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Au temps de l’Alsace limousine - Une bonne adresse: 6 rue Gaignolle - par Léa MARCOU née SANDLER

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Henriette Sandler et sa fille Léa
on reconnaît le papier peint du restaurant

Limoges, 1940. Le rabbin Abraham Deutsch, rabbin de la communauté juive – qu’on appela « de Strasbourg – section Limoges » tant elle regroupait de Juifs d’Alsace – demanda à la famille Sandler: « Accepteriez-vous d’accueillir à votre table un jeune isolé, désireux de manger cachère ? » Bien entendu. Peu après, arriva un deuxième, puis un troisième convive. Et le rabbin de suggérer : « Ne pourriez-vous créer un restaurant cachère, à bon marché, pour nourrir les réfugiés juifs démunis et ceux de passage ? »


L’entreprise était certes téméraire, exigeait beaucoup de courage et de dévouement. Il ne s’agissait de rien moins, pour cette famille elle-même de réfugiés juifs allemands, que d’accueillir, jour après jour, dans un local de fortune mais forcément connu des autorités, des Juifs pour beaucoup sans papiers ou porteurs de faux papiers, et leur servir, en cette époque de pénurie des produits alimentaires, de vrais repas, strictement cachères. Mais il s’agissait aussi, à l’évidence, de faire œuvre utile, la réponse fut donc « oui. » Et ainsi fonctionna, en ces années de tous les dangers, ce que des historiens, généralement enclins à se pencher sur des activités plus prestigieuses, nomment, lorsqu’ils le mentionnent, « le restaurant économique » mais ceux qui l’ont fréquenté « chez Sandler. » Ils furent des centaines de clients, réguliers ou épisodiques – sans oublier, parmi eux, des élèves du Petit Séminaire Israélite ( PSIL). Et aujourd’hui encore, beaucoup se souviennent, avec émotion.

Alphonse Cerf raconte: « Tu dois traverser Limoges, me dit mon ami Joseph Weill en ce mois de juin 1943. Je te donne une adresse, une très bonne adresse. » Je n’oublierai jamais, poursuit-il, la chaleur de l’accueil malgré l’heure tardive, ni la choucroute accompagnée de deux petites saucisses qu’on m’a servie. « Trouver, en ce temps là, un peu de réconfort et de la nourriture cachère, quel mazal. »

Régine, âgée de douze ans, était venue – elle ne se rappelle plus la date – avec un garçon de son âge, frapper à la porte un jour de fermeture. « Nous sommes repartis les larmes aux yeux. Monsieur Sandler nous a couru après : Venez manger, les enfants, et revenez quand vous voudrez. Nous nous sommes régalés d’une soupe aux pommes de terre. »

Des récits de ce genre, j’en ai entendu des dizaines, au fil de mes rencontres et conversations à Jérusalem. Beaucoup ont gardé le souvenir des soupes – ça nourrit et réchauffe, chose précieuse en ce temps là. Tous évoquent l’atmosphère chaleureuse. Car on venait aussi pour cela: se réconforter, se retrouver. « C’était pour nous comme un havre de paix », dit Madeleine Bloch. « Comme une petite lumière dans la nuit noire », souligne Edith Klein (za »l).

carte postale

carte postale

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A vrai dire, pour la famille Sandler, arrivée à Limoges après maintes pérégrinations, le métier de restaurateur était entièrement nouveau. Elle se composait de Robert Sandler, son épouse Henriette et leur fille alors âgée de sept ans, ses parents, Maurice et Clémentine, et sa sœur Blanca. Jadis, Robert Sandler avait en Allemagne, à Mannheim, une fonderie de métaux ferreux, ses parents et sa sœur habitaient un village des environs. Mais somme toute on peut apprendre, et les femmes de la famille étaient bonnes cuisinières. On trouva un local, un appartement au troisième étage du 6 rue Gaignolle, une petite rue du vieux Limoges (1). Au deuxième étage habitait la famille Grünewald, au premier une couturière non juive, et au rez-de-chaussée étaient installés les bureaux de l’UGIF.

Le logement du troisième étage, situé juste au-dessous du grenier, était plutôt sommaire. La porte d’entrée donnait sur une vaste cuisine, jouxtant une grande pièce qui devint la salle de restaurant proprement dite – mais on mangeait aussi dans la cuisine. Au bout du palier, deux petites pièces, l’une servant à entreposer les denrées, l’autre de chambre à coucher. La « salle » aussi se transformait le soir, après le départ des derniers clients, en chambre à coucher, la famille n’avait pas d’autre toit.

Quant à l’équipement, une dame de la communauté avait, au départ, fait don de dix chaises, et aida à financer l’acquisition de la vaisselle: on dénicha des articles vendus au rabais, car ils présentaient quelques défauts. Cependant plats et assiettes portaient la signature d’un grand porcelainier, Limoges est célèbre dans le monde entier pour ses porcelaines.

La clientèle s’accrut rapidement. De nouveaux réfugiés affluaient, de plus en plus désargentés. Par ailleurs, le développement de la vie juive faisait de Limoges un centre d’attraction. De plus, souligne l’historien Simon Schwarzfuchs, qui vécut lui-même à Limoges à cette période, la ville était l’une des premières étapes de ceux qui venaient de franchir clandestinement la ligne de démarcation, comme de ceux qu’on avait réussi à sortir des camps. Enfin, elle était souvent une halte obligée – ne serait-ce que pour se rencontrer et échanger des informations – des membres des organisations juives qui sillonnaient la France pour leurs activités illégales.

Tous ces gens devaient bien se nourrir quelque part. Le restaurant servit ainsi quotidiennement plusieurs dizaines de repas, surtout à midi car beaucoup de Juifs craignaient de sortir le soir. Les clients faisaient la queue dans l’escalier – elle s’étendait parfois jusqu’au palier du deuxième étage, voire jusqu’au premier. Les plus pauvres, demeurant à Limoges ou simplement de passage, recevaient des bons de repas, distribués par le bureau du rabbin Deutsch. Mais personne, fut-il dépourvu d’argent et de bon, n’était renvoyé le ventre vide.

Courage ou inconscience, le restaurant continua à fonctionner même après le début des grandes rafles, en 1942. On ne se contentait d’ailleurs pas d’y manger: il s’y tenait des réunions (clandestines) notamment des E.I. Et un souvenir personnel : dans ma mémoire d’enfant s’est gravée l’image d’un jeune homme coiffé d’un grand béret, assis à une table dans la petite chambre où je dormais avec ma mère (mon père, entre temps, avait dû se cacher), et ce jeune homme avait à côté de lui une cuvette, s’occupait à laver des cartes d’identité et d’alimentation – la méthode la plus primitive de fabrication de faux papiers. Il y a deux -trois ans à peine, j’ai appris son nom, ai même pu lui parler au téléphone : il s’agit deJean Paul Bader, couramment appelé J.P.

Le danger était constant, et il y eut aussi de chaudes alertes. De temps à autre des agents de police survenaient, demandaient M. Untel ou Untel. Celui-ci, bien entendu n’était jamais là, alors ils repartaient. En fait, la police locale était au courant de tout, rapporte l’historien Michel Kiener, qui a étudié les archives pour retracer l’histoire de la région pendant la guerre.

Un problème ardu : le ravitaillement, compliqué encore du fait que beaucoup de clients n’avaient pas de tickets d’alimentation. Encore un souvenir d’Alphonse Cerf, qui quitta Limoges pour travailler comme ouvrier agricole dans une ferme : « quand je lui fis mes adieux, M. Sandler me demanda si je pouvais lui donner mes tickets de pain, puisqu’à la campagne je ne manquerai de rien. Et je n’ai pas oublié la chaude poignée de main avec laquelle il me remercia. » Comme le pain, la viande – il s’était ouvert à Limoges, pendant la guerre, une boucherie cachère, la célèbre maison Buchinger – et la plupart des produits alimentaires étaient rationnés. Par chance, on se trouvait dans une région agricole.  » Nous allionsau marché à 6 heures du matin », raconte Mme Blanca Deutsch (za »l) née Sandler. « Il y avait des châtaignes en abondance, permettant de faire de nourrissantes purées. Un paysan des environs, d’origine alsacienne, nous fournissait des légumes, y compris des pommes de terre, rares et appréciées en ce temps là. Par ailleurs, nous échangions nos tickets de cigarettes contre des points d’alimentation. »

On réussit même, au 6 rue Gaignolle, à servir de modestes repas de fête, pour des fiançailles ou une bar-mitzwa.

La renommée du restaurant Sandler s’étendait bien au-delà de Limoges, jusque dans les camps de la zone sud où, solidarité juive oblige, l’on envoyait des colis – d’émouvantes lettres de remerciements ont été conservées. Et quand on apprenait qu’un train, direction Drancy et déportation, allait passer par la ville, Henriette et Blanca Sandler (ma mère et ma tante) se précipitaient à la gare avec des provisions, en particulier la fameuse purée de châtaignes et des biberons de lait pour les enfants. Que de scènes déchirantes : « Du train, l’on nous lançait des lettres que nous allions porter au bureau du rabbin Deutsch ».

La fermeture survint un jour de fin 43 ou début 44, la date précise a été oubliée. Autre souvenir personnel : à mon retour de l’école, l’épicière du haut de la rue jaillit de son magasin, m’attrape par le bras et me jette dans l’arrière-boutique, en me glissant à l’oreille « Ne rentre pas chez toi, les Allemands y sont. » Par bonheur, sans doute quelqu’un avait-il prévenu, les clients avaient déserté les lieux (2) et, quant à moi, je rejoignis ma famille qui avait pu s’échapper à temps et trouver un refuge d’urgence chez une voisine. Désormais, il fallait se cacher…

Cependant, l’appartement du 6 rue Gaignolle servit encore: dans les jours suivants, Théo Klein (za »l) et l’un de ses camarades, estimant qu’un endroit où étaient apposés des scellés constituait un refuge sûr, s’y installèrent. Après la Libération, le restaurant rouvrit ses portes, avec bientôt une nouvelle adresse. Un peu plus tard, la famille Sandler fut appelée à Paris, pour gérer « Le Foyer Israélite » de la rue Médicis. Mais ceci est une autre histoire…

 

Notes :
  1.  La maison existait encore, sans avoir bénéficié d’aucune modernisation, en 2005, où elle fut mise en vente, note l’historien Michel Kiener.    Retour au texte.
  2. Dans le chapitre de présentation des Mémoires du grand-rabbin Deutsch -Limoges 1939-1945 ( ed. Lucien Souny) on lit que neuf personnes – dont sept cadres des E.I – furent arrêtées en novembre 1943  » au restaurant économique de la rue Gaignolle ». Ce témoignage m’a étonnée: je n’ai jamais entendu parler d’arrestations au restaurant, et les membres de mon entourage que j’ai pu interroger non plus.

 

Source : http://judaisme.sdv.fr/histoire/shh/sandler/sandler.htm#rt2

Merci a Viviane Lesselbaum pour son envoi

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2 Reponses to “L’histoire familiale des Sandler, victimes de la tuerie de Toulouse”

  1. betty L dit :

    MERCI de nous rapeller ces temps difficiles……..

  2. meller danielle dit :

    la peine de mort est trop douce pour cette assassin Ce type est un ss Dany de Carmiel

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