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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Comme l’autre soir la télé diffusait un programme comique — ou était-ce une émission politique ? – dans l’arène d’un cirque – ou était-ce une table ronde ? –, voyons voir, avec au centre une sorte d’Auguste engoncé dans des vêtements trop amples – ou était-ce une gandoura ? — et à la démarche titubante, à croire qu’il avait levé le coude — et d’ailleurs il gesticulait furieusement à la moindre question –, le nez en patate, la bouche en huître plate, les joues fardées de mouches – ou étaient-ce des verrues ? – les yeux enfoncés en orbite, le regard blanc comme aveugle, le front encastré sous une espèce de turban tortillé, à la façon du Mamamouchi de Molière qui, dans son égarement et ce grotesque accoutrement, prétendait « deffender Palestina »(Le Bourgeois gentilhomme, acte V, scène 1), rien de moins, je vis bien alors, malgré ma difficulté à accommoder ou des séquelles de cataracte, que nous étions dans un débat politique sur l’Approche Orient, de là que ma télé ait préféré renoncer à la couleur pour s’en remettre au noir et blanc. Puis le présentateur télé annonça, contre toute attente, que c’était rien de moins que le Président de la Lubie, un pays sablonneux aux rives du Maugrèbe. Ben ça alors, un Lubien se produisait sur scène ? Et sous ce masque grotesque ? Oui-da, mais un Lubien de l’intérieur.

Moi je ne connais et reconnais que les Lubiens de l’extérieur. Et repensais à ceux qui vivent désormais en Juifs accomplis et sans alibi hors de Lubie, dans son oubli et sa mémoire, mes chers Lubiens d’Erets-Israël que j’aime tant à fréquenter. À Netanya, capitale du Sharon, à deux pas de chez mon hôtesse, il y a une synagogue dite des Lubiens, et c’est là que je fais mes dévotions du vendredi soir au samedi midi. Le sderot Binyamine (Rothschild : le nom du baron est gravé sur une grosse pierre au début du boulevard), où loge mon amphytrionne, est une large avenue traversant en droite ligne les hauteurs de la ville, avec, comme une raie au milieu, une langue de fleurs, une allée de palmiers et un parterre de gazon où s’ébattent, entre tourterelles et corbeaux, quelques grenouilles et coccinelles en terre cuite – lubie d’une mairesse nanomane –, et qui fait penser à nos belles artères méditerranéennes, les Ramblas de Barcelone, l’avenue du Prado à Marseille ou la niçoise Promenade des Anglais. On n’imagine pas, mais cette ville de Netanya est neuve et expansive, qu’en bout d’avenue et sur la gauche on va retrouver les sables et la terre rouge d’Idumée. Et c’est là qu’en parfait dépaysement, entre quelques touffes d’herbe sauvage et les griffes de plantes épineuses, plus quelques cailloux posés à terre comme galets protecteurs, se dresse un édifice carré aux murs blancs, à deux étages — les femmes sont toujours en tribune, tout là-haut, tout derrière — avec un escalier extérieur protégé par une pergola, plus quelques marches pour atteindre l’entrée, surélevée : la synagogue des Lubiens !
La main posée sur la mezouza et poussée la porte en bois massif — qu’elles sont belles tes tentes, Jacob ! –, c’est une vaste enceinte qui s’ouvre à moi, avec beaucoup de lumière et de dorures sur l’Arche en bois de cèdre, et des ventilateurs partout, comme il sied sous ces climats. Je cherche une place vide, toujours problématique tant la communauté est multitudinaire, mais il y a toujours, parmi les fauteuils bleus, une main levée pour m’accueillir et me faire signe, et je m’assois près d’un fidèle qui aussitôt, voyant bien que je suis étranger (au kahal), se présente : Ani Lubi. Était-ce si nécessaire ? Ce sont tous des Lubiens ici, aux petits yeux enfoncés qui, malgré la transplantation en cette terre où coulent le lait et le miel, ont gardé prudence et crainte à l’égard du désert. Où le sable traque l’homme, je veux parler du trachome. Et de ces taches sur les yeux.
La Lubie est – fut — un pays heureux, qui ignore le mauvais œil. Car, comment prendre de l’œil quand celui-ci — ou noir ou vert, mais qui peut le voir ? — est à ce point enfoncé au fond de l’orbite ? Et puis la parole se perd au milieu des sables. Pas de Davar dans le Midbar — mais en hébreu ??? et ???? , ça saute aux yeux ! –, nulle parole au désert, si ce n’est celle des Prophètes qui, justement, prêchant là, ne sont pas entendus. Ni vus ni connus — sauf de mon père qui leur parlait souvent et avait de l’or ???, de la lumière, dans les yeux. La synagogue de Netanya était donc havre de silence et de recueillement, où nul regard ne se portait sur l’autre, nulle langue contre autrui. On comprend que le désert ait été lieu de miracle. Je ramasse mon talith, qui me va trop grand depuis que j’ai perdu ma taille d’homme, et m’en drape à la façon d’un burnous, n’ignorant pas ce geste archaïque du nomade qui, pénétrant les sables et les chotts, s’emmitoufle dans sa laine, barrant l’accès au chaud comme au froid, et à toutes ces myriades de grains de sable qui pourraient forcer les paupières.
Ici on parle hébreu, et, pour les anciens, on parle même l’arabe, autre belle langue. Mais ce qui me surprend le plus c’est la transmission génétique des caractères acquis au désert, depuis des millénaire. Alors qu’ils sont nés, pour la plupart, sur la plage la plus belle d’Israël avec ses onze kilomètres de sable tendrement recouvert d’eau en Mer du Milieu — Yam ha-Tikhon — qui souvent vous méduse, les jeunes d’ici ont tous cette même tête carrée et rase, sans un poil où accrocher la barrette de la kippa, avec, sous le front et ses saillantes arcades, deux yeux qu’il faut aller chercher au fond des orbites, un regard caché, retiré, presque aveugle. L’un d’eux justement se tient debout face au rouleau de la Torah, près du rabbin qui appelle chacun à monter au Sefer, et, après chaque bénédiction de l’appelé, le jeune homme s’avance devant les deux blocs du rouleau dressés à la verticale, retire le foulard qui cache les lettres sacrées le temps de dire les paroles profanes, et aussitôt clouant ses yeux, dessus, le plus près possible des lignes hébraïques, le voilà chantant ses ta’amim sans une hésitation, sans même lire vraiment, parcourant à l’aveugle le parchemin. Il fait ainsi deux ou trois lectures, avant de laisser la place au rabbin patenté et rémunéré qui, lui, en a fait son métier et, visiblement, en sue d’abondance. Cet adolescent à la voix fraîche descend alors de la Tebah, sans tituber malgré l’absence de vision, et gagne sa place à la seconde travée où son jeune frère l’attend, debout, en révérence et en respect pour son aîné si bien instruit de paracha. Alors le grand frère se penche et, signe qu’il voit malgré tout, remet sur les épaules le talith du petit qui a glissé, et son geste est d’infinie tendresse. Au point de m’émouvoir. Ou est-ce de l’avoir entendu si bien dire la Torah ? Je regarde ce garçon qui n’a pas de regard et mes yeux s’inondent…
… Une voix me raconte l’épopée : cet Ephraïm n’est autre que le petit-fils du Rav Yaacov de Chott El-Ghozi – cette grande ville juive au rivage des Myrtes –, le célèbre Sofer de Lubie qui, en ses longues années de vie, écrivit pas moins de soixante-six rouleaux de la Torah et quelque trente-trois meguilot de Pourim. Sauf qu’il en perdit la vue, en sa soixante-dix-huitième année — il avait, n’est-ce pas ? commencé à calligraphier les 304 805 lettres du Livre sitôt passée sa bar-mitzva –, et voilà qu’il tenait son calame haut dressé, s’appliquant à tracer les dernières lettres de l’ultime mot du Livre. Ce mot, vous vous en souvenez, n’est autre que « Israël », à la dernière phrase qui dit de Moïse, mourant dans le baiser de D.ieu au mont Nebo d’où il contemple, depuis Moab, la Terre Promise : jamais il ne s’est levé pareil prophète « aux yeux de tout Israël ». Et voilà que Sidi Yaacov qui venait de tracer ??? « Moshé », en pleurant sur la mort du Prophète, sentit que ce rideau de larmes s’épaississait, que le sel se faisait pus, et voilait définitivement son regard ; à peine eut-il le temps, dans l’effacement du jour, de tracer encore ????? « le’eney », que ses yeux moururent à la vue, à la vie… C’est là qu’intervient son petit-fils, qui se nomme Ephraïm, et de ce fait est son héritier, son plus cher descendant, celui pour lequel, autrefois, Jacob notre Père avait croisé ses mains, frustré de sa droite le véritable aîné de Joseph, qui était Manassé, pour choisir et bénir pour l’éternité le nom d’Ephraïm. Alors l’enfant qui, depuis tout petit, se tressait aux cuisses de l’aïeul et se tenait bien droit, accroché, encordé à lui, en retenant son souffle pour que la main du scribe ne tremblât pas, se saisit du roseau trempé d’encre, approcha sa petite tête ronde de la peau de chèvre étalée sur la table, aiguisa ses yeux comme pour y chercher le feu qui venait de s’éteindre aux prunelles de Rabbi Yaacov, et traça enfin, en pas moins d’une heure, dessinant à la ronde sans le moindre débordement d’encre, et surtout pas de pâté maléfique, les lettres terminales et triomphantes : ????? « Israël ».
Et sitôt mis en terre le corps de l’aveugle, toute la maison de Lubie, drapée dans ses burnous et ses taliths, avec pour seul bagage les rouleaux sacrés, prit le chemin de l’exil. Exil de Lubie, certes, mais à rebours, retraçant la geste du peuple hébreu quoique sans l’interminable errance, Royaume d’Erets. Le petit-fils avait enroulé autour de sa taille le dernier rouleau de son grand-père, celui sur lequel il avait tracé, lui Éphraïm, le nom de son ineffable patrie et de sa nouvelle terre. Malgré tout, le chemin fut long et dura le temps du Récit. Quel récit ? Mais celui-là même que le scribe transcrivit des lèvres de Moïse, la Torah et les cinq temps de son Rouleau, qui, sans discontinuer, se déroula des lèvres d’Ephraïm à l’immense stupéfaction de la tribu judéo-lubienne. Car enfin, cet enfant avançait sur les sables infinis, soutenu par l’espoir d’une montée définitive sur la terre ancestrale, et voilà que sa bouche s’ouvrait tout naturellement, magiquement, pour laisser sortir les sons d’eux-mêmes, dessinant les mots, les versets et la cantillation de toutes les parachiot de l’année. C’était là le nouveau miracle de la traversée du désert : l’héritier et petit-fils du plus célèbre rabbin lubien, le Sofer de Chott El-Ghozi, avait reçu en partage au fond des yeux la lecture totale de la Torah. Oui, le Livre était en lui, faisait corps avec lui, comme si l’enveloppe sacrée dont il avait ceint ses flancs avait laissé passer, par quelque transfusion, les lettres écrites à l’encre de Chine avec un roseau sur un lambeau de peau de chèvre tannée…
– Ce petit, il n’a aucun mérite, me confia mon voisin Ani Lubi, il connaît toute la Torah par cœur sans l’avoir apprise !
Albert Bensoussan

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3 Reponses to “Albert Bensoussan : Le Sofer aveugle de Netanya (conte oriental)”

  1. Nicole Myriam Madar dit :

    Merci beaucoup Albert, c’est gentil et adorable de ta part de mettre ton grand talent à l’écriture de ce conte oriental qui m’est dédié. Je me suis tordue de rire à l’évocation de la figure du potentat et de ses « lubies », tu m’as émue aux larmes en évoquant les fidèles de la synagogue et j’ai adoré toutes tes petites taquineries, croustillantes à souhait le long du texte, en particulier sur notre mairesse de Netanya, fan de « nains de jardin », ce qui n’est pas sans rappeler notre « Sroulik », ce récit écrit à 4 mains et que l’on peut trouver – comme tous tes ouvrages d’ailleurs – à la Librairie l’Arche du Livre, 4 rue Herzl à Netanya, en demandant Nicole.
    Merci, mon ami, de cette fidèlité.
    Avec ma tendre affection,
    Nicole Myriam

  2. Pour ceux qui comprennent l’espagnol, je ne résiste pas au plaisir de leur faire lire la réaction de mon amie Lisa Block de Behar, universitaire à Montevideo et liée à Israël, elle aussi, par son cordon ombilical. AB
    « Muchas gracias, querido Albert, por este nuevo cuento donde aparece en el primer párrafo, para descartarla de entrada, la penosa o ridícula estampa de un personaje grotesco, de gestos absurdos, de imprecaciones en lugar de argumentos. ¿Cómo soportar la caricatura en segundo grado de un burgués que ni siquiera lo es, de un gentilhombre que es su polo opuesto? En doloroso contraste sigo leyendo, muy conmovida, esos sueños que se confunden con recuerdos calmos, que juegan al milagro de la serenidad, esas escasas aventuras de la visión a salvo de maldiciones, narradas en palabras donde resuenan ecos del desierto, de quienes se reúnen para deliberar o para oír matizadas, las voces bíblicas. Me complacen, una vez más, las armonías del universo que sabes recrear, su atenuada épica donde arden los rayos de una luz que, por tu escritura, no se extinguen. »

  3. Chekroun Samuel dit :

    cette lubie pays de cocagne ou les juifs vivaient groupees et praticaient leurs us-et-coutumes stictement suivant les precepts de laTORA ont etes exilles dans le desert aux travaux forces de 15 a 75 ans par les arabes et leurs aliees allemends.et, leurs liberateurs , les anglais ainsi que la premiere bigade juive combattante avec les couleurs d’Israel.
    honneur a nos Heros

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