pub2011
Le-Buisson-ardent Cher Yossi,
Tu vois que je n’oublie pas terredisrael.com et que j’ai toujours dans ma tête des textes et des textes, surtout en ce mois d’Elloul. Dans le ciel de ma nuit, la lune est pleine et je suis éveillé, ému, transporté par l’approche des Yamim Noraïm.
Alors je t’envoie ma petite réflexion, que je dédie à notre ami dans la douleur et le deuil, Elie Sarfati, en reproduisant au-dessous son magnifique tableau du « Buisson ardent« .
Chalom affectueux,
Albert
A.Bensoussan

Un texte biblique me hante, une image patriarcale m’obsède, et je dois m’en délivrer. Moïse, d’abord, notre Prophète primordial, celui sans qui nous ne serions pas ce peuple de « l’autre rive » et qui nous a permis d’accéder, par le don de la Torah, à la Vérité, à la Grâce et la Félicité. Moïse, au départ, n’est qu’un berger bègue qui ne sait que bafouiller mais qui, par son talent à rassembler le troupeau de Yitro, mérite d’épouser la fille de ce dernier, Tsipora, celle qui chante comme un oiseau — c’est le sens de son nom.


Et donc Moïse, qui avait fui la vindicte égyptienne, fut heureux sur les terres madianites, jusqu’à percevoir un jour l’appel du divin, auquel il répondit par le même mot qu’Abraham : Ineni, me voici. Ineni représente le fil de la filiation, le lien du récit des deux Serviteurs emblématiques du judaïsme. Cet appel vient du feu, ce fameux esh qui est à l’origine de tout, inscrit dans Bereshit bara, notre « big-bang » primordial, esh qui est énergie et forme divine. Et qu’il voit brûler dans ce buisson séneh sans se consumer : c’est ce qu’il nomme mareh, autrement dit vision, apparition, et que l’on a traduit par la suite par prodige ou phénomène prodigieux. Ce que Moïse voit, c’est une chose étonnante, hamareh hagadol, ou plutôt grandiose : D.ieu est là, il est feu et il est éternel, comme le sont les flammes du soleil, toujours régénérées et lumineuses. Plus tard, dans l’errance sinaïque, quand le feu embrasera la montagne où s’écrivent les Tables de la Loi, c’est le même mot – séneh — que l’on retrouve, mais avec l’adjonction de deux yod – siynaiy –, ce qui nous fait dire que D.ieu est présent au buisson par la présence du h – son souffle — mais qu’il est doublement présent sur la montagne sacrée par la présence redoublée du y, ces deux lettres, conjointement au vav composant le tétragramme. On notera, par ailleurs, que si senéh ( ??? ), perd son « h », sa finalité divine, son anagramme n’en est pas moins nes ( ?? ), miracle ou étendard, désignant ce qui est élevé, fait pour être vu, et c’est bien pour cela que Moïse le voit, ce feu, ce miracle, brûlant au buisson.
C’est alors que la voix du buisson lui demande de se déchausser. Pourquoi et quel sens donner à cet impératif ? Aujourd’hui nous devons nous déchausser seulement à Kippour, et les rabbins nous disent qu’il faut proscrire le cuir des sandales, ce pourquoi d’aucuns usent d’espadrilles ou de tennis. Mon père, lui, en entrant à la synagogue au petit matin du Jour d’Expiation, enlevait ses chaussures et restait en chaussettes toute la journée, et moi je voyais bien qu’il était animé de la même foi révérente que notre Prophète. Il s’agit là d’éviter tout intermédiaire fâcheux entre le corps et la terre, et Moïse entend bien là que ce feu de D.ieu qu’il voit brûler de façon grandiose et insolite, il doit le percevoir non seulement par les yeux, mais l’éprouver surtout en sa propre chair : le feu ou la foi lui entre par la plante des pieds, comme la sève nourricière par les racines de l’arbre. Debout devant le buisson, il est, en effet, pétrifié comme un arbre, craintif et adorant. Ainsi devons-nous être au jour du Kippour, par nos pieds nus, arbres orants, puisant le feu divin par nos racines.
Erri de Luca, cet auteur napolitain qui, depuis des années, revisite inlassablement notre Torah, nos Nevihim et nos Ketouvim, a une interprétation astucieuse et cabalistique de cet épisode : partant de l’idée que les bègues ne le sont plus quand ils chantent, il se livre à un calcul numérique et cela aboutit à : « Ôte tes sandales », Shàl nealèkha, a la même valeur numérique (510) que shir, il chante. Moïse dénude ses pieds et il chante » (Comme une langue au palais, Gallimard, 2006, p.17).
Ce lien entre les pieds nus et le chant me renvoie irrésistiblement à l’image de mon père en notre véranda d’Alger. C’est l’été, il fait chaud, papa est déjà retraité et se livre désormais à temps plein à l’étude de la Torah et à la prière. Il est assis en pyjama sur une petite chaise. Il tient dans sa main gauche son petit Tehilim et dans la droite l’éventail de paille qu’il agite tout en se balançant, en cadence, sur son siège. Il a retroussé son pantalon de pyjama jusqu’aux genoux et a posé ses pieds blancs sur ses babouches de cuir jaune. Je me traîne sur le carrelage, je suis encore un enfant, je me poste tout près de lui et contemple ses pieds nus, si beaux, si blancs, avec une intense impression d’équilibre et d’harmonie. Papa chante nos psaumes, il est heureux comme à l’ouverture du Livre : « Heureux l’homme qui se tient à l’écart des méchants et ne suit pas les pécheurs en leur dévoiement… » (je traduis à ma façon, mais au plus près, au plus juste, n’est-ce pas ?).
Erri a raison, il est visionnaire : les pieds nus et le chant vont ensemble, et mon père est prophète. C’est Lui qui m’a donné ma foi en l’Homme, en la Torah et m’a fait croire en D.ieu. Bien sûr, je lui en ai voulu quand il est parti en sa grande vieillesse et sur son lit d’agonie ses lèvres s’agitaient inlassablement, ressassant peut-être ce Tehilim qu’il savait par cœur, mais maman, toujours rassurante, nous disait : voyez, mes enfants, il vous bénit ! Je sais aujourd’hui que papa est mort dans le baiser d’Elohim. ‘Al pi, non pas sur l’ordre de D.ieu, comme traduisent les ignorants et les mauvais poètes, mais, littéralement, sur la bouche de D.ieu. Comme Moïse, car D.ieu l’aimait aussi sur sa bouche mutilée, si l’on songe au récit hagiographique : alors que l’enfant Moïse avait renversé d’un coup de patte la tiare de Pharaon, au grand courroux de ce dernier tout près de le fracasser, la preuve de son innocence avait consisté, par ce test qui présentait aux yeux du bébé un sucre d’orge et un tison ardent, à forcer l’enfant à saisir le feu et à le porter à ses lèvres. La main de D.ieu avait poussé la menotte enfantine vers le tison et non vers la sucrerie, voilà pourquoi Moïse était bègue et dut plus tard, devant le Pharaon, se faire assister par son frère Aaron, son porte-voix. Aussi, quand Moïse se dresse au mont Nebo et contemple la Terre Promise où il ne pourra pénétrer, et que ses yeux noyés de larmes se ferment à tout jamais, D.ieu le prend dans sa bouche, dans son feu, et le ravit au regard des Hébreux. Nul ne le revit et ne sut jamais où reposait son corps. Qui reposait en D.ieu. Et moi, qui m’interdit de penser que mon père, qui était tout pour moi, lui qui ne vivait que de Torah et de prières, a été ravi dans le baiser de D.ieu ?
Mais je reviens à ces pieds nus, ceux de Moïse au buisson ardent, ceux de mon père sur la véranda s’abîmant dans la prière et la chantant inlassablement. Dans la Bible hébraïque qui appartenait à mon géniteur (Berlin, 1926) je trouve des paragraphes marqués au crayon ; or au chapitre 52 du livre d’Isaïe, les versets 7 et 8 sont vigoureusement encadrés de crayon fuchsine, violet, violent, pour attirer mon attention (car mon père, en me confiant son ouvrage le plus précieux, savait bien que j’y porterais plus tard mon regard le plus attentif et mettrais mes pas dans les siens, mes pieds sur ses pieds blanc, comme enfant il aimait me promener dans le couloir, la nuit : oui je posais mes petites plantes nues sur ses grands pieds blancs pour ne pas toucher le carrelage, éviter d’avoir froid, et l’on déambulait dans la nuit avec une prudence maladroite, et sagement dirigée ; or cette image est celle de toute ma vie, car j’ai toujours avancé sur les pieds de mon père). Or que disent ces versets, à mes yeux capitaux et définitivement prophétiques :
« Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds du messager qui proclame la paix, qui annonce de bonnes nouvelles, qui proclame le salut — machmiya’ yeshou’a –, qui dit à Sion : Ton D.ieu règne ! Tes guetteurs élèvent la voix, ensemble ils crient d’une voix vibrante, car, face à face — ‘ayin be’ayin = œil à œil –, ils voient Hachem revenir à Sion ».
Ce texte est messianique, plus que tout autre de ce Prophète de l’Exil dont la voix forte à le plus prêché le retour à la Terre et ranimé l’espérance d’Israël. Mon père était un homme de paix et savait bien de quoi il parlait, car il fut dans les tranchées de Quatorze et il fut mutilé. Il savait tout de la guerre et de la boucherie des hommes. Quand il disait Chalom ce n’était pas un vain mot, c’était un message. Et aujourd’hui encore, je revois ces pieds nus de mon père qui chantent, et je chante à mon tour : qu’ils sont beaux les pieds de mon père qui annoncent à la terre entière que la paix est à portée de main, que la paix est inévitable, autant et plus que toute guerre, que la Torah ne contient qu’un message qui est de paix. Qui est de vie. C’est pourquoi, en raccompagnant la Torah dans son armoire sainte nous chantons ce psaume de David qui s’achève sur ce mot qu’à Alger, résonnant sous l’immense voûte du Grand Temple, nous clamions en haussant notre voix dans l’aigu, dans l’extrême aigu, si haut était notre vœu : Bachalom. Oui, dans la paix.
Albert Bensoussan

En savoir plus sur Elie Sarfati …

Articles similaires

Tags: , , , ,

3 Reponses to “Albert Bensoussan : Moïse les pieds nus; une réflexion dédiée à Elie Sarfati”

  1. Merci de tout coeur pour ce texte merveilleux. Quelle plus belle préparation pour ces jours de Tichri, au temps où se ressourcent notre parole, notre station debout et notre marche « raghlé mévasser machmi’a’ yéchou’a » ?
    Eliézer Cherki

  2. De Lisa Block de Behar, professeur à l’Université de Montevideo, et à l’intention de tous les Argentins et Uruguayens d’Israël :
    Muchas gracias, una vez más, querido Albert, por la belleza de tu escrito, de la cabeza a los pies. Pocas veces leí un texto en que apareciera tan poéticamente clara la transformación del gesto en ritual, de los paso en huellas, de la continuidad en ceremonia. Ni el cuadro de Magritte en que los pies devienen zapatos o al revés, ni Le chef-d’œuvre inconnu, la obra magistral de la que solo los pies -o un pie, ya no recuerdo- se deja entrever, ni el trillado par de zapatos de Van Gogh, ni las inaceptables interpretaciones del filósofo en clave de H. Te ruego que disculpes el deslizamiento demasiado profano de mis asociaciones pero ninguna de esas experiencias de contemplación o lectura fue tan intensa como estas generosas líneas tuyas.

  3. sarfati elie dit :

    Albert je suis tres emu et touche du lien que tu as decrit entre Moise et les derniers moments de ton pere !!
    BAAL KORHEKHA TIHIE ET BAAL KORHEKHA TAMOUT « est ecrit !!.
    J’ai assiste et examine cet « ordre  » a vif !!
    Ce n’est pas facile .Tout ce que j’ai ecrit durant des annees s’est trouve concentre et decouvert a mes yeux !!
    Je te remercie beaucoup .
    TRES amicalement Elie

Laisser une reponse

Vous pouvez utiliser ces balises: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>