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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

À ma sœur Estelle, de Netanya, gardienne de l’héritage
Le crépuscule tombant, entre la cinquième et la sixième heure, et papa enfin rentré de son travail aux écritures, nous trouvait tous réunis dans la cuisine, autour de la table, contre la fenêtre obscurcie par une grande couverture grise accrochée à deux clous. La table avait un plateau métallique orné de petites étoiles blanches sur fond noir. C’est là que maman pétrissait la pâte des pains de chabbat ou des beignets de Hanoucca, mais c’est là aussi que l’on prenait le café du matin, et que papa, toujours premier levé – car il faisait, dès l’aurore, la prière pour lui et pour toute la famille, avec talith et téfilines -, s’activait aux tartines.

En ce temps-là, il tartinait encore au beurre de cacahuète, mais déjà l’on pouvait trouver du vrai bon beurre, et qui était salé (comme en Bretagne, terre d’exil) car il traversait l’Atlantique dans des pots métalliques. Oui, les Américains avaient débarqué, ainsi que les Anglais, leur paquetage garni de gomme à mâcher (on appelait cela du « chinchigomme ») pour les uns, de petites tablettes de chocolat au lait pour les autres, dont ils nous régalaient. Et l’on avait aussi découvert le lait – dont nous manquions au temps des privations – que l’on distribuait chaque matin aux enfants, à l’Entraide Féminine, rue de Mulhouse : de grandes cuves sur le feu où la poudre était délayée et cela vous faisait des bols onctueux et des moustaches blanches aux lèvres. hanoucca

C’était aussi l’époque où le fin du fin était de préparer une omelette avec de la poudre d’œuf directement issue du Kentucky. Mais s’il fallait saliver sur ce passé, et le  bonheur aussi de découvrir le jazz à travers ces grands géants noirs qui faisaient l’orchestre au Bastion XV, au-dessus du port, on n’en finirait pas. J’en reviens donc à notre table que, ce soir-là, maman avait débarrassée de tous ses plats et assiettes, pour ne laisser place qu’à la hanoukia archaïque, celle qu’elle avait rapportée du village, avec son trousseau de mariée. Une plaque en fer noircie, dressée à la verticale, avec un rebord en bas qui la maintenait droite, et, sur ce pont métallique, des godets encastrés et gorgés d’huile où maman déposait des mèches qu’elle fabriquait elle-même en roulant de l’ouate entre ses doigts. Il y avait huit godets sur la partie inférieure, et un godet au-dessus, en plein milieu, qu’elle appelait le shamash et que l’on détachait afin de mettre le feu aux autres. Parce que la flamme devait se transmettre de celui-ci à ceux-là, en gradation hebdomadaire : un le premier soir, deux le second, ainsi de suite. Le shamash c’est le serviteur, n’est-ce pas ? (Mais naguère, à Babylone, d’où nous venons, nous fils de Suse, « shamash » renvoyait au dieu solaire, c’est pourquoi l’hébreu a conservé à ce mot le sens de « soleil ». Et voilà, le serviteur transmet la lumière, inutile pour cela de convoquer l’archéologie.)

 Nous étions en décembre, on était en kislev, et c’était la fête des lumières, celle qui nous ravissait tant, ma sœur Estelle et moi. Estelle parce qu’elle était toujours tête en l’air à admirer les étoiles, elle qui complétait chaque lecture de la havdala le samedi soir, quand papa concluait le cantique « kako’havim balaïla », par son commentaire savant : « qui veut dire comme des étoiles dans la nuit ». Elle était si mignonne, et tordait un peu les lèvres pour bien articuler les mots. Et moi, parce que le feu me fascinait, au point d’imiter le geste de Moïse portant le tison ardent à sa bouche afin de convaincre de son innocence le Pharaon dont il avait fait valdinguer la tiare. Mais non, mais non, je savais bien qu’il fallait souffler l’allumette avant qu’elle ne vous brûle le bout du nez… Chez nous Hanoucca commençait le 25 kislev, et dehors Noël tombait aussi un 25 décembre, pourquoi s’en étonner ? Et donc nous nous tenions devant la table, tous debout et coiffés – les hommes – du béret. Maman avait approché l’allumette du shamash – que je soufflerais aussitôt après -, et papa avait abaissé le godet initial pour enflammer la veilleuse du premier soir, la première à droite. Ou peut-être était-ce déjà la deuxième, ou la troisième, c’est si loin… Mais la nuit allait être incertaine et bruyante. Depuis que les Alliés avaient débarqué sur nos rivages. Depuis que nous subissions, chaque soir, les bombardements allemands.

Et justement, la flamme venait à peine d’éclairer la hanoukia, ajoutant du rouge sur le noir, que la sirène envahit la nuit de ses vagissements répétés, lancinants. Maman saisit la main de ses deux derniers et se précipita à la cave, cinq étages au-dessous. Elle n’oubliait jamais d’accrocher à son bras le sac qui renfermait tous ses bijoux, pour le cas où la maison s’écroulerait. Je ne sais si cette prévoyance et ce souci sont consignés dans la prière d’Echet ‘hayil, la femme exemplaire, mais ma mère, en vérité, était une parfaite mère juive. Papa, lui, troquait son béret de prière pour son casque de Quatorze, et le Tehilim en main, il gagnerait la terrasse, deux étages au-dessus où le feu de la DCA, intense et continu, lui permettrait de déchiffrer le texte protecteur. Ashré Aïsh, oui, heureux cet homme qui ne douta jamais de la toute-puissance divine. Et donc la famille se distribuait aux deux extrémités de l’immeuble. Femme et enfants en bas, père en haut. Ma mère avec sa peur, mon père avec sa foi, et nous les petits entrant béatement dans le sommeil, doublement protégés et par maman et par papa, chacun à sa manière.

Le danger était grand, car notre Foyer (c’était son nom : « Foyer des Mutilés », bâti rue Danton, au pied du Télemly, pour tous les rescapés et estropiés de la guerre de Quatorze) jouxtait le plus haut immeuble de la ville, avec ses quatorze étages et sa vaste terrasse où les Alliés avaient installé leurs batteries anti-aériennes. Les Stukas, guidés par la lumière intempestive, n’avaient plus qu’à larguer leurs bombes sur les terrasses cracheuses de feu. On entendait à tout moment le sinistre sifflement du chasseur ennemi qui piquait du nez et ne larguait sa charge meurtrière qu’au tout dernier moment. Les rues autour de chez nous étaient bel et bien éventrées : rue Lacépède, la bombe avait eu raison de tout un immeuble et de ses habitants ; au seuil de la rue d’Isly une bombe soufflante avait dégarni une façade, et l’on contemplait au matin les chambres et les pièces bien rangées, ouvertes à tout vent ; le siège du Gouvernement Général avait reçu une bombe en travers, avec un énorme trou au ventre qui nous ébahirait en plein jour ; Caserne d’Orléans, un bâtiment entier s’était effondré avec deux cents Sénégalais dessous ; et au Lycée Bugeaud, une bombe avait eu raison du proviseur et de sa famille. Oui, autour de nous, il pleuvait la mort et la destruction, mais notre Foyer ne fut jamais touché. Seule une bombe fumigène, qui troua la rue, nous aveugla et nous étouffa, momentanément, une de ces fameuses nuits de haine.

Et revoilà retentissant enfin, plusieurs heures après, la sirène de l’alerte avec un tout autre vagissement qui nous rassurait enfin. L’ennemi s’en était allé, rengainant son attirail, et l’on pouvait remonter à la surface. Papa, lui, redescendait  benoîtement de la terrasse, son petit livre de psaumes à la main. Et nous nous retrouvions tous à nouveau réunis dans la cuisine, et les flammes étaient toujours là, tournoyantes, solaires et chaleureuses. Le miracle maccabéen s’était reproduit, l’huile avait brûlé sans se consumer et le feu était permanent, car l’esprit divin était bel et bien parmi nous. Ou était-ce le rab de Tlemcen, dont maman n’avait cessé d’invoquer la protection – Ah Rab ya sidi ! – à chaque sifflement du Stuka ? Mais maman et papa s’étaient donné la main, car nous étions tous ensembles, indemnes, dressés dans la lumière. En vérité, le miracle était double. Anerot hallalou, nous allumons des lumières pour les miracles, al anissim, ainsi que nous le chantons. Or ce soir-là de mes sept ans, notre chœur fut si ardent, si tonitruant, que la couverture voilant la fenêtre – injonction de la défense passive – s’écroula, et le ciel apparut, plus radieux que jamais, avec ses myriades. N’avions-nous, après tout, obligation d’afficher les lumières de Hanoucca à la fenêtre pour qu’elles puissent être vues de l’extérieur ? Mais c’est Estelle qui eut le mot de la fin, tordant sa petite lèvre gracieuse sur la plus belle action de grâces, rassemblant les lumières et s’écriant : « Kako’havim balaïla… Comme des étoiles dans la nuit » !

Albert Bensoussan

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2 Reponses to “Albert Bensoussan : Lumière dans la nuit”

  1. Bensoussan Albert dit :

    Merci, cher Robert, pour ton appréciation. Et aussi ta rectification. Il est vrai que tu habitais rue Valentin, et les deux rues étaient voisines et parallèles, n’est-ce pas? Plus tard, si tu te souviens, on pouvait danser le dimanche à l’Entraide Féminine. J’y ai souvent mené mes cousins du village qui faisaient leur service militaire à Alger.

  2. BENTOLILA Robert dit :

    Salut, Albert. Hag Sameah également.
    C’est toujours avec le même plaisir que je lis tes évocations de notre quartier et de cette époque. Je l’ai vécue comme toi, même les soirs d’alertes, que nous passions, nous, comme abri, dans le tunnel des Facultés en construction.Il n’était pas entièrement creusé et nous nous abritions là…Continue à évoquer si bien ces souvenirs.
    Hazak, et Hag saméah à nouveau.
    Robert
    P.S. Une légère erreur dans ton texte: L’Entraide Féminine était rue Valentin (j’en sais quelque chose!…)et non rue de Mukhouse, mais tout ceci est si loin…

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