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albert-bensoussan Le deuxième livre de Moïse, que l’on a appelé en français Exode – dont le noyau dur est la sortie d’Egypte pour un exode qui va durer 40 ans dans le désert du Sinaï – porte en hébreu le titre de Chemot (« Noms »), et cela force notre réflexion sur la notion nominale.

Qu’est-ce que nommer ? C’est apprivoiser ce qui nous entoure ou qui peuple notre esprit. Nommer c’est emprisonner une réalité dans un espace vocalique. Je dis « chien » et l’animal est dedans ; je dis « je t’aime » et me voilà pris aux rets ; je dis « génome », et le mystère biologique se trouve cerné. Que fait le premier homme au sortir de l’Eden, d’où il est expulsé pour avoir touché indûment à l’arbre de la connaissance ? Il nomme tout ce que ses yeux voient, et de la sorte il s’empare de son domaine, prend possession du monde. Le mot le rend propriétaire. Le mot désigne une existence, une contingence, une qualité, une fonction, une origine.
Moïse qui vient d’avoir un enfant loin de sa terre natale, l’Égypte, et qui a épousé une femme madianite, Tsipora, va nommer son fils Gershom, autrement dit l’étranger – littéralement ger sham : « étranger là ». Cet homme-là sera partout défini comme étranger. Lorsque je lis la Meguila d’Esther, et entends répéter 26 fois le nom de Shoushan – Suse – qui est le lieu où se déroule cette histoire, je ne peux que penser que mon très lointain ancêtre, probable compagnon de Morde’haï, fut désigné par la ville où il s’était établi, dans l’exil babylonien. À tout jamais sa descendance, à laquelle j’appartiens, se définit donc comme « qui est originaire de Suse », et me voilà investi fils – ben – de Suse – Shoushan. Cette nomination est, on le voit, réductrice. Chacun est prisonnier de son nom… quoiqu’il ai toujours la liberté d’en changer (sauf qu’il se trouvera bien quelqu’un de mal intentionné pour révéler au grand jour son identité véritable, et jugée peut-être infamante). Le nom est une chaîne. « Qui es-tu, toi, et comment t’appelles-tu ? » voilà l’inévitable question que nous posons en rencontrant quelqu’un que nous ne connaissons pas. Car le nom, en dissipant l’inconnu et la peur qu’il entraîne, nous rassure.

Revenons maintenant au premier chapitre de Chemot. Moïse qui a fui l’Égypte après avoir tué un Égyptien brutal, et trouvé refuge au pays de Madian, non loin de la « Mer de Sel », et qui semble établi dans une vie désormais sédentaire auprès de son beau-père Jethro, voit sa vie bouleversée par une vision de feu. C’est l’épisode fondateur du « buisson ardent ». Le voilà s’approchant, fasciné par ce feu qui brûle sans se consumer, et contraint de se déchausser, car une voix lui dit qu’il foule une terre sainte. Qui parle ? Celui qui se présente à lui comme « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » – et notons que cette formule revient plusieurs fois au cours de ce premier chapitre. Cette voix – d‘un Être invisible et effrayant (nul ne peut me voir sans mourir, dit-il) – lui confie une mission : celle de faire sortir le peuple hébreu de la presqu’île de Goshem – ce territoire égyptien qui fut donné par le Pharaon à son ministre Joseph, et à sa descendance, pour prix de services rendus – où désormais cette minorité de la population égyptienne se trouve discriminée et asservie. Pourquoi lui, Moïse ? eh bien, parce qu’il est « égyptien » lui-même, élevé à la Cour comme un presque frère du Pharaon, qu’il connaît personnellement et dont il fut, dans son enfance et adolescence, intime compagnon. Il est donc le mieux placé, lui qui eut rang de prince, pour mener à bien cette tâche. Le salut du peuple hébreu va dépendre de lui. Moïse se voit contraint d’accepter, mais il se pose la question que son peuple (le plus questionneur qui soit !) ne manquera pas de formuler : qui est celui qui t’a donné cet ordre, et voilà la phrase clé du texte : Ma chemo : « Quel est son nom » ?

La réponse nous apparaît comme un jeu de langage, peut-être un jeu de mots, ou une probable pirouette : ye’hié asher ye’hié, qu’on a traduit par « Je suis qui je suis », ou, plus juste grammaticalement, « Je serai qui je serai » – ce futur traduisant une essence divine qui ne saurait se figer dans un présent forcément éphémère ou passager, mais qui se perd dans un lointain indéfini et infini. Les Cabalistes tenteront de définir la divinité par l’heureuse expression Ein-Sof : le « Sans-limite ». Il y a dans le « pseudo » choisi par la voix s’adressant à Moïse la racine « vie » qu’on retrouvera également dans le tétragramme, que l’on a parfois interprété comme « Celui qui vivra ». On est toujours dans ce même nom qui n’en est pas un.

On nous dit que le Grand-prêtre du Temple de Jérusalem, lorsqu’il pénétrait dans le Saint des Saints, prononçait, lui tout seul, à qui l’on avait transmis ce secret, le nom de Dieu. Mais peut-être ne s’agissait-il pas du nom véritable de Dieu, mais plutôt d’une formule permettant un contact avec le divin. En effet, le nom ne peut être que contingence, alors que la divinité ne saurait être qu’essence. Dieu est le seul Être, car le seul à être, et nous, misérables créatures dans un monde non moins misérable qui n’est que chaos passagèrement organisé, éphémèrement équilibré, nous ne sommes rien – notons que le mot rien, étymologiquement, n’a pas de sens négatif, et qu’il désigne seulement une chose : res en latin, et en hébreu davar (d’où l’expression choum davar qui correspond à notre « rien du tout »).

Les hommes alors tenteront de nommer Dieu par ces qualités ou vertus qui correspondent à leurs propres aspirations : le Miséricordieux (El ra’houm), le Dieu des armées (Tsebahot), celui qui accorde la Grâce (‘Hanoun), le Protecteur (El-Shaddaï), etc… Ce sont là les attributs contingents de celui qui ne saurait se définir que comme « Éternel ». Alors Moshé ira rejoindre son peuple et lui dira que « Mon Maître-Tétragramme » (imprononçable) va les guider hors de la maison d’esclavage et qu’Il a choisi ces Hébreux (gens de passage) pour en faire le dépositaire de Sa Loi. Dès lors le nomadisme est en route. Si celui du peuple hébreu semble avoir été interrompu (à plusieurs reprises dans l’histoire, dont tout dernièrement avec l’établissement en un État reconnu), le nomadisme de la pensée, lui, n’a jamais cessé et rien ne l’arrêtera. Tant il est vrai que le « croyant » en cette Loi ne sera jamais qu’un « Talmid », un scribe accompli (et non accroupi), un être studieux, un étudiant permanent qui, certes, n’accèdera jamais au Savoir suprême (arbre interdit dès la Création), mais qui, comme le mythique Sisyphe roulant indéfiniment son rocher, ne sera jamais découragé, rétrograde ou inactif. Ainsi va la Science aujourd’hui, pour incertaine qu’elle apparaisse, jamais découragée et toujours progressant. Toujours en avant, dans ce futur illimité par lequel se définissait la divinité. Tout comme le Sage accumulant le savoir et pourtant déclarant au terme de sa vie d’étude qu’il sait seulement qu’il ne sait rien. Ce Rien, ce Davar, cette parole dans le vide qui pourtant ne cesse de retentir et de nous retenir.

Albert Bensoussan

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3 Reponses to “Ma chemo , quel est son nom ? Par le Prof. Albert Bensoussan”

  1. Bensoussan Albert dit :

    L’ouvrage sur Aïzer Cherki a été écrit et édité par son fils, le regretté Haïm Cherki, à Jérusalem. Je pense que son petit-fils, Eliezer Cherki, qui est universitaire à Jérusalem, doit pouvoir dire comment se procurer cet ouvrage.

  2. JEAN JACQUES HAOUZI dit :

    Bonjour M. le Pr Bensoussan
    la famille de mon epouse est originaire de Miliana et ma belle soeur qui monte depuis des annees un arbre genealogique recherche le livre de Aizer Cherki en Vain .Pourriez vious nous aider a trouver ce livre « recit d’une vie »
    sinceres salutations ve toda raba
    JJ Haouzi
    nb j’etais eleve de Manitou a Maayanot

  3. Bensoussan Albert dit :

    Commentaire d’Eric Granet, ministre-officiant de la synagogue Edmond J. Safra de Rennes :
    Mon cher Albert.
    Réflexion sur un sujet difficile, sur des « portions » de psoukim ou des « noms » qui ont fait couler beaucoup d’encre, si ce n’était que ça…
    Tu écris et conclus en « disant »: Ce Rien, ce Davar, cette parole dans le vide qui pourtant ne cesse de retentir et de nous retenir. Et je renchérirai en disant: abracadabra, que les meqoubalim, nos savants de la Kabbale, interprétaient comme cet incessant retentissement dont tu parles, cette rétention en nous qui nous dit et nous fait être, et qu’on doit lire sans imagination exagérée : bara ca dibra… ??? ????? « Il » a créé comme « Il » a parlé!
    Le vacarme de la Parole de D.ieu hurle dès l’origine (??????) dans le silence de la pierre comme dans le gazouillis inaudible du mouvement du liquide interstitiel inondant notre corps.
    Comment comprendre en effet cette double tautologie: parole = création (du côté de D.ieu) et parole = chose (du côté de l’homme) ?
    Amitiés
    é.g.

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