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Plan de l’article
- Préalables : 1945-1948

- L’âge d’or : 1948-1967

- Refroidissement et ambivalences : les relations franco-israéliennes de 1967 à 2000

- La situation actuelle : 2000-2004

- Conclusion

france-israel

La multiplication des incidents antisémites, avérés ou feints, a procuré ces dernières années l’occasion de mettre régulièrement en avant la fragilité comme l’hypersensibilité des liens complexes qui existent entre la France et l’État hébreu. Cette constatation est vérifiée, même si elle doit en apparence étonner, dans la mesure où il y a là mélange entre problèmes internes à la France et affaires étrangères. Dans les faits, et c’est presque une tautologie, il y a un lien étroit entre la situation de la communauté juive française et l’état des relations entre les deux pays; un lien étroitement associé à la délicate frontière qui sépare dans les débats actuels l’antisémitisme et l’anti-israélisme (un phénomène qui ne s’applique d’ailleurs pas seulement à la France, comme le révèlent notamment certains faits allemands des dernières années).


Les relations franco-israéliennes ne focalisent pas seulement l’actualité ; elles ont été ces dernières années au centre de rencontres à vocation plus ou moins scientifique. C’est ainsi que le Truman Institute de l’Université hébraïque de Jérusalem s’est penché en 2001 sur l’histoire longue de la présence française en Orient, consacrant une partie de ses débats aux relations franco-israéliennes[1] [1] Cf. Michel Abitbol (ed. ), La France, Israël et le Proche-Orient,…
 Tandis que de façon plus médiatique, des intellectuels des deux pays se sont retrouvés à Tel-Aviv, au printemps 2004, pour débattre du passé, du présent et surtout de l’avenir de ces relations, comme de la situation des Juifs français[2] [2]

L’intérêt pour ces relations est donc soutenu, permettant d’ailleurs d’établir un parallèle avec celles entre l’Allemagne et Israël. De fait, en principe, les relations franco-israéliennes sont « simplement » interétatiques, comme c’est l’usage dans le système des relations internationales ; et, en principe toujours, elles n’ont pas le caractère spécial, anormal, qui marque encore aujourd’hui les relations germano-israéliennes. Toutefois, et sans réelle exagération, on peut se demander si à l’heure actuelle ces dernières ne seraient pas plus simples que les relations entre la France et Israël.

 Au total, la situation actuelle, tendue, des relations franco-israéliennes, ferait presque oublier que ces rapports ont été à un moment excellents, pour le moins. Il est donc utile de brosser en quelques pages le tableau général de ces relations, en délimitant quatre périodes : les préalables ( 1945-1948), l’âge d’or ( 1948-1967), le refroidissement et les ambivalences ( 1967-2000) et la situation actuelle ( 2000-2004).

Préalables : 1945-1948

Le rapport de la France à la Palestine et au sionisme qui prévaut en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, est directement issu de la tradition française au Levant : plus que la compassion à l’égard des victimes de la « destruction des Juifs d’Europe », c’est en effet cette tradition qui, en pratique, pèse sur les positions françaises dans la région ; de même pour son attitude à l’égard des évolutions politiques qui vont nécessairement se dérouler après la pause enregistrée lors du conflit mondial dans les revendications nationalistes, notamment juives.

Pour citer l’historienne israélienne Idith Zertal, nuancée, les hommes au pouvoir à la Libération et dans la jeune IVe République sont en phase avec les Juifs, et partant avec les sionistes ; mais cette bienveillance personnelle n’est pas forcément liée à leur attitude politique[3] [3]

De plus, les affirmations individuelles de solidarité avec les ambitions du sionisme n’ont guère de chance de l’emporter sur les cercles les plus influents, ceux qui justement incarnent la tradition française au Moyen-Orient. On a grosso modo alors une opposition entre les réseaux socialistes et les hommes du Quai d’Orsay. Certes les seconds parviennent à s’affirmer lors de l’affaire de l’Exodus, quand la France refuse de prendre en charge les passagers du bateau et rejette donc clairement la répression des menées sionistes par les Britanniques ; mais pour le reste Paris reste figé dans sa perception de la région. Cette fixation illustre d’ailleurs aussi bien une résolution que des hésitations en général : dans les faits, la France est décidée à ne pas se laisser dépasser par les événements, comme cela avait été le cas après la Première Guerre mondiale, lorsque ses ambitions palestiniennes avaient été mises à mal par l’établissement du mandat britannique. Mais en même temps elle a quelques difficultés à s’en tenir à une position ferme devant l’accélération de l’Histoire que connaît alors la région. La première attitude est incarnée par le consul général de France à Jérusalem, René Neuville, qui jusqu’au bout refuse la réalisation des prétentions sionistes, au nom du statu quo et du souci que la France soit honorée (attachement à une certaine tradition française qui n’a rien à voir avec une dénégation de la Shoah ou un antisémitisme viscéral). La deuxième attitude est illustrée par le consulat général de France nouvellement établi à Tel-Aviv qui se rend plus rapidement compte de l’évolution incontrôlable, du point de vue français, de la situation, avec prise en considération de données divergentes, voire contradictoires, par rapport à celles qui ressortent à la représentation française à Jérusalem.

Globalement : la politique française n’aboutit à aucun résultat tangible, dans un sens ou dans un autre, puisqu’elle ne peut guère que prendre note des évolutions, sans exercer de réelle influence. Du point de vue des relations entre la France et le sionisme, la période 1945-1948 continue bien la « rencontre manquée » pointée par l’historienne Catherine Nicault[4] [4] Cf. Catherine Nicault, La France et le sionisme – Une…
suite, les sionistes eux-mêmes restant certes attachés aux valeurs humanistes représentées par la France, mais ne prenant guère en compte Paris quand il s’agit des grandes décisions internationales du moment : les États-Unis et l’URSS reconnaissent très rapidement le nouvel État d’Israël, dès sa proclamation, et apparaissent comme les acteurs majeurs ; la France ne misant pas sur l’établissement d’un État juif, soucieuse qu’elle est de limiter les dégâts dans sa relation de plus en plus délicate avec ses dépendances arabes, départements ou mandat, comme de voir se réaliser l’internationalisation de Jérusalem.

Dans ces circonstances, ce sont bien les événements qui s’imposent à la France, une fois de plus, et elle ne peut que les enregistrer, tentant ultérieurement d’agir dans le sens d’une médiation au sein de la commission mise en place pour gérer le règlement du conflit. Et c’est après quelques hésitations, très tardivement, que la France reconnaîtra elle-même Israël, juste avant l’entrée de celle-ci à l’ONU, en mai 1949.

L’âge d’or : 1948-1967

Dans l’histoire des relations franco-israéliennes, la période 1948-1967 est celle d’un véritable âge d’or, avec un degré de proximité très rarement égalé entre deux pays.

Comment cette situation s’explique-t-elle à la lumière du constat très mitigé qui vient d’être effectué ?

Le rapprochement se fonde d’une part sur l’évolution de la jeune politique étrangère israélienne. Après les premières réussites sur le plan international, notamment la performance constituée par la reconnaissance des deux camps adverses occidental et soviétique, Israël se trouve rapidement dans une position plus complexe : son option en faveur des Occidentaux au moment de la guerre de Corée le coupe des Soviétiques qui se lancent de leur côté dans une vive campagne antisioniste (et antisémite) ; tandis que de leur côté, les États-Unis tentent par tous les moyens d’endiguer la montée du communisme et se tournent progressivement vers les États arabes (pacte de Bagdad de 1955), avec en parallèle une certaine froideur des républicains à l’égard de l’État juif, à partir de la victoire d’Eisenhower en 1952. Dans ces conditions, Israël se met désespéré-ment en quête d’alliés et d’appuis; c’est ce qui explique d’une part son étonnant rapprochement avec la République fédérale d’Allemagne (traité de réparations, rapprochement politique et liens militaires), comme l’orientation profrançaise de la politique de Tel-Aviv.

Très rapidement le rapprochement avec Israël est d’autre part à l’ordre du jour dans la politique extérieure de la France. En l’occurrence, une certaine concordance de vues s’impose entre Paris et Tel-Aviv du fait du processus de décolonisation; après les premiers sursauts de 1945, Paris doit assister dès 1954 à la manifestation violente des aspirations nationalistes arabes, notamment en Algérie où le mouvement est directement appuyé par l’Égypte de Nasser.

En vertu du principe « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », Israël et la France se rapprochent. Ce sont donc les circonstances qui entraînent ce rapprochement, plus qu’un bouleversement des états d’esprit après les réticences et méfiances réciproques ayant marqué l’histoire des relations entre la France et le sionisme. La proximité qui se met en place est toutefois particulièrement intéressante dans la mesure où elle ne traduit pas seulement des objectifs politiques communs (affichés par exemple à l’ONU ), mais s’illustre aussi dans une collaboration militaire très étroite depuis 1954 et par la suite en réaction aux livraisons d’armes tchécoslovaques à l’Égypte et au refus américain de s’engager aux côtés d’Israël.

Les événements de 1956 sont le point d’orgue de cet engagement commun israélo-français lorsque la nationalisation de canal de Suez, en juillet, conduit les deux pays à mener avec la Grande-Bretagne une opération militaire combinée contre l’Égypte au mois d’octobre-novembre. Il y a dans cette fraternité d’armes bien plus qu’une simple collaboration militaire, c’est un « rendez-vous de l’Histoire », selon Michel Abitbol[5] [5] où se noue la véritable alliance scellée par les deux parties, en vertu de l’engagement réciproque de personnalités telles que Shimon Peres ou Moshé Dayan d’une part, Guy Mollet ou Maurice BourgèsMaunoury de l’autre. Son illustration la plus éloquente est le projet nucléaire israélien qui en découle : Israël n’a pu se doter de l’arme atomique qu’avec l’aide de la France, comme cela a largement été répété ces derniers mois dans le contexte de l’affaire Vanunu (du nom de l’expert nucléaire israélien ayant « révélé » certains aspects de cette politique), ou à travers la visite en Israël du responsable de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohammed El Baradei.

Au moment où il arrive au pouvoir, en 1958, Charles de Gaulle s’étonne certes de l’étroitesse des liens entre les deux pays, mais il n’y met pas fin, au contraire. Lui-même fait preuve, à l’époque, de bienveillance à l’égard du projet sioniste (la possibilité de prendre une revanche sur le rival anglais) et donne son accord à d’importantes livraisons d’armes à l’État hébreu : l’aviation israélienne est ainsi dotée de modernes Mirage, tandis qu’à l’occasion la France sert d’intermédiaire dans les très florissantes relations militaires qui se développent entre Israël et l’Allemagne fédérale.

Refroidissement et ambivalences : les relations franco-israéliennes de 1967 à 2000

C’est l’intensité marquant ces relations franco-israéliennes qui donnera toute sa signification à la rupture consommée par la conférence de presse du général de Gaulle en novembre 1967.

L’épisode est aussi connu que la crise de Suez. Après l’audacieuse manœuvre des Égyptiens qui réoccupent la presqu’île du Sinaï, l’évacuation des Casques bleus installés après l’affaire de Suez, le positionnement égyptien à Charm el-Cheikh et la fermeture du détroit de Tiran, il y a blocus consécutif sur le port d’Eilat et casus belli aux yeux des Israéliens. Dans ces conditions, de Gaulle met en garde ses interlocuteurs israéliens : en aucun cas ceux-ci ne doivent « tirer en premier » pour sortir de cette situation, sans quoi leur incomberait la responsabilité d’une conflagration à impact mondial; Paris considérant qui plus est que le blocus d’Eilat ne constitue pas un casus belli, le port n’assurant qu’une partie infime du commerce israélien.

Or le 5 juin 1967, c’est bien Israël qui débute les hostilités en attaquant par surprise les Égyptiens et en détruisant une grande partie de leur aviation. De Gaulle alors tire les conséquences de sa perception des choses : Israël étant l’agresseur, c’est lui qui porte la responsabilité de la nouvelle situation et c’est lui qui doit être sanctionné. Dès le 2 juin, dans le contexte de tension montante, la France annonce qu’à partir du 5 elle cessera toute livraison de matériel militaire aux belligérants, donc à Israël. En dépit de cet embargo et fort de la domination garantie grâce aux équipements fournis par la France au cours des années précédentes, l’État hébreu remporte une victoire rapide et complète, investissant des territoires anciennement égyptiens, ou sous administration égyptienne (Gaza) et jordanienne (Jérusalem et Cisjordanie). La nouvelle attitude de Paris n’a pas, en conséquence, d’effets militaires immédiats ; mais les relations entre les deux pays sont bien plus affectées par les mots que va prononcer de Gaulle lors d’une conférence de presse, le 27 novembre, puisque c’est à cette occasion que, interrogé sur la situation au Moyen-Orient, il amalgame les Juifs et Israël, qualifiant les premiers de « peuple d’élite, sûr de lui-même, et dominateur ».

Peu importe dans notre exposé la question souvent évoquée de savoir si les paroles du général attestaient chez lui d’un vieux fond antisémite ou étaient condamnables pour avoir donné libre cours à semblables relents. Dans les faits, ce sont ces mots qui symbolisent la rupture entre la France et Israël, après l’âge d’or de la période précédente.

Pour certains observateurs, la déclaration du général n’était que l’aboutissement d’une évolution perceptible dès le début des années 1960; certes, la collaboration militaire s’était poursuivie à grande échelle, mais on note que de Gaulle avait très rapidement suspendu la collaboration nucléaire. Il faut toute-fois remarquer que les livraisons militaires s’étaient bien poursuivies et avaient même atteint un maximum dans les deux semaines précédant l’embargo de début juin 1967 ; et cet embargo, en un premier temps, ne porta que sur de nouveaux matériels militaires, non sur les éléments devant compléter les équipements déjà fournis. En outre : la première moitié des années 1960 n’est-elle pas marquée par plusieurs rencontres entre de Gaulle et Ben Gourion, chacun exprimant à ce moment-là son admiration pour l’autre et le premier saluant en juin 1961 un « ami » et son « allié » en l’État d’Israël ?

Dans les faits, la rupture est d’ordre beaucoup plus structurel, tenant à la nature même de l’alliance. Comme le remarque Raymond Aron, l’alliance franco-israélienne ne se justifie que par l’existence d’adversaires communs ; que l’un des deux partenaires aboutisse de son côté à une solution et toute la construction, cette « opération machiavélique », s’effondre[6] [6]

Ou bien dans les mots de Jacques Hutzinger, ancien ambassadeur de France en Israël : les États ne sont pas des amis, ils ont des intérêts communs. Partant, si aucune solution n’apparaît à Israël dans le conflit avec ses voisins arabes, les choses évoluent favorablement pour la France : avec la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, le monde arabe n’est plus l’agresseur ou le protecteur des ennemis de la puissance coloniale. Et de fait, de premiers signes d’un affaiblissement du soutien français à Israël succèdent immédiatement à la conclusion du conflit algérien, parallèlement au rétablissement de relations diplomatiques avec la majeure partie des pays arabes durant les deux années qui suivent. Libérée de cette hypothèque, la France veut et peut alors se relancer dans une véritable politique arabe laquelle ne saurait se construire en même temps que se poursuivrait une politique d’appui à Israël. De ce point de vue, l’offensive israélienne de juin 1967 constitue un prétexte bienvenu.

Mais l’entrée dans « le temps du soupçon » (Aron) est également due à la personnalité même du président français. Lui qui multiplie alors les manifestations de souveraineté nationale et les proclamations visant à positionner la France comme partie à part entière et indépendante du concert international (retrait du commandement intégré de l’OTAN, discours de Phnom Penh en 1966 et de Québec en 1967), ne supporte pas qu’un jeune État néglige les conseils de modération qu’il vient de lui prodiguer et s’inscrive ainsi dans une logique coloniale risquant de mettre à mal la stabilité de la région tout entière, sinon du monde. Ne considère-t-il pas alors que la guerre du Viêt-nam est l’illustration d’une Troisième Guerre mondiale en cours ? Certains analysent pour leur part l’offensive israélienne comme promue par des Américains soucieux de répliquer aux velléités françaises d’autonomie et de placer définitivement Israël dans leur orbite.

La conférence de presse du général est bien synonyme d’un revirement dans les relations franco-israéliennes. Les années suivantes seront aussi bien marquées par des accrocs réguliers. D’une part, l’embargo français sur Israël est renforcé début 1969 et porte désormais sur l’intégralité du matériel militaire français, à la suite du bombardement de l’aéroport de Beyrouth par les Israéliens; d’où, à Noël de la même année, la rocambolesque affaire dite des vedettes de Cherbourg, les services secrets israéliens organisant le « rapatriement » de navires destinés à l’État juif, construits sur ce chantier naval et bloqués au port par suite des mesures françaises. Cette opération une fois réussie, Israël aura systématiquement recours à l’aide américaine en matériel militaire. Initiée dès le début des années 1960 (avec des livraisons de surplus à partir des stocks de l’armée ouest-allemande), celle-ci deviendra pérenne après Camp David. La France adopte dans l’ensemble une position de plus en plus critique à l’égard de l’État hébreu, notamment à l’ONU où elle soutient la résolution 242 exigeant le retrait d’Israël des Territoires occupés. Elle se rapproche en revanche très franchement des pays arabes : dès 1968 par la conclusion d’un accord militaire avec l’Égypte et durant les années qui suivent à travers l’établissement de contacts étroits, notamment en matière nucléaire, avec l’Irak en 1975 (visite officielle du Premier ministre Jacques Chirac et construction grâce à l’assistance française du réacteur irakien Osirak). Alors que Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères de Georges Pompidou, a des mots pour justifier l’offensive arabe contre Israël en 1973, le président Giscard d’Estaing pratiquera une politique d’ouverture à à l’égard de l’OLP. C’est encore à cette époque que s’installe au sein de la politique étrangère européenne se mettant en place une répartition des rôles entre la RFA, bienveillante et favorable à des aménagements à l’égard d’Israël, et une France plus encline à une orientation proarabe; dans les faits, Bonn (puis Berlin) permettra l’établissement d’accords préférentiels entre la CEE /l’UE et Israël ( 1970,1975 et 1994), tandis que la « déclaration de Venise » de juin 1980, affirmant le droit des Palestiniens à un État, est proclamée sous la houlette de la France.

L’arrivée des socialistes français au pouvoir, en 1981, est synonyme d’une esquisse de rapprochement qui demeure toutefois fragile, les relations francoisraéliennes s’installant dans une certaine ambivalence. François Mitterrand est ainsi le premier président français (et européen) à se rendre en Israël, l’année 1982 ; un voyage que certains observateurs n’hésitent pas à comparer au séjour de Sadate à Jérusalem en 1977. Mais avant cette visite les Israéliens détruisent le réacteur irakien de conception française (les relations franco-israéliennes rejoignant alors les relations germano-israéliennes dans la formule de Begin qui annonce la réussite de cette nouvelle opération audacieuse : « Il n’y aura jamais d’autre Holocauste ») ; et ce sera ensuite l’opération « Paix en Galilée », l’entrée des troupes israéliennes au Liban qui pénètrent jusqu’à Beyrouth et ne s’interposent pas dans les massacres perpétrés à l’intérieur des camps palestiniens de Sabra et Chatila par les milices chrétiennes.

Dans ce climat crispé, l’impression générale reste à une politique française favorisant les Arabes : ne sont-ce pas les Français qui permettent à Yasser Arafat de quitter Beyrouth pour s’installer à Tunis, œuvre du tiers-mondiste Claude Cheysson ? et la France ne continue-t-elle pas de refuser à Israël l’accès à la francophonie institutionnalisée, alors que plusieurs États arabes y figurent ?

Cette ambivalence de la relation franco-israélienne dans les années 1980 et 1990 s’incarne en Jacques Chirac. Comme il est le Premier chef de gouvernement français à se rendre en Israël, en 1987, on met en avant ses positions favorables à l’État hébreu ; mais c’est le même Chirac qui est voué aux gémonies lors de sa visite présidentielle et par la suite en Israël et dans les territoires palestiniens, en 1996. Alors qu’en l’occurrence, le raidissement des relations est en particulier dû à la personnalité pour le moins inflexible du Premier ministre israélien de l’époque, Benjamin Netanyahou, les Israéliens soulignent son rôle dans le renforcement du potentiel militaire irakien. S’accrédite la thèse selon laquelle il est l’ami des Juifs (son discours lors de la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv, en 1995, avec mise en exergue de la responsabilité de la France, donc pas seulement de Vichy, dans les persécutions antijuives), mais ennemi d’Israël, en résumé un « philosémite proarabe ». La visite tout aussi mouvementée du Premier ministre Lionel Jospin, en février 2000, ne permet guère de rétablir la balance puisque ce dernier a qualifié le Hezbollah libanais de « terroriste » et par là déclenché les incidents de Ramallah. Avec au total le constat dépité de Hubert Védrine sur trois décennies de politique moyen-orientale de la France : rejeté par Israël, Paris est en même temps instrumentalisé par les États arabes.

Se pose en définitive, à partir de la décennie 1990, la question de l’autonomie de la politique française au Moyen-Orient. De fait, la participation française au processus de paix ne se conçoit plus désormais que dans le cadre de l’Union européenne, avec contribution de celle-ci au « quartet » accompagnant les pourparlers (effectifs ou suspendus) entre les partenaires du conflit israélopalestinien.

La situation actuelle : 2000-2004

Le début de la seconde Intifada, en septembre-octobre 2000, est synonyme d’une nouvelle dimension des relations franco-israéliennes. Certes, elles n’ont guère pu rester indépendantes du conflit proche-oriental, avec des différends sur la justesse de l’un ou l’autre point de vue dans la résolution du conflit israélopalestinien. Mais à partir de ce moment, la relation Paris-Tel-Aviv est particulièrement marquée par les répercussions directes, en France même, de ce conflit ; l’importation régulière des faits opposant à grands traits les communautés juive et maghrébine et la politique française s’emparant elle-même de la problématique. Pour parler avec Gilles Kepel, on trouve là un des aboutissements de l’immigration maghrébine : celle-ci était demeurée jusqu’au début des années 1980 du ressort de la politique extérieure, mais s’affirme désormais comme une question de politique intérieure de plus en plus forte, avec un retour du refoulé arabe dans la conscience française et des effets démultipliés sur la politique arabe de la France[7] [7]

La gauche française, soutien traditionnel d’Israël, a enregistré une évolution sensible, passant à une critique de l’État hébreu, le plus souvent feutrée, mais qui prend parfois des aspects très vifs lorsqu’elle émane de la « gauche de la gauche » (à l’instar de l’évolution du SPD ouest-allemand après 1967, lorsque notamment les jeunes socialistes avaient viré à un soutien sans faille à la lutte des Palestiniens, même dans ses aspects les plus sanglants). Prenant fait et cause pour la population palestinienne, victimisée, elle s’en prend à Israël, oppresseur systématique. Dans semblable logique, des phénomènes d’abord mineurs prennent une ampleur démesurée, affectant au mieux les perceptions réciproques, voire le climat général des relations franco-israéliennes : c’est par exemple la résolution de l’université Paris VI appelant au boycott des universitaires israéliens qui suscite un vaste débat en décembre 2002 et provoque une onde de choc en France comme en Israël ; ou la très vive discussion par voie de presse entre le professeur Boniface et Elie Barnavi, ambassadeur d’Israël[8] [8] 

Cette  évolution de la gauche française est, en premier lieu, à mettre en rapport avec la situation proche-orientale. Mais des observateurs comme Pierre Nora y voient aussi un résultat des développements internes à la société israélienne : une incompréhension devant la rupture de l’État juif avec la tradition laïque des premières décennies, lorsque socialistes français et travaillistes israéliens se retrouvaient dans le cadre de l’Internationale socialiste.

La critique plus généralement française de la politique israélienne conduite par Ariel Sharon depuis le printemps 2001 reprend ces éléments et traduit un fossé grandissant entre les deux pays. Celui-ci est encore plus important lorsqu’à la condamnation verbale s’ajoute la violence physique. C’est dans ce contexte où devient de plus en plus étroit l’écart entre critique légitime d’Israël, anti-israélisme et antisémitisme que s’inscrivent les relations francoisraéliennes des derniers mois. La multiplication d’incidents affectant des établissements ou des individus juifs a ainsi propagé, singulièrement en Israël, la réputation d’une France où explose désormais l’antisémitisme et à ce titre montrée du doigt lors de rencontres consacrées à la lutte contre la résurgence de ce phénomène ; cela même si les autorités françaises affichent régulièrement leur résolution à le combattre : en mai 2003 à l’occasion des soixante ans du CRIF; en novembre de la même année après l’incendie d’une école juive en banlieue parisienne ; ou encore en juillet 2004 au moment de la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv, quand Chirac appelle à un « sursaut » de la population française contre l’antisémitisme.

Du point de vue des relations franco-israéliennes, il est parfaitement évident que si les incidents antisémites suscitent des réactions très vives en France même, c’est aussi et surtout le cas en Israël. Dans ce domaine, on observe depuis deux ans une ambivalence israélienne, exprimée souvent par Sharon lui-même, soufflant le chaud et le froid, attribuant alternativement blâmes et louanges à la France; des déclarations concernant les affaires intérieures françaises qui affectent à leur tour directement les relations entre les deux pays. Par exemple les rumeurs quant à l’envoi en France de délégués de l’Agence juive destinés à mobiliser les candidats au départ, au mois de juillet 2004, ont été marquées par deux prises de position du Premier ministre israélien. La première devant des responsables juifs américains, Sharon soulignant l’antisémitisme déchaîné dans la France actuelle et demandant aux Juifs français de « monter » en Israël ; des propos qui ont provoqué un refroidissement sensible des relations entre les deux capitales (Paris réclamant des « explications »). La deuxième déclaration de Sharon, quelques jours plus tard, devait en revanche apaiser l’atmosphère : le Premier ministre qui accueillait de nouveaux immigrants en provenance de l’Hexagone s’efforçant de mettre en avant les efforts de la France dans la lutte contre l’antisémitisme, un exemple pour d’autres pays.

On peut comparer les mots de Sharon à ceux du président Ezer Weizman, s’interrogeant, lors de son passage en RFA en 1996, quant au maintien d’une communauté juive en Allemagne (ce qui avait à l’époque suscité de vives réactions des Juifs allemands comme des autorités fédérales); avec, dans le cas français, une certaine frustration israélienne devant une immigration faible au regard du « réservoir » que constitue la nombreuse communauté juive française. En tout état de cause, l’effet des propos du Premier ministre de l’État hébreu dans le contexte sensible des relations franco-israéliennes et un environnement international et local à vif prouvent que l’apaisement n’est décidément guère à l’ordre du jour.

Il n’empêche que des contacts réguliers, sinon sereins, sont encore possibles entre la France et l’État hébreu. Après un passage réussi de Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères en Israël, deux ans plus tôt, il y a eu en février 2004 la visite d’État du président Moshé Katzav à Paris, première du genre depuis seize ans et deuxième séjour en France d’un président israélien depuis la création de l’État juif. Il importait dans le contexte décrit au président Chirac de rappeler à cette occasion qu’en dépit de tout, les Français étaient bien « les plus anciens amis d’Israël ». Tandis que – retour singulier aux contacts initiés entre les deux pays – les relations militaires connaissent un renouveau : il y a eu, début 2004, la signature d’un important contrat militaire entre la France et Israël, la libération sous condition de l’expert israélien Mordehai Vanunu, au printemps 2004, rappelant les grandes heures de la coopération nucléaire entre Paris et Tel-Aviv.

Conclusion

35 Pour paraphraser Pierre Nora, les relations franco-israéliennes aujourd’hui sont à rapprocher de celles qu’il y a entre deux personnes divorcées depuis longtemps et qui restent nostalgiques de l’idylle passée[9] [9]

Résumé de l’actuel ambassadeur de France en Israël, Gérard Arrau 

« Il y a vingt-deux ans, j’étais déjà venu en mission à l’ambassade de France.
À l’époque, les Israéliens disaient des Français qu’ils étaient antisémites parce propalestiniens et proarabes. Aujourd’hui, on nous dit [vous êtes propalestiniens et proarabes donc vous êtes antisémites]. Mon sentiment est que les Israéliens tentent toujours de monter un [dossier] contre la France. Cela ne veut pas dire qu’un tel dossier est totalement vide – la France a effectivement une politique proarabe – mais cet extrémisme antifrançais qui se révèle en Israël indique qu’il y a dans cette appréciation quelque chose qui n’est pas rationnel[10] [10]

Quant à savoir si la fin du conflit proche-oriental permettra une clarification définitive du rapport entre Israël et la France…

Notes

[ 1] Cf. Michel Abitbol (ed.), La France, Israël et le Proche-Orient, Jérusalem, Magnes Press, à paraître en octobre 2004, actes du colloque France in the Middle East – Past, Present and Future, The Harry S. Truman Research Institute for the Advancement of Peace, Université hébraïque de Jérusalem, avril 2001.Retour

[ 2] Cf. Un colloque sur les relations franco-israéliennes – « “Je t’aime moi non plus”, ou les relations complexes entre la France et Israël », Proche-Orient.info, 16 mai 2004.Retour

[ 3] Cf. Idith Zertal, « Fraternité oblige : la SFIO et le sionisme à la veille de la création de l’État d’Israël », in Doris Bensimon & Benjamin Pinkus (ed.), Les Juifs de France, le sionisme et l’État d’Israël, Paris, Langues’O & Université Ben Gourion, 1987, p. 299-316.Retour

[ 4] Cf. Catherine Nicault, La France et le sionisme – Une rencontre manquée ?, Paris, Calmann-Lévy, 1992.Retour

[ 5] Cf. Michel Abitbol, op. cit.Retour

[ 6] Cf. Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, Paris, Plon, 1968 et Mémoires – 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard, Presses Pocket, 1983.Retour

[ 7] Cf. « La France et le monde arabe : la croisée entre politiques étrangère et intérieure », in Michel Abitbol, op. cit.Retour

[ 8] Elie Barnavi (en collaboration avec Luc Rosenzweig), La France et Israël – une histoire passionnelle, Paris, Perrin, 2002.Retour

[ 9] Cf. Michaela Weigel, « Wie getrennte Eheleute – Das schwierige Verhältnis Frankreichs zum Staate Israel », Frankfurter Allgemeine Zeitung, 12 août 2004 et Le débat n° 131, septembre-octobre 2004. Retour

[ 10] Cf. Un colloque sur les relations franco-israéliennes, op. cit.Retour
 
Dominique Trimbur « Les relations franco-israéliennes, 1948-2004 », Outre-Terre 4/2004 (no 9), p. 405-416.
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre-2004-4-page-405.htm.
DOI : 10.3917/oute.009.0405.

Les relations franco-israéliennes, 1948-2004

AuteurDominique Trimbur
chercheur associé au Centre de recherche français de Jérusalem.

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