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L’autre soir mon écran m’envoie une chanson israélienne, que je trouve quelque peu mièvre musicalement au regard de son contenu : Im eshka’her Yeroushalaïm. Je reconnais aussitôt, car mon oreille en fut bercée pendant toute ma jeunesse, les versets tant psalmodiés – ou pleurés – du psaume 137.
Dans ce psaume nous sommes à Babylone, au milieu des Hébreux qui ont été déportés par le Nabuchodonosor après la destruction du 1er Temple.
Nous sommes avec eux dans l’exil et la confusion :

« Sur les fleuves de Babel là nous étions et pleurions aussi au souvenir de Sion » Al-naharot babel cham yachavnou gam ba’hinou bezo’hrenou et-tsion.

Comment le Tehilim fait-il un tel bond dans le temps ? Et David, le compositeur de ces chants, peut-il adoucir sur sa harpe – son kinor – le dur chemin de l’exode plus de cinq cents après avoir régné à Sion ? Les Sages, dans la logique de leur science, et la certitude de leur savoir, ont avancé l’idée que David avait « vu » — dans une vision prophétique – la destruction du Temple que son fils Salomon allait bâtir à Jérusalem ; oui, il aurait vu les hordes d’Hébreux en route pour Babylone. Soit. L’âme naïve peut faire taire sa raison et se couler dans la pensée magique qui abolit toute chronologie. Mais nous pensons que le temps n’a rien à voir à l’affaire, puisqu’en fait, dans notre langue ancienne et l’écriture de la Torah, passé et futur se confondent en un présent permanent, intemporel. « Je serai qui Je serai »  – E’hyé asher e’hyé -, dit D.ieu à Moïse au buisson ardent, et nous entendons et comprenons bien : « Je suis qui Je suis ». C’est-à-dire Je suis en permanence, hors des catégories contingentes de l’horloge des hommes, Je suis en éternité. C’est pourquoi nous n’attachons pas une importance radicale au scribe du Tehilim. Le roi David est-il l’auteur de tous ces psaumes ? Eh bien, soit ! Nous savons bien que lorsqu’il ne tenait pas sa fronde, il prenait sa harpe contre lui et en jouait, et chantait, notamment pour dissiper la mélancolie du roi Saül – auquel il va succéder. Il n’empêche que le Tehilim nous parle dans notre temps et parcourt notre histoire, la montant et la descendant à l’image de l’échelle de Jacob.

Alors, dans ce psaume 137, les verbes de la plainte s’expriment au futur, mais nous les comprenons et traduisons au présent : Si je t’oublie – Im eshkah’er… qu’elle oublie – tishkar. Le lecteur du Sefer, du Livre, est familier de ce régime verbal qui fait de notre Torah un ouvrage éternel parce que tous temps confondus.

S’il est vrai que sur notre planète bleue il y a nuit et il y a jour, comme nous l’apprenons au premier chapitre de la Genèse, dès lors qu’on s’élève dans le ciel, ces catégories lumineuses disparaissent, et avec elles le temps. Plus de nuit, plus de jour, plus d’hier, plus de demain, mais le ténébreux éclat d’un temps perçu comme immobile alors même qu’à nos yeux, fondu en espace, il file vertigineusement.

C’est de cette ambiguïté que naît la poésie, et le baroque espagnol, par la voix d’un Góngora (dont la judéité, aux dires de ses détracteurs, pointait du nez), sut donner dans ses Solitudes une vision du monde évoluant dans la « confusion », celle du temps et de l’espace, par le récit d’un naufragé, d’un premier homme, perdu au milieu des ombres, « foulant des crépuscules (crepúsculos pisando) »… et « la douteuse lueur du jour (la dudosa luz del día) ». C’est la naissance du monde et l’homme est seul dans la nuit : Berechit.

Le psaume 137 nous situe au milieu du chemin, dans une ouverture qui semble annoncer les plus célèbres vers italiens : « Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J’avais perdu la voie droite », ainsi qu’a chanté Dante Alighieri (Nel mezzo del cammin di nostra vita…). Nous sommes là avec le psalmiste, « sur les fleuves de Babel », hors les murs de la ville, ainsi qu’il sied aux bannis et aux réprouvés. Ainsi naguère, dans notre longue Golah, les Juifs avaient eu obligation, par exemple dans la Tlemcen du XVe siècle, de camper au-delà des portes de la ville… jusqu’à l’avènement du miraculeux Rab Ephraïm Enkaoua, un rabbin et médecin qui, ayant guéri la fille du sultan, avait obtenu de ce dernier la grâce d’habiter au cœur de la capitale almohade.

L’histoire se répète. Mais là nous sommes aux portes de Babylone et le peuple hébreu se lamente sur son Paradis perdu, « au souvenir de Sion (bezo’hrenou et-tsion) ». Ces Hébreux interdits de séjour ont suspendu leurs harpes aux branches des saules, ‘aravim. Et l’on sait que le saule est l’arbre du souvenir nostalgique. Mais c’est aussi cet arbre originaire de Mésopotamie, berceau d’Abraham, dont la feuille, ’aravah, associée au loulav et suspendue à la Soukka, qui est tente d’exil, a un rôle protecteur. L’interprétation kabbalistique fait de l’’aravah le symbole de celui qui est exclu de l’étude de la Torah et des mitzvot, des bonnes actions, symbole du rejet et de la désolation ; par ailleurs, le saule est associé à la bouche, et donc ici au mutisme de ce peuple qui a perdu son Temple et l’exercice du culte. C’est pourquoi, dans ce psaume 137, les harpes sont suspendues aux branches du saule, et le texte précise : beto’hah, tout au fond de l’arbre, tout dedans, noyées dans le bruissement du feuillage. Mais voilà que le Perse vainqueur demande à l’esclave hébreu de chanter et de le divertir. Tout comme Samson aveugle et dépossédé de sa force chevelue est sommé de réjouir, par sa lourdeur impuissante d’ours enchaîné, la foule philistine massée dans le temple, et va appeler sur elle le châtiment du ciel en précipitant les colonnes, ainsi le peuple exilé consent-il à dépendre, à reprendre sa harpe et à exprimer sa douleur, avant d’excréter ses imprécations. Aux ‘erou ‘erou ! – « rasez, rasez ! » – des Babyloniens répondront en fin de psaume ces verbes de vengeance, aussi expressifs qu’agressifs : yo’hez, « écrasez », nipets, « fracassez ». Mais avant la malédiction vient la plainte qui s’exprime comme un acte de foi. Non, ici, pas de cendre sur la tête ni de poing frappant la poitrine, pas d’accablement ni de démission, pas de victimisation déplorable, mais le serment positif de garder vive la mémoire de Sion et de retrouver la voie droite dont parlera Dante. Alors s’élève le verset le plus beau, le plus fort de toute l’histoire d’Israël : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite s’oublie (ou se dessèche) », qu’il faut scander en hébreu : Im eshka’he’h Yeroushalaïm tishka’h yemini. Vers parfaitement rythmé par la répétition du verbe lishkoah’ = oublier, conjugué au futur (mais au sens présent) : eshka’h = j’oublierai et tishka’h = elle oubliera, autrement dit, qu’elle oublie ! La forme tishka’h, avec sa consonne T occlusive sourde initiale, relayée par la consonne K occlusive sourde médiane, dit bien la violence de l’expression verbale : qu’elle s’oublie, ma main, qu’elle dépérisse ou se dessèche, qu’elle oublie de fonctionner. Quant à l’objet de cet oubli, la main, comment ne pas voir la répétition plaintive de la voyelle I : yemini ? Et surtout, comment ne pas voir en yemini le rappel musical, par l’initiale ye répétée, de Yeroushalaïm ? Nous avons là un procédé poétique des plus élaborés et des plus efficaces. C’est cela la beauté du vers, par ailleurs choyé par la répétition de ce doux chuchotis – esh — au sein de Yeroushalaïm et de eshka’he’h. Et enfin, ce rythme du vers en neuf pieds scandé 1-3-5, en respectant la gradation impaire de un à trois à cinq, est proprement le rythme élégiaque, que l’on retrouvera en poésie latine dans le rythme dactylique (le dactyle se compose d’une longue suivie de deux brèves ? ? ?). Eh bien ! si l’on songe qu’en poésie latine le dactyle est suivi du spondée (composé de deux longues ? ?), nous voyons apparaître là un antécédent de l’hexamètre dactylique latin avec ce jeu subtilement rythmé de eshka’he’h – dactyle : une longue + deux brèves – et de tishka’h – spondée : deux longues, ici bien martelées en deux temps, tish-ka’h. En définitive, l’amour choyé de Jérusalem s’exprime d’une voix brisée s’étranglant dans la plainte, sur la corde aigue de la harpe décrochée du saule.

Mais lorsqu’on pleure, on pleure à plusieurs reprises, les larmes sont abondantes et réitératives, et donc si la main dépérit en même temps que la voix se perd dans le cri, la langue à son tour va se paralyser et coller au palais. Et le vers se prolonge ainsi : tidbak lechoni le’hiki. Avec cet impératif d’une rare violence tout en occlusives sourdes T + K à l’initiale et en finale, avec au milieu les occlusives sonores D + B : quatre occlusives en un mot de deux syllabes, c’est un record et c’est éminemment expressif de violence, car la consonne occlusive n’est rien d’autre qu’un blocage du souffle brutalement relâché ; l’occlusive, c’est la consonne de l’explosion (ainsi explique-t-on le fameux big-bang de la Genèse par les deux violentes occlusives sonores bilabiales de Berechit Bara). Mais par ce vers, nous voyons aussi se prolonger la plainte initiale dans lechoni suivi de le’hiki : trois I aigus et c’est la poursuite du cri. Mais enfin, ce cri, cette plainte, cette violence des sons, tout cela est au service de la résolution finale, exprimée à nouveau sous forme de condition : im-lo ezkere‘hi im lo a’ale et-yeroushalaïm ‘al rosh sim’hati : « si je ne me souviens de toi, si je n’élève Jérusalem sur la tête de ma joie ». Ainsi l’acte de foi exprimé dans la plus haute poésie se ramène-t-il à l’obligation de mémoire. On sait, depuis, que l’impératif Yizkor – « il se rappellera », « rappelle-toi » – est devenu un impératif catégorique du judaïsme. Mais ici, la mémoire ne s’applique pas aux malheurs qui vont suivre – et, en dernier lieu, à la Shoah –, ce souvenir sur lequel nous prêtons serment depuis vingt-six siècles est celui de la Cité de la Torah, la ville de David, celle d’où sont issues la Loi et la Parole : Jérusalem.

Albert Bensoussan

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4 Reponses to “Albert Bensoussan : Si je t’oublie, Jérusalem…”

  1. Zoé Valdés dit :

    Merci, très beau.

  2. vaknin mihal dit :

    nous entamons une semaine qui une fois de plus s’annonce difficile pour le peuple d’Israel…..Puisons nos forces pour faire face a tous nos ennemis en se souvenant de ce psaume qui symbolise notre identite…amen..shavoua tov

  3. Caroline dit :

    Je vous envoie une vidéo bouleversante qui me fait toujours autant pleurer, sur ce fameux verset.

  4. AJCF dit :

    Ce beau mais difficile psaume vient de faire l’objet d’un n° de Sens, la revue de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, avec un commentaire du rabbin Philippe Haddad et d’un prêtre, Yves Simoëns

    http://www.ajcf.fr/spip.php?article833

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