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Le monde séfarade se définit par rapport à l’Espagne, qui fut, entre le X° et le XV° siècle, la métropole du judaïsme occidental, Bagdad restant, à l’opposé oriental, l’autre phare du judaïsme.

C’est d’Espagne que sortirent les plus grands maîtres du judaïsme médiéval, de Maïmonide à Moises de León (compilateur du Zohar), de Salomon Ibn Gabirol à Yéhouda Halévi, de Bahya Ibn Paqouda à Avraham Ibn Ezra.

Le Califat de Cordoue, après avoir fait sécession du Califat de Bagdad, avait fait de cette ville andalouse la capitale mondiale de la culture, et l’on sait que le culturel, dans son rayonnement, peut parfois l’emporter, avec bonheur, sur le religieux, forcément plus rétréci ; si bien que l’on a gardé à l’esprit l’idée d’une coexistence harmonieuse entre les diverses cultures et religions qui composaient alors l’Espagne musulmane.

Cette convivencia connut, certes, ses moments de grandeur, tout comme elle connut sa décadence. C’est sur ce terme, et parfois ce mythe, que se penche l’écrivain québécois (originaire de Mogador, au Maroc), David Bensoussan dans son dernier ouvrage L’Espagne des trois religions. – Grandeur et décadence de la convivencia (Paris, L’Harmattan, 2007, 212 p., 20€).

On connaît la facilité avec laquelle l’histoire, dans son recul, est prodigue en mythes, en généralisations, en idées reçues, en histoires officielles et donc falsifiées.
Cette « Andalousie heureuse », dont nous nous sommes tous bercés, en rêvant à l’harmonie qui faisait s’estimer fraternellement et affectueusement Averroès et Maïmonide, à cette convivencia idyllique où Juifs, Musulmans (Arabes et Berbères) et Chrétiens s’entendaient à merveille, ne doit pas être à tout moment brandie comme une solution aux problèmes de coexistence, pour la raison qu’elle se rattachait bien plus au mythe qu’à la réalité.
On se souviendra de la fameuse phrase d’Albert Memmi faisant justice de la fameuse coexistence judéo-arabe : « Jamais, je dis bien jamais à part peut-être deux ou trois époques très circonstancielles, comme la période andalouse, et encore, les Juifs n’ont vécu en pays arabe autrement que comme des gens diminués et exposés.
Avec, de temps en temps, un pogrome par-ci par-là, pour les rappeler à la raison » (L’Arche, décembre 1973). Car il ne saurait y avoir pour eux d’autre statut en terre d’Islam que celui de dhimmi, autrement dit de citoyens de seconde zone et discriminés ; mais « nous » qui avons fait la Révolution française (car nous assumons toute l’histoire de France en bon citoyen français », nous qui avons lutté pour cette égalité de tous en droits et en devoirs, et luttons envers et contre tout pour que cette égalité parvienne à tous les pays, c’est ce devoir de démocratie que nous ressentons d’autant plus fort aujourd’hui que l’intégrisme religieux entend renverser ces piliers de la société moderne.

David Bensoussan analyse, donc, en historien averti ce que l’on a appelé en Espagne la Convivencia, cet état de grâce des communautés en Espagne avant que n’y mettent fin le fanatisme religieux et l’Inquisition avec l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Cet âge d’or, depuis, et à la lumière d’une ténébreuse histoire qui n’a fait qu’anéantir pour longtemps les rêves d’harmonie, permet à l’historien, qui se fait aussi anthologue, de se pencher sur les principales et éminentes figures du judaïsme espagnol, et par-delà sur ce phénomène à nul autre pareil que l’on appelle le séfardisme : préservation d’une langue à travers les siècles, et aussi d’une culture, de traditions de toutes sortes, culinaires, musicales, poétiques ou philosophiques. Au bonheur des pages de ce merveilleux petit livre, nous découvrons alors telle facétie divinatoire du grand Yéhouda Halévi :

Qui est fine, menue et lisse,
Muette et parlant avec force
Tuant des personnes en silence
Et crachant son sang de sa propre bouche ? (La plume)

Et du même, cette magnifique stance à l’amour :
Ô gracieuse, je suis détenu par ta beauté…
Je me nourris d’une pomme rouge
Dont le parfum est celui de ta bouche
Dont la forme celle de tes seins
L’auteur entend, par là, nous donner un avant-goût de ce que furent les grands moments de la cohabitation judéo-arabe et judéo-chrétienne dans l’Espagne des trois religions, et vise en même temps à nous amener à réfléchir sur cette période et ce mythe. Sur toute la ligne, grâce aussi à son style alerte et à la clarté des chapitres, disposés comme un dictionnaire à plusieurs entrées, cet ouvrage y réussit pleinement.
Albert Bensoussan

ENTREVUE – L’ESPAGNE DES TROIS RELIGIONSDavid Bensoussan – L’Harmattan.
Quel est le thème de votre essai?
Comprendre. Comprendre ce que fut l’époque mythique de l’Espagne de la tolérance,
l’Espagne des trois religions et de l’Âge d’or. Qu’est-ce qui a permis cette symbiose et
qu’est-ce qui a fait que cette cohabitation se soit terminée par l’expulsion des Juifs puis
des Maures de l’Espagne. Il faut avant tout définir la période de l’Âge d’or. Pour
certains, elle s’étend sur plusieurs siècles et se termine avec l’invasion des Almohades
au XIIe siècle, pour d’autres elle se limite au seul règne du calife Abd El Rahman III, soit
de l’an 929 à l’an 961. D’autres encore évoquent la Convivencia du temps du roi
Alphonse IV. De façon générale l’Âge d’or fait référence à des moments d’ouverture
sincère durant lesquels il y eut une paix stable entre les communautés et un grand
engouement envers les arts et les sciences.
L’époque de l’Âge d’or est caractérisée par une renaissance culturelle et scientifique
remarquable. Les auteurs grecs furent traduits, la production littéraire en langue arabe
et en langue hébraïque atteint des sommets de raffinement et les mathématiques,
l’astronomie et la médecine progressèrent considérablement. À titre d’exemple, La
faculté de médecine de Paris avait neuf volumes de médecine à la fin du XIVe siècle
alors que plus de 70 ouvrages de médecine furent écrits par les Musulmans entre l’an
800 et l’an 1300. Les Musulmans, les Chrétiens et les Juifs pouvaient aspirer à toutes les
fonctions publiques. Ainsi, Hasdaï Ibn Chaprouth fut en charge de la diplomatie,
Samuel Ibn Nagrila fut chef de l’armée du royaume de Grenade. Ces personnages, pour
n’en citer que quelques uns, furent des érudits de la langue hébraïque qui occupaient
des fonctions publiques de premier plan. De fait, la contribution des Juifs à la
renaissance scientifique et culturelle de l’Espagne des Maures fut notoire.
C’était donc l’idylle ?
Pas tout à fait. Quand l’émir de Séville faisait une prière à l’effet qu’il souhaitait régner
pour le bien des chrétiens et des juifs tout comme pour celui des musulmans, cela
représente une marque de noblesse dans les annales espagnoles, il est vrai. Mais il y a
toujours eu des courants d’insatisfaction qui ne se sont jamais tout à fait tus. Certains
pamphlétaires disaient regretter que des positions de choix soient accordées à des Juifs
et à des Chrétiens alors que l’islam voulait qu’ils soient humiliés. Et le fait que les
peuples du livre soient acceptés dans l’islam à condition de payer une taxe spéciale
dans l’humilité a dégénéré plus d’une fois en humiliation institutionnalisée. Les
Almohades se sont livrés à des massacres inégalés pour l’époque de Juifs et de
Chrétiens – de fait la trace des Chrétiens en Afrique du Nord se perd à leur époque – au
nom d’une seule foi, l’islam et d’un seul livre, le Coran.
Qu’en fut-il du côté chrétien?
La Reconquista se fit sur plusieurs siècles. Les royaumes chrétiens se livraient une
compétition âpre au même titre que les émirats des Maures et notamment entre factions
arabes et berbères. À la longue, les chrétiens mirent à leur avantage la division entre les
Maures, en unissant progressivement leurs royaumes. Les conquêtes se terminaient par
la mise en esclavage de prisonniers et l’assujettissement ‘‘éclairé’’ des minorités
religieuses. Le roi Alphonse IV fit traduire une multitude d’ouvrages de science et de
philosophie, car il voulait émuler les grands rois maures lettrés. Mais plusieurs facteurs
menèrent à la radicalisation des rois chrétiens envers leurs minorités religieuses.
Lorsque le fléau de la peste noire fit des ravages en Europe, on ne trouva d’autre
remède que d’envoyer les Juifs au bûcher. En 1391, des pogroms incités par des gens
d’église se tinrent en Espagne et un grand nombre de Juifs émigrèrent ou feignirent la
conversion. Les polémiques religieuses publiques ne contribuèrent pas à la
cohabitation. Il faut également tenir compte du fait que les papes manipulaient les
évêques espagnols à leur guise pour pouvoir exercer une plus grande influence sur les
rois catholiques. Par ailleurs, l’église qui se voit comme continuation logique d’Israël
n’a pu faire de place aux juifs au plan théologique. En fait, la pérennité juive l’aurait en
quelque sorte délégitimées. Lorsque Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille uniront
leurs royaumes, l’influence extrêmement maléfique de Torquemada sur Isabelle allait
aboutir à l’Inquisition avec toutes ses horreurs, puis les édits d’expulsion des Juifs en
1492 et des Maures dix ans plus tard.
Pourrait-on dire que les Musulmans furent plus tolérants que les Chrétiens?
La réalité était plus complexe et moins unilatérale. Il y eut des temps de prospérité et
des temps de persécution tant dans l’Espagne des Maures que dans l’Espagne
catholique. Après l’exil, beaucoup d’états chrétiens et non seulement le Maroc et la
Turquie ouvrirent leurs portes aux Juifs. Je souscrirais à la thèse de l’orientaliste
Bernard Lewis voulant que l’Espagne de l’âge d’or espagnol a été mythifiée par les Juifs
d’Europe au XIXe siècle comme un reproche adressé aux Chrétiens et que les
Musulmans de notre temps reprennent comme un reproche adressé aux Juifs.
Y a-t-il une leçon à tirer pour la cohabitation des religions aujourd’hui?
Se plonger dans la littérature, la poésie et la philosophie de l’Espagne de l’Âge d’or est
une source de plaisir ineffable. Mais il y a plus encore. Comprendre cette époque, c’est
encore mieux saisir le creuset où se sont fondues les civilisations desquelles nous
sommes issus, civilisations modelées du reste par la religion. Peut-être un jour les
religions réaliseront qu’elles ont un dénominateur commun sur lequel elles pourront
bâtir une morale qui serait acceptable par les laïcs.

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2 Reponses to “L’Espagne des trois religions par Albert Bensoussan”

  1. betty L dit :

    cher MONSIEUR tres interessees j’espere pouvoir trouver votre livre sur netanya …mon pére SALOMON CAMHI etait ne a salonique on peut retrouver KAMHI dans 3 manuscrits de miklol de la bibliotheque nationale de PARIS et dans un autre de la bibliotheque nationale de MADRID une famille les KIMHI de 1100 a 1200 a Narbonne je doit etre une marrane AMICALE SALUTATION

  2. MERIANE.Abdel Rahim dit :

    bonjour, merci pour cette présentation. Je suis un étudiant en Master recherche Monde orientale à l’université de Lille (France), je cherche des références et des livres sur l’age d’or en Andalousie ou les trois culture s’entendaient à merveille, afin de préparer ma thèse dont le thème est  » l’Espagne: pays des trois cultures.Cordialement

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