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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Être pratiquant sans être croyant : Pascal et son fameux pari.
Pensée nourrie de l’Ecclésiaste, l’être n’est qu’une étincelle entre deux éternités.
Albert Cohen souscrit à cette définition qui dit la petitesse, l’insignifiance.

Comment ne pas être d’accord ?

Au départ comme à l’arrivée, il y a le mystère : la création, la terre et la vie, le cosmos et l’homme… Mais nous n’avons aucun moyen de percer ce mystère, et la vie est courte, l’humanité éphémère. Car le temps est compté : « jusqu’à ce que se rompe la corde d’argent, se fracasse le globe d’or, se brise la cruche à la fontaine, se casse la roue au puits », comme dit Qôhéleth, le prédicateur, fils de David, en conclusion de son livre d’aphorismes. Oui, nous sommes inscrits dans le temps plus que dans l’espace, et l’un comme l’autre nous échappent, ou pour mieux dire, nous leur échappons, le temps d’un soupir.

Car nous relevons de la contingence. Nous ne sommes rien que poussière, dit l’Ecclésiaste : ‘afar, qui signifie aussi poudre, cendre, décombre, sable et atome. Nous ne sommes que cela, entraîné par la roue – galgal – ou la poulie au-dessus du puits d’encre ; nous ne sommes que le bruit grinçant de cette poulie charriant l’eau, l’eau du temps et de la vie, jusqu’à ce qu’elle se fracasse (narots) : on entend bien grincer la poulie du temps dans ce dernier tour de vie, vénarots hagalgal. Et où aboutit la vie, quand tout cède, se détache, se brise et se fracasse ? El-habor, dit le texte, « dans le puits », et c’est le dernier mot de la prédiction, le mot de la fin, car bor qui signifie citerne, réservoir, puits, veut dire aussi, dans la plénitude de son sens : trou, fosse, tombe. Tout est dit, et comme toujours dans cet hébreu biblique, avec une terrible concision, mais nous savons bien depuis le début – berechit – qu’une seule lettre, Beth, contient la totalité de la Création, comme l’atome initial du Big Bang. Et bien, soit, Bor, notre point de chute.Mais nous avons en nous une lumière, ce « globe d’or » – goulat hazahav – qui est la lampe, dont parle Qôhéleth. Notons que ce mot goulah (qui devient goulat à l’état construit) signifie au sens premier « bol », et de là « cruche, globe, abat-jour », et qu’il veut dire aussi « source, fontaine ».

Nous avons en nous une fontaine lumineuse, une source d’or, une lampe lumineuse, et c’est ce que nous appelons la vie, car la vie est lumière, mais ce feu doit s’éteindre. Seule la divinité brûle sans se consumer au Séné bo’er, au « buisson ardent ». La lumière qui est en nous par la volonté du Créateur, qui nous a fait don d’une étincelle de son feu incombustible (sens premier de bo’er), nous éclaire sur le caractère éphémère et transitoire de cette flamme de vie. Nous savons bien, par expérience, en voyant autour de nous le monde disparaître par pans entiers, et par les diverses alertes de notre corps périssable que nous appelons mal – kéève – ou maladie – mah’alah –, que la corde d’argent (h’ével hakessef) est fragile et qu’elle finira par se casser : le mot h’ével a justement le double sens de « corde » (ficelle, câble, cordon, lacet, chaîne) et de « douleur », et aussi, fort judicieusement, le sens de « destin ». Oui, tout est dit dans ce simple mot, d’apparence si anodine, qui est corde de vie et corde de mort.

Chaque être selon son milieu, son terreau, sa culture, son bain amniotique, se détermine par rapport au mystère. Nous, Juifs, avons la Torah que nous croyons écrite par Moïse et qui relève (révèle) de la Création du monde par le Verbe de Celui que nous appelons El-Elohé-Israël – et de bien d’autres noms perçus comme des attributs de la divinité (Vie et Feu) plus que comme une essence, par définition, insaisissable. Alors moi, individu quelconque – à l’instar de cet Everyman (Un homme, Gallimard, 2007) du dernier et magistral roman de Philip Roth, méditation romanesque sur la vieillesse et la mort, la cassure de la corde et la chute de la poulie au fond du puits –, né de la jachère juive, sans trop croire à la transcendance qui échappe aux catégories de mon jugement et de mon analyse, mais pariant sur celle-ci à la façon de Pascal, autre étincelle, je répète avec la plus grande ferveur au jour de Kippour la phrase magique comme un sésame, une clef de voûte et de vie : Leolam Adochem débareh’a nitsav béchamaïm, « À jamais, Divin, ta parole se dresse (ou se dressera) dans le ciel ». Au-dessus de moi, il y a cette voûte céleste dont le nom est Parole – davar – et je me déplace dans cet Eden de la Création (un gan eden passablement dévasté, hélas !) en nommant toute chose et même la divinité, en sachant bien que je ne la nomme pas en essence, mais en attribut. Je m’empare du monde par la parole, je touche l’Autre en le (la) nommant : Toi. Et je lui dis « je t’aime » en usant d’un verbe mystérieux – ahov (aimer) – qui est à l’image du grand mystère de la vie, avec cet aleph (l’Un originel) et ce beth (la Création) encadrant le he, qui est souffle de D.ieu. Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que D.ieu ? Telles sont les deux questions primordiales. Aimer c’est adhérer, mais D.ieu est insaisissable, nous ne faisons que poursuivre l’inaccessible, comme la Choulamit du Chir hachirim (Cantique des cantiques) en sa vaine course amoureuse toujours recommencée.

Il n’y a pas de réponse. Il n’y a qu’un questionnement. La vie n’est qu’un mise en question ad libitum – à volonté. Je te contemple – Toi, Elle, Lui, D.ieu, Création, Monde, Ciel, Terre – et je m’interroge. Quel signe représente le mieux l’homme ? le point d’interrogation. Et quel signe représente la Création et son Créateur ? le signe égal (=). C’est là la Réponse, mais nous ne savons pas la déchiffrer. La lumière, qui brille dans d’impassibles ténèbres, nous échappe. Seul Moïse a saisi le feu et l’a porté à ses lèvres, mais il en est devenu bègue, et son message n’est pas toujours intelligible, malgré la médiation des prêtres (Aaron). C’est pourquoi l’exégèse rabbinique est une longue suite d’interrogations et de réponses, utile en cela qu’elle parle et s’exprime, mais toujours insuffisante pour combler la soif du croyant. Eux et nous, nous lançons nos mots et notre parole avec l’irrésistible envie – élan – de rejoindre la Parole avec majuscule, le Verbe en majesté. Et rêvons de mourir comme Moïse dans le baiser de Dieu. De nous fondre dans Sa bouche, de disparaître dans Son Verbe.

Oui, c’est pour cela que j’écris. Mes pauvres mots n’aspirent qu’à rejoindre le Verbe et contribuent, à la façon de fétus de paille, à alimenter le feu, le grand feu qui fut, est et sera l’origine de la Vie.

Albert Bensoussan est né en Algérie, en 1935. Agrégé d’espagnol, il a enseigné à Alger, puis en France, à la Sorbonne, et à l’université de Rennes. Il est aujourd’hui Professeur émérite de l’université de Haute Bretagne.

Traducteur de divers auteurs espagnols et sud-américains, dont Mario Vargas Llosa, A. Bensoussan est également l’auteur d’une oeuvre protéiforme.

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Une Reponse to “Après une lecture de Qôheleth par Albert Bensoussan”

  1. benichou dit :

    cher cousin,
    ton texte est superbe et tu prétendais il y a peu de temps de te faire aider par un talmudiste, ne serait-ce pas le contraire?
    Jacques.
    Bonnes fêtes de Kippour,longue vie!

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