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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

A Julien Zenouda, le dernier des justes

En ce temps-là, et c’était l’an 1960, j’étais sorti de l‘université avec mon beau diplôme. Fier d’avoir triomphé à Paris, et montré qu’un petit Juif d’Alger valait tout autant qu’un grand écolier de France profonde.
Malgré mon rang et mon souhait d’être affecté sur l’autre rivage, l’Inspection me renvoya à mon indigénat, et je revins à Alger, pour la plus grande joie de mes vieux parents, dont j’étais le petit dernier.

J’occupai mon poste au lycée Bugeaud – celui des petits Juifs, justement (mon copain Benzaken, de Netanya, appartenait alors à la Taupe de Bugeaud, qu’on surnommait « la Taupe Juive », à cause de cette élite juive en préparation, dont le futur prix Nobel de physique, Claude Cohen-Tannoudji), alors que j’avais fait toutes mes études à Gautier, le lycée des petits Blancs.
Je rentrai en classe le 1er octobre 1960 et restai en place jusqu’au 30 octobre 1961 où il me fallut satisfaire, comme l’on dit, à mes « obligations militaires ».
Là encore, mon indigénat me servit – ou me desservit, c’est selon – et je fis dix-huit mois de service en Algérie.
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Je quittai définitivement mon pays natal le 18 avril 1963, alors que tous les miens n’étaient déjà plus là, depuis ce fameux juillet de l’année précédente et la fuite ou l’exode de ceux qu’on appela alors les « pieds noirs », sans doute parce qu’ils étaient allés au charbon. Itinéraire sans doute atypique pour un Algérois que d’avoir vécu les derniers moments de l’Algérie française paradoxalement enfermé en caserne et curieusement à l’abri des troubles, à l’écart de l’histoire…
Le samedi matin, mes cours s’arrêtaient à dix heures. Je quittais le lycée d’un pas vif, traversais les jardins Marengo, me hissais en bordure haute de la Casbah, sans un regard pour Barberousse et ses prisonniers qui étaient des deux clans, rebelles du FLN ou révoltés de l’OAS. Je débouchais à l’angle de la rampe Vallée et descendais benoîtement la grande artère par laquelle le général Randon, au temps de la Conquête, avait voulu, pour mieux la contrôler, couper en deux la cité turque. Jusqu’au grand marché et cette place qui s’appelait encore place du grand-rabbin Abraham Bloch. J’étais ici chez nous, je gravissais quelques marches derrière la grille ouverte, poussais la porte sur le côté gauche, baisais d’une main pieuse la mezouza sous sa housse de velours, et entrais enfin dans le Grand Temple – ainsi que nous appelions la synagogue majeure de la ville. Une haute voûte comme on en trouve à Istanbul, et une travée centrale partageant les deux ensembles de stalles. Papa avait sa place au deuxième rang, car il était modeste. Nous étions juste en face de la tevah où m’sieur Timsit entraînait l’assistance à la cantillation des psaumes. Mon père était heureux de voir que mon travail ne m’avait pas éloigné de la synagogue. Soulagé aussi de me retrouver sain et sauf après la traversée de l’artère casbéenne, et terroriste. Je me couvrais de mon talith, saisissais le livre de prières que mon père me tendait, à la bonne page, et me voilà chantant et priant en totale harmonie avec cette belle assemblée au sein de laquelle j’avais grandi, en ne manquant jamais aux fêtes et solennités, et m’efforçant toujours de célébrer Chabbat. Je vivais encore dans la ferveur, sensible à la majesté des lieux avec ses deux piliers qu’étaient, ou avaient été, m’sieur Chemoul, le rabbin titulaire, et le grand-rabbin tutélaire, Maurice Eisenbeth. Les voix étaient belles, celle du rabbin Layani, officiant sur le rouleau, celle de m’sieur Pérez, le gendre du rabbin Chemoul qui avait une voix de basse profonde à faire frissonner les murs (il mourrait centenaire à Marseille), celle de Sassi, le ténor vedette de Radio-Alger, émission orientale, qui vous enfonçait délicieusement sous la peau les petites aiguilles de ses notes suraiguës, celle de m’sieur Kespi, qui chantait aussi dans la même nouba, celle de Martin Zenouda le guizbar qui couronnait le retour du Sefer-Torah en l’arche sainte d’un « bashalom » haut perché, et que son fils Julien déjà relayait en même voie/voix. Comment aurais-je pu résister à ce plaisir total, comment n’aurais-je pas hâté mes pas pour rejoindre mon père dans la prière ? Comment n’en garderais-je pas l’ineffable souvenir ?
Mais la France m’a happé. Le 1er novembre 1961 j’étais à Miliana, faisant mes classes d’artilleur où je n’appris rien, puis à Beni-Messous, sur les hauteurs de ma ville, où j’assimilai toutes les règles de la comptabilité et la mécanique de la Japy. Voilà, je fus dactylo de 1ère classe et secrétaire de batterie, et l’on jugea bon de me cantonner dans la mechta de Beghaoun, au-dessus de Nédroma où naquit ma mère, puis à Nemours où naquit mon père, comme si, au seuil de l’effondrement ou du naufrage, Il – qui était cet Il ? – avait jugé bon de me faire jeter un dernier œil sur ma terre ancestrale, de me permettre une dernière foulée sur mes racines. L’Indépendance se fit sans moi, et je n’eus pas connaissance ni accès non plus au saccage du Grand-Temple, où périrent talits, téfilines, sidourim, mahzorim… mais non les sefarim de notre foi, de notre Loi. Les photos du désastre ornent le mur du fond de la synagogue des Algérois à Netanya, où le fils Zenouda, relayant vraiment son père, a replanté nos tentes : Ma tobou ohale’ha, Julien !
J’ai débarqué à Orly ahuri, me suis marié, ai vécu, et j’ai engrangé les riches heures de mon exil. J’avais quelques clés pour le bonheur. Mais je n’avais plus de synagogue : à Paris, je fis Kippour auprès de mon père dans la salle Pleyel, plus propice au spectacle qu’à la ferveur ; à Rennes, un garage à vélo abrita d’abord le maigre oratoire qui découragea mon âme pieuse ; puis nous fûmes au-dessus d’une bibliothèque municipale, et d’une maison de quartier, et le grand-rabbin Sirat se déplaça pour clouer la mezouza de cette « Beth Hatikva » ; mais ce n’était toujours pas mon lieu de prière ; j’y retourne maintenant que nous avons hérité d’un gymnase camouflé en synagogue, parmi des arbres accueillants ; et malgré la fronde dont sont friands les Bretons, même juifs, j’essaie d’y faire mon bivouac et d’accueillir, chaque fois que je peux, la fiancée Chabbat. Et je chante d’une voix fêlée, d’une âme mutilée.
Mais dans mes longues années d’exil, j’ai connu aussi quelques bonheurs, tenant la jambe de mon père, tant qu’il vécut, à l’oratoire de la rue Vauquelin, ou au centre communautaire Poissonnière, dans la halte parisienne ; ou encore chez ma sœur à Agen en sa belle synagogue sur rue. Mais ma sœur Estelle, justement fervente, a fini par faire son alya, et mes parents reposent en lieu sûr au cimetière de Pantin. Mes frères aussi ont disparu, et je suis le dernier homme de la lignée – heureusement prolongée par mes neveux. Et puis, tout dernièrement, mon épouse s’est délivrée de la vie, me laissant seul en étrange Bretagne. Telle fut la route de mon exil, d’Alger à Paris, puis à Rennes. Et maintenant où ? Suis-je si loin, ou tout près ?
Je n’ai pas collé la terre de mon pays natal à la semelle de mes souliers, j’étais déjà en dehors de l’histoire quand l’Histoire a frappé à la porte des miens pour leur signifier de plier bagage. De partir sans même le secours du pain azyme. Le drame de l’Indépendance de l’Algérie – qui est drame parce qu’elle fut l’Exode de la France – est mon chaînon manquant. Je suis retourné à Alger en 1982, mandé par Jacques Lazarus pour en rapporter quelque image – décevante – pour le mensuel Information juive. Je n’ai pas retrouvé ma ville, ni mon quartier, ni mes rues ; et le Grand-Temple, rue Randon, était flanqué, là où était la mezouza, sur la gauche, d’un minaret. J’étais en terre étrangère. J’en suis reparti sans une larme. L’Histoire avait tout effacé…
Moi, il y a si longtemps, j’ai fait le grand écart.
Albert Bensoussan

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9 Reponses to “Albert Bensoussan : Le grand écart”

  1. Bensoussan Albert dit :

    Ma chère Muriel, chère petite cousine, je ne t’oublie pas. Dans mon article j’évoque mon passage, comme militaire du contingent, à Nemours où tu es née. Ton cher papa, qui était gendarme maritime, venait me prendre en jeep sur le piton de Beghaoun, et m’emmenait passer la fin de semaine chez vous, à Nemours, et ton adorable maman, ma cousine Lucienne, préparait toujours un bon gigot, ou du roastbeef, pour régaler le soldat que j’étais, et qui étais privé de belle et bonne nourriture. Tout cela est très présent à mon esprit, tout comme il est vrai que j’ai alors bercé dans mes bras le bébé que tu étais. Je t’aime, tu sais, comme j’ai aimé ta pauvre mère (z’l) et comme j’aime ton père, qui me précéda en Bretagne (il fit son apprentissage de marin à Loctudy, n’est-ce pas?) où je suis encore. Et je te suis reconnaissant d’avoir gardé un souvenir si vif de mes parents et des récits mirifiques qu’il te et nous faisait.

  2. SCHNEIDER GOURVÈS MURIEL dit :

    Cher Albert, en lisant ton histoire, je retrouve l’amour et la mélancolie de ma mère Lucienne GOURVÈS BITTOUN (Zal) ta cousine, quand elle parlait de l’Algérie. Moi qui suis née en 1962 à Nemours , je ne connais l’Algérie qu’à travers les récits multiples de la famille et je me revois chez tes parents rue de l’estrapade écoutant avec délectation « les longues années de fiançailles » de tata Alice, ta chère maman à Montagnac et l’histoire de la naissance de Port Say que ton père aimait me raconter avec nombres détails et anecdotes. Tu es à ta façon la mémoire vivante de la famille, je suis fière d’en faire partie. A bientôt de te lire à nouveau.

  3. tsofia dit :

    c’est avec émotion que je lis ce témoignage d’une époque et de lieux qui étaient aussi ceux de ma famille, le marché Randon, la rue Marengo, la grande synagogue, époque et lieux pour moi inconnus mais maintes fois évoqués par mes grand-parents et ma mère
    une évocation émouvante…

  4. merizen dit :

    bonjour Mr. Bensoussan,
    Je lis toujours avec plaisir et emotion vos livres qui me font revivre les memes souvenirs, et les memes frustrations,
    je ne suis pas d’Algerie, mais du Maroc, mais c’est tout comme,
    nous avons vecu les memes souffrances et les memes drames, mais Dieu est grand pour ceux qui croient en lui et qui comme vous et
    moi continuent de prier, merci pour ce beau et vrai recit, amities esther merizen

  5. Bernard Lobel dit :

    Mon Cher Albert,nous sommes toujours à l’ecoute de tes souvenirs mélancoliques et souvent douloureux.Tu es un homme de l’ecrit,tu n’en est pas moins un homme d’action.Ta vie est pleine de rencontre et la communauté de Rennes est de celles-ci.Le gymnase ,qui s’en soucie puisqu’il est devenu Centre Communautaire et synagogue que tu fréquentes et qui sont riches de ta présence et de ton savoir.Acceptes le Présent qui te permet de regarder le passé et pense l’avenir pendant qu’il est temps.Tu as tant encore à accomplir!

  6. betty L dit :

    en 1962 j’etais déja jeune maman mariee a BRETEUIL a la grande synagogue oû jacques avait fait sa bar mitzva en pleine guerre avec le grand rabbin KAPPLAN aujourd’hui grace a D…en ISRAEL avec toute notre petite famille reconstruite merci H….

  7. charlin dit :

    A A.Bensoussan :
    vous avez du connaitre mon cousin Robert Abenscour , plus jeune agrégé de Maths de France Prof à Bugeaud ou j’ai fait un an ( Science Ex ) apres m’être fait virer de Gauthier ( Mat Elem) pour absences trop nombreuses .
    Moueil , principal , marié avec une cousine pharmacienne Simone Abenscour..

    Cardonna prof de Physique Chimie .

    J’ai fait moi mon service (28 mois )dans le Hoggar « Sous officier domiclié et résident à Alger ne doit pas y être affecté »" et je me suis retrouvé à In Amguel , à 180 kms au Nord de Tamamrasset ou la France à fait peter les bombes atomiques souterraines qui ont suivies celles de Reggan. Peut-être a-t-il mieux valu …

    A 6 heures de vol d’Alger , c’est vrai que mes sentiments avaint peu de chances de se manifester

  8. betty L dit :

    cette HISTOIRE que nous ne connaissions pas nous emeux profondement

  9. Rouah dit :

    Mon cher Albert, nous sommes de la même génération, toi d’Alger, moi d’Oran et nous avons eu le même parcours et les mêmes douloureuses expériences. Je me sens toujours un étranger dans ce pays que, enfants, nous portions dans nos coeurs. mais la trahison et l’abandon laissent des marques indélébiles, lesquelles à jamais m’empêcheront une respiration d’homme libre. C’est mon épouse, têtue comme une mère juive qui veut rester auprès de ses enfants qui ne m’autorise pas à émigrer dans le seul lieu de la Terre où je serais libéré. merci pour ton témoignage

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