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Depuis son départ définitif je ne cesse de la voir dans mes rêves, de l’entendre avec cette voix fluette, haut perchée, comme de petite fille cherchant encore son registre. Cette nuit encore, je m’en étonne, car jamais je ne le fis de son vivant, je l’emmenais dans cette synagogue cryptique ¾ comme à Strasbourg lorsque, invité par la communauté séfarade à raconter mes fables archaïques, j’avais vu mes frères entassés et priant en cave tandis qu’au-dessus le superbe et vaste oratoire ashkénaze résonnait dans le vide. Alors maman était heureuse car elle retrouvait là les vieux Juifs de son pays. Elle s’approchait de l’un d’eux qui res¬semblait vaguement à tonton Simon et lui chuchotait coquine¬ment à l’oreille quelque chose que je n’entendais pas. De toute façon je ne l’aurais pas compris,
Dans ses vieux jours, aux abords d’un centenaire auquel le chitane « un mauvais traducteur dirait « Satan », quand c’est du démon ou du malin qu’iI faudrait parler « retrancha cinq dans ses yeux, ma mère était perpétuellement à l’ancre du fauteuil. Le plus souvent, elle parlait en arabe, ce qu’elle ne faisait plus depuis les lointains jours de l’Algérie naufragée. Encore fallait-il qu’elle fût en famille, au village, ou au marché Randon, au cœur de la Casbah, face aux vendeurs enturbannés. Mais voilà, depuis quelque temps, maman avait déserté le rivage d’un présent sans sablier, car elle vivait assise ou couchée : du fauteuil au lit, du lit au fauteuil, sans souci de l’heure et oublieuse des jours. Ma mère, alors que je m’approchais d’elle pour déchiffrer le murmu¬re guttural, a retrouvé des mots français : « Maman elle est méchante », elle a dit. Mais c’est de sa mère qu’elle parlait, car depuis des mois elle était retournée au village, rieuse avec Baba¬ Sidi (traduisons par pépé, mais c’est littéralement « monsieur mon père » sur corde affectueuse) qui, sur la balance, pesait mali¬cieusement ses paroles ¾ avec force gros mots qui, bien sûr, exigeaient de plus gros poids sur le plateau. Autant sa mère était pieuse, austère, silencieuse, autant son père ¾ Baba Larziz, disait-¬elle encore (à quoi bon traduire ?) ¾ était bavard, truculent, far¬ceur. Que de mots d’esprit, de proverbes, de réparties ne m’a-t-¬elle pas fournis, que j’ai scrupuleusement transcrits dans ma piètre prose de conteur d’un pays lointain ! dans mes transposi¬tions des idiomes de l’au-delà des mers ! Et voilà qu’à la fin des temps elle ne parlait plus qu’arabe, et moi qui répétais les mots si difficiles qu’elle me livrait dans un sourire indulgent ou navré.
À Bordeaux, lors de la première de La demoiselle de Tacna où Mario Vargas Llosa campe en la Mamaé une grand-tante nourricière, une archi-mémé, le rideau s’ouvre sur ces éclats dans le noir :
« Les fleuves, les fleuves débordent… L’eau, l’écume, les bulles, la pluie, tout est trempé, les vagues, le monde coule à Flots, l’inon¬dation, l’eau monte, déborde, s’échappe. Cataractes, bouillons, déluge, bulles, fleuves… Ah !!! »
Et moi, assis dans cet autre noir qui poisse les fauteuils d’orchestre, dissimulé derrière la haute carrure de Mario, l’Auteur, moi déjà, qui entendais crier mes propres mots, moi aussi, j’étais en eau. Quand tout s’éclaire, bien sûr, on voit bien la pauvre vieille qui a pissé sous son fauteuil, elle aussi à l’ancre et recroquevillée… Et ce langage que je lui prête dans l’écho de la voix de Mario, n’est-il pas alors un peu le mien, dans l’écho de la voix de maman ? Un langage frauduleux, clandestin, oui, digne d’un traître. Dans le glapissement de petite fille de la centenaire qui se souvient de ses capricieux désirs : « Des chapeaux ! Beaucoup de chapeaux ! Des grands, avec des couleurs, des rubans, de la gaze, des oiseaux, des fleurs », soudain, répondant à la vraie question de son neveu, Belisario, qui joue sur scène le rôle de narrateur : « Et toi, que veux-tu que t’offre papa avec la récolte de coton, Mamaé ? », quelle voix se brise dans ma gorge qui lui fait rétorquer, narquoise : « Du vent en bou¬teille ? » L’auteur utilisait là un modisme péruvien : « Un cacho quemado », autrement dit un cornet de crème brûlée, piètre équi¬valence d’un sens métaphorique qui aboutit à ce qu’en cette Bretagne où je vis on appellerait aussi, en parler gallo, « des briques à la sauce caillou », bref rien du tout, du vent. Or justement, dans son langage archaïque, ma mère aimait à faire la modeste et la maniérée quand on lui proposait des gâteries, et elle disait, pour rire, qu’elle voulait qu’on lui offrît « du reh en bouteille », ce reh qui en arabe est le vent. Et voilà que tout au long de la pièce, c’est maman qui parlait par la bouche de la Mamaé. À la fin de la pièce, tremblant et replié derrière mon Mario applaudissant, reconnaissant (reconnaissait-il, vraiment, sa créature ?), eh bien ! j’étais trempé, et quand maman se relevait de son fauteuil de vieillesse pour saluer le public, j’étais en larmes.
Mais la langue de ma mère s’est définitivement déformée sur mes livres. J’ai son langage, il est le mien : à tout jamais j’écor¬cherai les parlers de l’Orient. Arabe dialectal, au demeurant. Papa, lui, parce qu’il était interprète militaire, s’exprimait dans la noble langue de Soualah Mohammed, son professeur, un clas¬sique. Mais c’est sa mère que l’on tète et cette langue bâtarde, un peu folle et nègre, a retenti dans mes oreilles, sur mon berceau. Je me suis bâti un langage que j’ai ensuite mis à toutes les sauces en jouant les truchements ¾ oui, les petites vieilles radoteuses de Manuel Puig, la Mamaé de Mario, la pauvre folle qui bafouille (« j’en peux plus ») à la der¬nière ligne de Trois tristes tigres, toutes proclament, dans le masque, la langue de ma mère. La langue de ma mère n’en finit pas de résonner dans ma tête comme le bourdonnement mono¬tone et sourd d’une coquille vide. Je m’y attache, je m’accroche, je me colle en fermant les yeux, aveugle et renaissant. Je vous en prie, ne coupez pas le fil.

Albert Bensoussan

(extrait de J’avoue que j’ai trahi, essai sur la traduction. En vente dans toutes les bonnes librairies et chez l’auteur : albbens@aliceadsl.fr)

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