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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Je voudrais ici compléter mon dernier papier « Que reste-t-il de nos amours ? ». On notera que je bannis l’expression « judaïsme algérien » ; ce faisant, je me range à l’opinion éclairée de Shmuel Trigano qui refuse que l’on parle aussi de « Juifs algériens ». Il est vrai que l’Algérie, dont un Ferhat Abbas cherchait vainement la trace dans les cimetières[1], s’est forgée en tant qu’entité nationale à la faveur de la colonisation française et dans le combat pour l’Indépendance. Trigano écrit justement : « Il y avait bien sûr des communautés juives avant la colonisation mais leur identification était toute différente : les qualifier rétroactivement d’« algériennes » serait une rétroprojection temporelle abusive. » Nous, Juifs d’Algérie, en avons fait les frais comme tous les autres Européens – et je dis « Européens » parce que nous fumes français à partir de 1870, près de deux décennies avant les Espagnols, les Italiens et les Maltais – qui nous en voulurent après et furent, pour certains, à la pointe de l’antisémitisme militant. On lira, donc, la longue et savante étude de David Cohen, qui est le coordinateur de cet ouvrage définitif – et donc essentiel – sur Les Juifs d’Algérie – Un évolution permanente (éditions Moriel, Netanya, 2011, 272 pages, bulletin de souscription ci-dessous), ouvrage qui doit de paraître à l’opiniâtre volonté de Julien Zenouda et de Maître Jean-Charles Benichou, artisans de l’association « Moriel » (MEMOIRE ET TRADITIONS DU JUDAISME D’ALGERIE).

La conclusion de David Cohen, à cet égard, est riche d’enseignement et aussi de promesse : « Le judaïsme algérien a réussi ce tour de force, surprenant, de savoir tirer avantage des mœurs coutumes et enseignements, des diverses civilisations sous lesquelles s’est déroulée son histoire, sans dévier du chemin ouvert et tracé par les ancêtres, qui eux-mêmes se fondaient sur la tradition juive maghrébine en particulier, et la tradition juive en général. Au total nos pères, en Algérie, nous ont légué, un judaïsme original, vivant, dynamique, que nous, de nos jours, en 2010, en Israël, et sans conteste en diaspora, essayons de suivre fidèlement, tout en y apportant la touche personnelle, du judaïsme algérien imprégné de l’aura de la Terre Sainte. » Mais quel était-il ce judaïsme-là ? Eléazar Touitou (zal) nous apporte ici quelques réponses dans ses « méditations personnelles », frappées au sceau de la piété et du sens du kahal. Mémoire, fidélité, continuité et enseignement en sont les maîtres mots. Dans ce panorama, les figures rabbiniques s’imposent dans toute leur importance : d’abord, nos fameux rabbins espagnols, les Rabbanim d’Alger, Ribach et Rachbats, sur lesquels Simon Darmon, le rabbin Haïk et Moshé Amar nous apportent leurs lumières, et, bien sûr, le célèbre Rab de Tlemcen, Ephraïm N’kaoua, avec, pour l’époque contemporaine les hautes figures de Manitou, qui éclaire et illumine l’ensemble du judaïsme de ces terres-là. Le chapitre « Manitou en héritage » est assurément le point d’orgue et le fleuron de cet ouvrage, avec notamment le témoignage émouvant de son frère Daniel Askénazi, complété par les études de Yossef Charvit et Roland Goetschel. Parmi nos contemporains, nous avons plaisir à retrouver – à caresser – les visages de nos chers guides spirituels, le grand-rabbin Eisenbeth, qui joua un rôle déterminant aux pires heures vichyssoises, rav David Askénazi, le dernier grand-rabbin de l’Algérie (française), et puis le grand-rabbin Rahamim Naouri, dont la mémoire est si bien servie par Simon Darmon, lui-même issu de l’école rabbinique d’Alger, alors dirigée par le prestigieux talmudiste polonais le grand-rabbin Fingeruth (dont j’ai encore en mémoire les éblouissants drash au Grand-Temple de la Casbah, dévasté en 1960).  

Alors, quoi, est-il vrai que nous fûmes traîtres, acculturés, si peu juifs, au dire des Chaliyar venus enquêter pendant les années de la guerre d’Algérie ? Et ce désolant procès de Jérusalem qui mit au banc des accusés l’ensemble des Juifs d’Algérie était-il indiqué et pertinent ? On saura tout sur cet épineux dossier grâce à David Cohen et son article « Le Procès de Jérusalem (1963) », particulièrement bien documenté et étayé, et qui s’appuie sur l’ouvrage majeur de Yossef Charvit : Histoire des Juifs en Algérie sous la domination de la France (1830-1962). Quant au statut propre aux Juifs de ce pays, avant et après le débarquement français en 1830, nous lirons les pages éclairantes de la grande spécialiste de la question, Joëlle Allouche-Benayoun qui, se penchant sur notre drôle d’identité, parfois si problématique, a cette phrase fort pertinente : « Aujourd’hui en France, la mémoire de ceux qui parlent fait revivre leurs identités plurielles: citoyens français, ils revendiquent leur judéité, inscrite dans la sphère séfarade, imprégnée de culture berbéro-arabe (qui leur fait aimer et perpétuer en France la cuisine, la musique, les danses de leur pays natal), et partagent avec les pieds-noirs leurs émotions pour l’Algérie idéalisée du passé ». Et si l’on s’interroge sur notre rôle pendant la guerre d’Algérie, dont Jacques Lazarus, président du Congrès Juif Mondial à Alger, disait qu’elle ne concernait pas les Juifs en tant que population juive des départements français d’Algérie, mais n’intéressait que des citoyens français, lesquels se déterminaient diversement, comme tous les autres, selon leur libre option politique ou morale, David Cohen sait rendre un compte précis de cette position, ainsi que des rencontres de Jacques Lazarus avec Pierre Mendès-France et Guy Mollet, au milieu de la crise de confiance qui saisissait alors les gens vivant dans ces territoires français de l’autre rive. Et puis on lira l’étude savante et fort bien documentée de l’historienne Andrée Bachoud, qui montre bien que les Juifs de ce pays « se retrouvèrent  ‘’roumis’’ dans un pays musulman, français dans un pays algérien et durent regagner, meurtris, la seule patrie qui ne leur disputait pas leur statut de citoyens, la France ». Et le poids de ce judaïsme-là sur cette terre nouvelle pour eux n’est plus à démontrer, comme le souligne Trigano : « Leur arrivée en France bouleversa durablement la physionomie d’un judaïsme qui n’était plus désormais ‘’métropolitain’’ ».

 Si l’identité juive est au cœur de ce remarquable essai, notamment à travers l’analyse qu’en a faite rav Yehouda Léon Askenazi « Manitou » qui nous a transmis « une sorte de fidélité juive qui nous a permis de redevenir hébreux après deux mille ans de parenthèse »,  il ne fait aucun doute que l’histoire a encore à se pencher sur ce microcosme judéo-franco-algérien car, comme le dit Shmuel Trigano dans une conclusion que nous faisons nôtre : « Le temps d’écrire l’histoire est… sans doute venu, pour faire relais, qui reconnaîtra toute son importance à un modèle d’identité juive » qui a tant marqué nos consciences, à Alger au départ, comme à l’arrivée, à Paris. 

Albert Bensoussan

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[1] Rappelons la célèbre phrase de Ferhat Abbas : « l’Algérie en tant que patrie est un mythe. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’Histoire; j’ai interrogé les morts et les vivants, j’ai visité les cimetières; personne ne m’en a parlé ».

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Une Reponse to “L’évolution du judaïsme des Juifs d’Algérie Par Albert Bensoussan”

  1. Darmon Simon dit :

    Personne mieux que notre ami Albert Bensoussan ne peut rendre compte aussi précisément que ça de la situation du judaïsme des Juifs d’Algérie, car il y met tout son talent et ses connaissances vastes et profondes.
    Oui, nous sommes les derniers des mohicans, mais nous voulons que l’histoire universelle reconnaisse l’originalité de ce judaïsme qui, grâce à ses origines -espagnole et italienne- a contribué à l’popée de cette partie du peuple juif et à la diffusion des valeurs juives -religieuses et séculaires- au-delà même des frontières de l’Algérie. En somme, nous pouvons être fiers du rayonnement de ce judaïsme si bien démontré par Albert Bensoussan, que je salue au passage, et même dans le monde juif d’Israël d’aujourd’hui et de la diaspora. C’est bien la raison pour laquelle des gens attachés à ce judaïsme veulent laisser des traces par écrit de leur passé glorieux. Bravo Albert.
    Simon Darmon

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