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Rav Chlomo Aviner

Rav Chlomo Aviner

Pour un lecteur non avisé de la Bible, les premiers chapitres du Livre de l’Exode qui relate l’histoire dramatique de l’esclavage des Enfants d’Israël en Egypte, sont de nature à provoquer un terrible désespoir. En effet, aucune description, ni aucun détail sordide ne nous sont épargnés.

A notre époque, on serait tenté de comparer la situation de nos ancêtres en terre égyptienne à celle de nos frères pendant la sombre période de la Shoa. Encore en gestation, le peuple hébreu traverse ici les souffrances les plus horribles. En effet, sans nulle raison, les descendants de Jacob jadis installés par l’ancien Pharaon et par Joseph au pays de Goshen, se voient soudain jetés dans des camps de travail, qui deviendront ensuite des camps de concentration (Exode, I, 13-14).


Le nouveau Pharaon donne d’abord l’ordre à sa police de faire périr tous les nouveau-nés hébreux (ibid, 16) Et plus loin, il monte d’un cran dans l’horreur en exigeant des parents eux-mêmes de jeter chaque nouveau-né mâle dans le Nil (ibid, 22). Nous n’avons malheureusement pas de mal à nous imaginer quels sentiments de douleur et de désespoir ont pu envahir l’esprit et le cœur de parents dans une telle situation. Face à ces démonstrations inouïes de cruauté, les Enfants d’Israël en pleine détresse n’ont plus qu’une solution: implorer l’Eternel et verser devant Lui des larmes de malheur (Exode, II, 23)

Finalement cet appel est entendu par Dieu: « L’Eternel entendit leurs cris de douleur, et Il se rappela de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob » (ibid, 24). Il nous reste donc à savoir comment Dieu va pouvoir extirper son peuple de cette terre devenue si hostile Et c’est alors que nous retrouvons, Moïse Le jeune enfant recueilli par la fille de Pharaon est à présent devenu un homme qui a pris conscience de ses origines et qui sait défendre ses frères hébreux: il ira même jusqu’à tuer un Egyptien qui avait frappé un Hébreu.

Dieu se révèle alors à Moïse lors de l’épisode du « buisson ardent » et lui dit: « J’ai vu, J’ai vu l’humiliation de mon peuple qui est en souffrances, J’ai entendu sa plainte contre ses oppresseurs, car Je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens, et pour le faire monter de cette contrée-là vers une contrée belle et spacieuse vers un pays ruisselant de lait et de miel .. Et maintenant, va, Je t’enverrai à Pharaon et fais sortir Mon peuple, les Enfants d’Israël, du pays d ‘Egypte » (Exode III, 7-8).

Evidemment, du fait de sa grande humilité, Moïse déclare d’emblée qu’il ne possède en rien les capacités nécessaires pour accomplir cette mission extraordinaire. Une longue discussion s’en suit et alors que Moïse semble prêt à accepter, un doute traverse son esprit: « lls ne me croiront pas, n’écouteront pas ma voix et diront: ‘Dieu ne t’ai pas apparu’. » (Exode, IV, I) Dieu répond alors: « Tu diras au Pharaon: ‘Renvoie mon peuple !’… » (ibid, 22-23).

A l’issue de ce dialogue, Moïse rassemble, avec l’aide de son frère Aaron, tous les anciens d’Israël et parvient à les convaincre qu’il est bel et bien le sauveur tant attendu: « Et ils eurent foi en lui. Ils l’écoutèrent et comprirent que l’Eternel s’était souvenu des Enfants d’Israël, qu’ll avait vu leur misère, et ils s’inclinèrent et se prosternèrent » (Exode, IV, 31). Jusqu’à présent, tout se déroule donc selon le plan prévu… Moïse se présente alors chez Pharaon et l’interpelle: « Ainsi a parlé l’Eternel, Dieu d’Israël: ‘Laisse partir Mon peuple pour qu’il célèbre Mon culte dans le désert’ !  » (Exode, V, I). Mais là, les choses se compliquent. Pharaon répond: « Qui est Dieu pour que j’écoute sa voix en renvoyant le peuple d’Israël ? Je ne le connais pas et je ne renverrai pas ce peuple ‘ (ibid, 2). Pharaon exprime le sentiment de dédain qu’il

a pour le Dieu des Hébreux. Pour lui, I’Eternel ne représente rien, et il ne se sent nullement engagé par ces avertissements. De surcroît, il comprend soudain que si le peuple a eu le temps de se laisser influencer par ses leaders, cela signifie donc que son labeur n’est pas encore assez opprimant: « Le roi d ‘Egypte leur dit [à Moïse et Aaron]: ‘Pourquoi dérangez-vous le peuple de ses travaux ? Allez à vos travaux’! » … Et Pharaon leur dit: ‘Voici, cette population est nombreuse à présent dans le pays, et vous leur feriez à présent interrompre leurs corvées’ ?! … » (ibid, 3-4) Ainsi, Pharaon veut-il écraser d’emblée ce début de rébellion. Pour ce faire, il donne de nouveaux ordres aux cruels policiers égyptiens: « Les Hébreux devront eux-mêmes ramasser la paille pour la préparation des briques » (ibid, 7).

Le raisonnement du dictateur égyptien est simple: « S’ils travaillent davantage, ils n’auront plus le temps d’écouter les mensonges racontés à mon égard ‘ (ibid, 9) L’ordre est transmis, et le peuple asservi ne parvient bien sûr pas à terminer la tâche impossible qui lui a été impartie. Alors, les coups des geôliers redoublent d’intensité (ibid, 14). Réagissant à leur manière, les policiers juifs fidèles à leurs frères et frappés pour eux, s’arment de courage et délèguent une représentation auprès de Pharaon pour lui expliquer que cet ordre est irréalisable. « C’est votre faute, répète Pharaon, vous êtes paresseux, oui, paresseux et c’est pour cela que vous dites: ‘Allons sacrifier à l’ Eternel’ ! » (ibid,17). Et il maintient son décret.

C’est alors, en sortant de chez Pharaon, que les policiers juifs rencontrent Moïse et Aaron et, immédiatement, ils les rendent responsables de cette aggravation de la situation du peuple. Les deux leaders se voient accusés d’avoir donné un prétexte légitime à Pharaon pour faire passer le peuple par le glaive (ibid, 21). Vous n’etes que des détracteurs et non des sauveurs !, leur lancent les policiers juifs.

C’est alors que Moïse, touché par ces propos, retourne vers l’Eternel pour lui demander quelques explications: « Seigneur, pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple ? Pourquoi m’avais-Tu envoyé ? Depuis que je suis allé chez Pharaon pour parler en Ton nom, il a fait du mal à ce peuple, et Toi, Tu ne l’as point sauvé » (ibid, 22-23). Au contraire, explique-t-il, leur situation s’est détériorée. Quel genre de délivrance est-ce là ?

La situation telle que nous la percevons à ce moment précis du récit biblique est dramatique: le peuple hébreu est désespéré, ses cadres et même ses leaders le sont aussi. Dans le dernier verset de notre section hebdomadaire, Dieu dit à Moïse: « Maintenant, tu verras ce que Je peux faire à Pharaon. Car à cause d ‘une

main puissante, il les laissera partir, et avec une main puissante, il les renverra lui-même de son pays » (Exode, VI, I)

Nous pouvons être logiquement assez surpris par la réponse divine. En effet, quel peut en être le sens, alors que le peuple voit sa souffrance s’accroître et s’intensifier. En fait, la Tora nous livre ici un enseignement capital concernant toutes les délivrances futures.

Ainsi faut-il comprendre que notre propre délivrance ne se fera pas d’un seul bond ou par un bouleversement apocalyptique, mais plutôt progressivement. La délivrance du peuple d’Israël est semblable à l’aurore: cette période si particulière de la journée au cours de laquelle la nuit et le jour, la lumière et les ténèbres, se livrent un combat titanesque (Talmud de Jérusalem, traité Berakhot I, 1).

Le commentateur Nahmanide cite à ce propos un passage du Midrash se rapportant au Cantique des Cantiques : « … ‘Mon bien aimé est semblable à un cerf: de même que ce cerf apparaît et disparaît dans le creux des montagnes, de même le sauveur d’Israël apparaît et disparaît au gré des événements. Lorsqu’un cerf court à travers les montagnes, il passe parfois devant les yeux des observateurs, et parfois il disparaît.  » Nous vivons de nos jours, le même contraste: parfois, Dieu se manifeste ouvertement et nous protège des difficultés risquant de s’abattre sur nous, et parfois, tout nous semble paralysé. De surcroît, dans certains cas, nous assistons avec de grandes appréhensions à une apparente régression. Or, il nous faut être pleinement conscient de l’aspect contrasté de ce processus de la délivrance ! Sinon, nous pourrions nous montrer surpris par la plainte de Moïse émise dès l’apparition du

premier obstacle. Dieu l’avait pourtant prévenu que tout ne serait pas simple dans cette mission: « Et Je sais que le roi d’Egypte ne vous laissera pas partir, sinon par Ma main forte. Et J’étendrai Ma main et Je frapperai l’Egypte par tous les prodiges que J’accomplirai dans son sein, et après cela, on vos renverra » (Exode, III, 19-20). Tout était donc prévu et prémédité. Nous savions que le cœur de Pharaon s’endurcirait, et que Dieu utiliserait les dix plaies pour le faire fléchir. Alors pourquoi cet étonnement de Moïse ?

En fait, cette surprise n’avait pas pour cause le report du moment de la délivrance, mais l’évidence qui faisait que la situation avait empiré. Il était clair pour Moïse que ce processus serait long, et que de nombreuses difficultés allaient devoir etre affrontées. Mais de là à assister à un phénomène de régression !

Eh bien, répondent les commentateurs, cela fait aussi partie des épreuves: la lecture de la Tora nous enseigne en effet que ce sont précisément ces difficultés qui ont permis la délivrance, que c’est justement de cette obscurité qu’est née la lumière et que la régression d’un moment a ensuite engendré un bond en avant.

Cet enseignement concerne toutes nos générations: lorsque Dieu décide de provoquer la délivrance du peuple d’Israël, il est presque normal que cela génère des difficultés et même des régressions. Mais malgré les flots agités et les récifs qui risquent de le déchirer, le navire du peuple d’Israël parviendra en fin de compte à bon port, sur sa terre promise.

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