique, au long de laquelle on déroule le rouleau de la Torah où, chaque samedi, nous lisons un chapitre, ce qu’on appelle une péricope, en hébreu paracha.


Eh bien ! lorsqu’on arrive au bout du rouleau, donc lorsque Moïse disparaît dans un baiser (c’est le sens que je donne, selon une vieille tradition, à  l’expression qui signe la mort de Moshé : al pi Hachem, que l’on traduit aussi par « sur l’ordre de l’Eternel », mais qu’André Chouraqui rend, merveilleusement fidèle, par « sur la bouche de IHVH ») pour se fondre dans le souffle divin, alors nous ne refermons le rouleau (Premier Sefer) que pour le rouvrir tout aussitôt (deuxième Sefer) en cette fête de la Torah – Simh’at Torah -, où nous dansons avec la Loi, comme avec une Promise, et voilà  : nous reprenons tout depuis le début. En Tichri, tout commence et tout recommence.
Comme tout ce qui existe et tout ce qui est se nomme, le monde et le cosmos et nous-mêmes ne sommes qu’effets de langue. Conséquences d’une énonciation. La mutité, de ce fait, équivaudrait à  l’absence de monde. Bien que le monde existe pour le muet : il le nomme intérieurement, sans remuer les lèvres, sans émettre de son. Tout comme il existe pour l’aveugle qui ne sait ce qu’est Jour et ce qu’est Nuit.

Donc la nomination est primordiale. Elle est – serait ? – antérieure à  la Création.
Pour que la lumière soit il a fallu que quelqu’un – Lui – dise : Que la lumière soit. Et la lumière fut. Ou, dans le gracieux balancement de l’hébreu : Yéhi Or Vayéhi Or.
Pour comprendre le monde et les choses, nous ne disposons que de récits, tous pareils, à  peu de choses près, pour nous dire – et donc créer – le temps primitif et l’espace de ce temps. La Bible est un livre merveilleux et fascinant parce qu’elle dit bien tout en prenant son temps. Elle raconte. Elle est le Livre. Elle est la Vérité. Chacun de ses mots déroulés crée l’espace et le temps. Le premier mot prononcé a donc été, en toute logique, Berechit.
(D’aucuns s’étonneront que la Bible ne commence pas par la première lettre de l’alphabet. Que ce soit la deuxième lettre, Beth, – ancien idéogramme représentant la maison – qui marque le début du Livre. Le Livre qui est, en effet, notre demeure, l’endroit où nous vivons et existons. L’explication est toute simple : Aleph représente le Créateur, et nous savons que cet idéogramme primitif avait la forme stylisée des cornes du boeuf Apis, divinité égyptienne, que Moïse avait dû croiser en son jeune temps. Donc D.ieu est Aleph : Il n’allait pas se nommer Lui-même. Puisque nommer c’est faire accéder à  la création et à  l’existence. D.ieu échappe à  la Création, qui lui est extérieure ; et lorsqu’Il doit se nommer, pour en finir avec la curiosité des hommes – par exemple, la vaine inquisition de Jacob qui, lors du fameux combat avec « l’ange » ou « l’homme-D.ieu » (Ish), ne reçoit pas de réponse -, et répondre au questionnement de Moïse au buisson ardent : il ne sait et ne peut dire que « je suis qui je suis », en l’exprimant, de surcroît, au futur. Eh’yé asher eh’yé. Cette spirale expressive ou, disons, cette pirouette, est une non-réponse, et D.ieu nous échappera à  tout jamais. L’homme, en sa finitude, ne saurait avoir accès à  l’infini, ni même concevoir Celui que la mystique juive a défini comme l’Ein-Sof, le Sans-Limite.)

Berechit. Au commencement. Laissons parler le philologue. Le recours philologique, en effet, éclaire de façon fondamentale car axée sur le langage et la nomination primordiale, notre cheminement. Une fois admis que la voix s’est posée, il faut que les lèvres se descellent, qu’elles laissent passer le souffle, qu’elles fassent entendre le grondement intérieur d’un corps qui n’est que matière en fusion et en éruption. Et donc, nous avons dans cette parole initiale une consonne occlusive sonore : le Be se décrit comme deux lèvres soudées qui cèdent sous la pression du souffle, et c’est l’explosion. D’aucuns parleront, peut-être, de Big Bang, un mot des plus occlusifs et explosifs aussi. Nous avons bien là  cette explosion première qui, en dispersant tous azimut une matière prodigieusement concentrée, de la taille d’un dé à  coudre, a fait le vide d’un plein de gaz, emplissant le néant d’une magma bouillonnant.

Que se passe-t-il lorsque, disons, le volcan entre en éruption : le bouchon saute – et remarquons bien le mot « bouchon » : le b de l’explosion, de la désocclusion, et le ch du glissement fluide de la matière en fusion. Bé-ré-chit est un moteur à  explosion à  trois temps : le bouchon du qui saute, le , consonne liquide qui dit le roulement fluide, et le chit allusif du bruit que fait la matière en gestation qui chute, sonore invasion du vide.

Un seul mot dit, renferme et nomme toute la Création. Prodigieux « dé à  coudre » – Fingerut en yiddish, ainsi que s’appelait le lumineux grand-rabbin qui forma tant de pieux rabbins dans l’Algérie de mon adolescence, béni soit son nom -, un dé qui permet de ravauder après coup toute l’histoire de l’univers, la terre, la mer et le ciel, les choses et les plantes, les animaux et les hommes.

Mais pourquoi et comment s’arrêter en chemin ? Deux mots sont soudés en une seule émission de voix. Après Berechit vient Bara, alliance d’une consonne occlusive sonore et d’une consonne liquide roulante.
Habillant et colorant de sens les voyelles : nous passons de l’étroit à  l’ouvert : e-e-i suggère l’effort dans l’étrécissement culminant au i aigu – comme si la matière s’élevait dans une longue cheminée rétrécie au bout et peinait à  se frayer chemin -, alors qu’aussitôt après, le bouchon ayant sauté, la voie est libre et largement ouverte : le a représente, en effet, l’ouverture maximale de la bouche. La bouche du volcan.

Et voilà  comment en deux mots le cosmos se met en place sous la métaphore d’une explosion ou d’une éruption volcanique, ou d’un séisme avec réplique : d’abord l’âpreté du Berechit avec sa fermeture de voyelle, puis la réplique du Bara tout en ouverture et en profusion. Alors oui, le Berechit Bara a précédé dans la nomination le Big Bang ainsi nommé au XX° siècle. La Torah l’a énoncé depuis des millénaires. Et qui sait qui l’a dit en premier ? Si c’est un scribe – et c’est forcément probable -, alors il avait du génie. Le génie du langage. Mais toute la Bible, toute la Torah est marquée au sceau d’une langue géniale et primordiale, parce qu’imagée, suggestive, disant beaucoup en peu de mots, merveilleusement énigmatique, c’est-à -dire se prêtant à  d’infinies divagations sur le sens et dont le ressort est, le plus souvent, la paronomase ou jeu de mots, comme si le Créateur, en nous disant, en nous créant, avait voulu jouer avec nous et voir comment nous allions nous en sortir dans les ténèbres cosmiques – comiques ? -, ou disons alors dans cette existence cosmico-comique qui est échue à  l’homme et dont seuls les sages ont peu ou prou levé le voile. Les autres – la masse, le magma – ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et croient vraiment que le bâton trempé dans l’eau s’est plié en deux, ou que la terre est plate, ferme et solide (à  vrai dire, ils sont de moins en moins nombreux à  le croire).

Alors si vous regardez le ciel et tous ces points lumineux, dont on vous dira que cette tête d’épingle que vous arrivez à  détacher du noir absolu est, peut-être, un million de fois plus grosse que le soleil, et que tout ce qui semble épinglé sur le dais bleu nuit du ciel n’est qu’une vertigineuse toupie tourbillonnante, et que la terre tourne à  quarante mille kilomètres par vingt-quatre heures, bref toutes ces choses incroyables, eh bien ! soyez émerveillés, fermez la bouche – pe, en hébreu : et cette consonne occlusive sourde dit cette fois la clôture – et ouvrez vos lèvres – pht en hébreu, du verbe liphtoah‘ , où l’on admirera le passage du p fermé au ph entrouvert, le son f représentant une consonne fricative labiodentale ; autrement dit, les dents supérieures se posent sur la lèvre inférieure et le souffle crée le frottement à  l’ouverture -, bref, dans cet émerveillement qui vous fait entrouvrir les lèvres et émettre ce léger sifflement d’émerveillement, vous répéterez les deux mots qui ont fondé le Tout : Berechit Bara.

Shana Tova

Abraham Ben Shoshan

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2 Reponses to “Tichri : tout commence et tout recommence par Albert Bensoussan”

  1. Albert Bensoussan dit :

    Chère Florence,
    Nous sommes une grande famille, et nombreux à  porter même nom et même prénom. Je n’ai jamais vécu à  Strasbourg, bien qu’y ayant donné voici 20 ans une conférence et participé à  une rencontre, invité par le docteur Chouchana, responsable de la communauté séfarade. Peut-être vous ai-je alors rencontrée, au centre communautaire, qui sait? J’avais bien alors l’âge que vous dites. Armand Abécassis participait aussi à  ces rencontres. Je suis heureux que mes textes aient pu retenir votre attention. Je vous souhaite Shana Tova, ainsi qu’à  toute votre famille, et un bon Kippour. Chalom chalom. Albert Bensoussan

  2. florence dit :

    J’ai connu dans ma jeunesse un Albert Bensoussan, à  Strasbourg. Il devrait être agé de 46-47 ans.
    Est-ce l’auteur de cet article ainsi que des articles précédents, si intéressants, que je viens de découvrir? Si c’est le cas, comment le contacter?

    Le titre de ce message serait t’il prémonitoire "tout recommencer"?
    j’espère que j’aurais une réponse à  ce message….

    Chana Tova

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