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DANS LES PAS D’ALBERT LONDRES (16) – 1929. Après un tour des communautés juives en Europe, Albert Londres arrive à Tel-Aviv. Il chronique l’aventure sioniste bien avant la création de l’État d’Israël.

Des immigrants juifs dans le port de Jaffa en 1923
Des immigrants juifs dans le port de Jaffa en 1923

Les paquebots ne mouillent plus devant le port de Jaffa, avec leurs immigrants juifs et leurs pauvres valises massés le long du bastingage pour apercevoir la Terre promise. Le Juif errant est arrivé depuis longtemps déjà. Ses descendants font du surf dans les rouleaux, jouent au beach-volley en pantacourt ou déambulent en sandalettes et robes de plage dans les ruelles étroites de l’ancienne ville arabe. Le soir, ils boivent des mojitos en terrasse ou ondulent sur les pistes de danse des boîtes de nuit aux pulsations de musiques électroniques.

On n’en est pas encore là en 1929, quand Albert Londres arrive à Jaffa à bord du Sphinx, paquebot des Messageries maritimes. La Palestine est la dernière étape de sa grande enquête sur les Juifs. Il a visité les ghettos d’Europe centrale, de Lvov à Varsovie, de la Vukovine à la Galicie. Il a vu les Juifs misérables, victimes des pogroms et des persécutions, quelques années avant que leurs communautés ne soient anéanties par la Shoah. L’envoyé spécial du Petit Parisienachève son périple en venant voir ce que les sionistes sont en train de construire au Proche-Orient.

À l’écart de la ville arabe enfermée dans ses remparts, avec ses ruelles tortueuses et insalubres, les immigrants juifs ont bâti une ville nouvelle: Tel-Aviv, la «colline du printemps». Elle a été fondée à peine vingt ans plus tôt, quand soixante-six familles ont tiré au sort sur la plage avec des coquillages de couleur la répartition des premiers terrains.

Israël n’existe pas encore. Tout le pays qui s’étend de la Méditerranée au Jourdain s’appelle encore la Palestine. Le territoire est sous mandat britannique. Le drapeau bleu et blanc frappé de l’étoile de David n’est que le symbole du mouvement un peu fou né de l’imagination d’un autre journaliste, Theodor Herzl. Ce nouveau Moïse rêvait de mettre fin aux siècles d’errance et de persécution du peuple juif en lui donnant un État. Malgré la chute de l’Empire ottoman et la promesse de lord Balfour de favoriser la création d’un foyer national juif en Palestine, on voit mal comment l’entreprise peut réussir. Beaucoup de Juifs d’Europe n’y croient d’ailleurs pas. Les sionistes en convainquent tout de même des dizaines de milliers, et les immigrants arrivent, de plus en plus nombreux chaque année.

Tel-Aviv prend son essor. Les rues sont larges et aérées, l’architecture résolument moderne. On va parfois un peu vite. Quand Winston Churchill, secrétaire d’État aux Colonies, visite la ville en 1921, les arbres hâtivement plantés pour l’occasion le long des boulevards se renversent sous le poids des badauds montés dans les branches pour assister à l’événement.

Albert Londres n’en revient pas. Tel-Aviv est la première ville entièrement juive de l’histoire moderne. Elle offre déjà un contraste absolu avec la misère des ghettos d’Europe centrale. Plus de caftans, de barbes et de papillotes, plus de dos courbés par des siècles d’oppression. La ville est claire, propre, ensoleillée. Les Juifs se comportent déjà comme les citoyens d’un pays nouveau.

Promesses incompatibles

Les idées sont parfois plus fortes que la réalité. Contre toute attente, défiant toute logique, démographique, géographique ou historique, une poignée de visionnaires et de militants est en train de construire de toutes pièces un État, avec sa langue, ses institutions. Après des siècles d’oppression, la prophétie d’Herzl a remis en marche un peuple longtemps soumis.

Depuis, Tel-Aviv n’a pas cessé de grandir. Horizontalement d’abord, poussant dans toutes les directions le long de la Méditerranée, étendant ses échangeurs autoroutiers, ses centres commerciaux et ses quartiers résidentiels, barres HLM et villas élégantes. Puis verticalement, se couvrant d’immeubles de verre et de grues qui n’en finissent pas d’ajouter des constructions. Le front de mer ressemble aujourd’hui à un mélange de Miami et de La Grande-Motte. Le nombre de restaurants de sushis par habitant est l’un des plus élevés du monde. Sa réputation est celle d’une vaste boîte de nuit en bord de mer.

Jaffa, sa jumelle arabe, a été absorbée par cette mégapole. Vidée de la plupart de ses habitants palestiniens pendant la guerre qui suit l’indépendance d’Israël en 1948, elle n’est plus qu’une enclave touristique, entourée par les quartiers modernes comme un château de sable par la marée montante. Les vieilles maisons de pierre blonde abritent à présent des boutiques d’antiquités, des galeries de peinture et des cafés.

Mais, en 1929, les Arabes sont encore largement majoritaires en Palestine, 700.000 environ contre à peine 100.000 Juifs. Ils ne voient pas d’un très bon œil les vagues successives de nouveaux immigrants, et se préparent à le leur faire sentir.

Albert Londres débarque à un moment crucial. Pendant la Première Guerre mondiale, le gouvernement de Sa Majesté britannique a tout promis à tout le monde, et la Palestine aux Juifs et aux Arabes. Il faut gagner la guerre, et on verra bien plus tard.

Plus tard arrive vite. Les promesses faites aux Juifs et aux Arabes sont incompatibles, et les deux peuples sur le point d’entrer en collision. À Jaffa, Albert Londres assiste à une réunion de chefs arabes qui se préparent à passer à l’action contre les Juifs.

«Que leur reprochez-vous?», leur demande-t-il. «De vouloir nous chasser! De nous traiter en indigènes!» «La Palestine est un pays arabe. Les Arabes étaient en Palestine bien des années avant les Juifs», lui disent-ils.

Albert Londres les met en garde: «Je crois que vous présumez de vos forces. Les nouveaux Juifs ne se laisseront pas saigner. Je suis même certain qu’ils vous donneront du fil à retordre. Ce sera une rude bataille.»

Comme toujours, l’épicentre de toutes les tensions se trouve plus haut dans les collines, à Jérusalem. Jérusalem est presque l’exacte antithèse de Tel-Aviv. Conservatrice et religieuse quand l’autre est moderne et laïque, encombrée de son passé quand l’autre construit l’avenir, violente et intolérante quand l’autre est hédoniste et libérale. Elle a aussi le don de rendre tout le monde fou. Une bonne partie des Juifs de Jérusalem ne sont pas des immigrants. Ils appartiennent au Vieux Yichouv, des communautés juives qui ne sont jamais parties en exil. Depuis des siècles, ils se rendent à travers les ruelles de la Vieille Ville vers le Mur des lamentations.

Ce rempart cyclopéen est le dernier vestige visible du Temple d’Hérode, rasé en 70 par des Romains excédés par les révoltes incessantes des Juifs. Il se dresse le long d’une ruelle étroite dans le quartier des Maghrébins, où les Juifs doivent se serrer pour prier devant les restes de leur Temple détruit et pleurer leur grandeur passée. Pour compliquer le tout, le Mur est entre-temps devenu celui de l’enceinte de la Mosquée d’al-Aqsa, le deuxième lieu le plus saint de l’Islam après La Mecque. Mahomet y a attaché sa jument ailée Bourak, ce qui vaut tous les titres de propriété. Les Arabes musulmans prennent un malin plaisir à passer avec leurs ânes dans la ruelle encombrée pendant les prières des Juifs.

«On tue tes Juifs à Jérusalem!»

Aux provocations en répondent d’autres. Cet été 1929, quatre cents militants du Betar, le mouvement de jeunesse du courant révisionniste de Zeev Jabotinsky, défilent devant le Mur. Pour Jabotinsky, les Juifs ne peuvent compter que sur eux-mêmes et la terre d’Israël devra se conquérir par la force. L’emblème du Betar est un poing brandissant un fusil, avec ce slogan: «Comme ça!» Le grand mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini, ne s’embarrasse pas d’explications trop compliquées: il fait courir le bruit que les Juifs veulent s’emparer d’al-Aqsa. Des émeutes sanglantes éclatent. Armés de couteaux et de bâtons, des foules arabes donnent la chasse aux Juifs dans les rues de la Vieille Ville.

Albert Londres est tout juste rentré en France, où il est en train de rédiger ses articles, lorsqu’il apprend la nouvelle: «On tue tes Juifs à Jérusalem!», lui dit-on. Il repart aussitôt. Les violences embrasent toute la Palestine. Les Anglais sont débordés. À Hébron, la communauté juive qui y vit depuis des temps immémoriaux est massacrée par ses voisins arabes. Même chose à Safed, près du lac de Tibériade. Albert Londres relate en détail cette cruauté, et l’apathie des autorités britanniques face à cette explosion de violence. Et remarque aussi que les Juifs ne se laissent plus tuer sans réagir. La spirale de la violence vient de se mettre en mouvement. La grande révolte de 1929 est la première Intifada. Il y en aura d’autres.

Jérusalem-Est a été conquise en 1967 pendant la guerre des Six-Jours par les parachutistes israéliens, qui s’emparent de la Vieille Ville et du Mur des lamentations. Dans les semaines qui suivent, le quartier des Maghrébins est rasé au bulldozer pour dégager l’accès au Mur. À la place, une immense esplanade dallée, qui se remplit de monde les soirs de shabbat. Juifs orthodoxes en chapeau de fourrure qui oscillent en cadence au rythme de leurs prières, jeunes soldats qui dansent en rondes joyeuses, le M-16 en bandoulière, familles et visiteurs occasionnels coiffés d’une kippa en carton, qui viennent glisser dans les interstices du rempart des billets où sont inscrites des prières. L’an prochain à Jérusalem? Non, c’est pour cette année.

Le vieux quartier juif est reconstruit, ses ruelles élargies et pavées de pierre blanche. Les Juifs peuvent traverser sans risque les ruelles de la Vieille Ville. Chaque recoin est scruté par des caméras vidéo. Des policiers israéliens armés veillent à chaque carrefour.

Albert Londres est mort avant la naissance de l’État d’Israël. Il ne verra pas la réalisation de ce qu’il prédit, la victoire des sionistes sur leurs adversaires palestiniens. Ni la destruction pendant la Seconde Guerre mondiale des communautés juives d’Europe centrale qu’il a visitées, de Prague à Varsovie, de la Moldavie à la Galicie.

Le quartier orthodoxe de Mea Sharim, à Jérusalem, lui aurait sans doute rappelé cette première partie de son enquête au long cours. Disparues presque entièrement d’Europe centrale pendant la Shoah, les communautés haredim, les «Craignant Dieu», hassidim et lituaniennes, d’abord fondamentalement opposées au mouvement sioniste, ont survécu à l’abri du nouvel État, et prospéré. Accrochés à leurs traditions, parlant encore le yiddish, suivant leurs rabbins charismatiques et se consacrant presque uniquement à leurs études talmudiques, les Juifs orthodoxes en caftans et chapeaux de fourrure, bas de soie et chaussures à boucles qu’avait suivis Albert Londres au début de son reportage sont eux aussi arrivés.

La volonté acharnée d’oublier le ghetto

 

albert londres «Tel-Aviv! La seule ville au monde comptant cent pour cent de Juifs. Une révolution passait sous mes yeux. Où sont mes caftans, mes barbes, mes papillotes? Voilà mes Juifs: tête nue, rasés, le col ouvert, la poitrine à l’air et le pas sonore. Ils ne longent plus les murs, ma parole! Ils marchent d’un pas militaire, au bon milieu du trottoir, sans plus s’occuper de céder la place au Polonais, au Russe ou au Roumain.

Miracle! Les épines dorsales se sont redressées! Et les Juives? Elles ont jeté leur perruque aux ordures, coupé leurs cheveux et mis leurs seins au vent!» «C’est clair, large, ensoleillé, tout blanc. C’est gai. On y sent la volonté acharnée d’oublier le ghetto.  Le Juif errant est arrivé, 1929

Source : http://nosnondits.wordpress.com

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4 Reponses to “Le Juif errant est arrivé Par Adrien Jaulmes (lefigaro.fr)”

  1. montes dit :

    bonjour! bon résumer de l’histoire d’Israel au 20 e siecle! le fait que tel-aviv ressemble a Miami et a la grande-motte , m’a beaucoup plut , c’est vrai qu’il y a se mélange d’Amérique et d’Europe et c’est ça qui est génial…

  2. simonviolet dit :

    (si en 1929,les arabes n’étaient que 700 000,comment a t-il pu y avoir comme on nous le dit 800 000 réfugiés en 1948,et surtout aujourd’hui,5 ou 6 millions de descendants de réfugiés + plusieurs millions qui vivent à gaza et en cisjordanie,+beaucoup vivant en jordanie,je ne sais pas mais une population multipliée par 10 ou 15 en 70 ans ça fait beaucoup,surtout si on prend en compte le génocide imaginaire qu’ils ont subi)

  3. simonviolet dit :

    très joli texte

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