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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Les Psaumes – Tehilim en hébreu, pluriel de tehila qui signifie « louange » – constituent un élément majeur de la liturgie juive. Il n’est pas une prière, pas un office, pas une fête ou célébration, où n’entrent les Psaumes, qui sont louanges au Créateur. En fait, les Psaumes sont pour le croyant le chemin de la prière et de l’élévation. Ils le soutiennent dans sa peine ou son deuil, ils l’exaltent dans sa ferveur et sa prière.

 Le premier mot, celui qui ouvre ce corpus de cent cinquante psaumes, est Achré¸qui signifie « heureux ». « Heureux l’homme qui ne marche pas sur la voie des méchants… », voilà comment débute le livre. Nous sommes dans le domaine de la célébration joyeuse, heureuse, parce qu’il s’agit pour le Croyant de s’armer de Foi et de Piété, afin d’atteindre à l’esprit, à la spiritualité, à la grâce. Le cœur doit être léger, le pas dynamique, l’esprit pénétré de joie, puisqu’il s’agit d’une rencontre – une rencontre souhaitée, voulue, nécessaire – avec le Très-Haut.

Mais le Tehilim en ses cent cinquante psaumes est aussi un parcours du destin hébraïque et juif. Un témoignage historique, bien qu’exprimé par la voie de la poésie. Ainsi assistons-nous au couronnement du roi David, à son règne bâtisseur – il est le celui qui a construit Jérusalem pour en faire la capitale des Juifs (dont le nom vient de Judée), mais c’est son fils, Salomon, qui bâtit le Temple, et les Psaumes s’en font l’écho. Nous avons des psaumes d’exaltation religieuse, de prière à proprement parler, et aussi des psaumes psychologiques, qui traduisent les tourments de l’âme, les doutes, les peurs, la détresse ou la joie.

Et nous avons toute une série de Psaumes dits des « degrés » (Chir Ama’alot), ou de la montée, qui étaient les chants des croyants qui se rendaient à Jérusalem de tous les coins de Judée, au moment de ce que nous appelons les fêtes de pèlerinage : Pessah (Pâque), Chavou’ot (Pentecôte) et Soukkot (fête des cabanes).

Et puis nous traversons l’Histoire : nous sommes avec les Hébreux en exil à Babylone, là leurs ravisseurs leur demandent de chanter quelque chose de leur pays, mais comment chanteraient-ils ? Ils sont orphelins de leur pays.  Ils ont suspendu leurs cithares ou leurs lyres dans les branches de saule et tout ce qu’ils disent alors, c’est le désespoir d’avoir été bannis de Jérusalem après la destruction du Temple par Nabuchodonosor voici vingt-six siècles, mais ils savent dire aussi l’espoir du retour : c’est là que se trouve la fameuse phrase chère au cœur de tout croyant juif : « Si je t’oublie, ô Jérusalem, que ma main droite se dessèche, que ma langue se colle au palais… ». Les paroles de ce psaume 137 ont servi de trame au fameux chœur des Hébreux de l’opéra de Verdi, Nabuco, et ce chant-là a fait depuis plus d’un siècle le tour du monde et la gloire des scènes. C’est dire la force poétique des Psaumes et leur impact sur la conscience humaine.

Nous avons des Psaumes sur l’épopée des Macchabées qui vit les Hébreux se révolter contre l’occupant grec, voici quelque vingt-deux siècles. Des Psaumes au temps d’Antiochus Épiphane, des Psaumes contemporains de Jésus, et de nos rabbins Hillel et Chamaï. Des chants pour tous les moments de la vie et de l’Histoire.

Mais alors comment peut-on dire que ces psaumes sont de David ? Ce corpus important est, bien sûr, de la main de divers scribes. Certains psaumes sont probablement écrits par le chef de chœur, le coryphée du Temple de Jérusalem, ou par les fils d’Assaf qui avaient reçu délégation pour l’organisation de la musique et des chants dans le Temple. Cet Assaf était donc un maître de musique. Sans doute David, dont on sait qu’il jouait de la harpe en chantant ses vers et pouvait ainsi soulager la mélancolie ou la dépression du roi Saül, auquel il succèdera, avait le talent et la veine poétique pour écrire ces louanges. Mais ensuite, selon une coutume universellement répandue, ceux qui se sont réclamés de lui ont continué à lui attribuer, au-delà des années et même des siècles, la paternité de ces Psaumes. On ne prête qu’aux riches ! Les rabbins de notre tradition (le Midrash) disent aussi que David, qui est l’Oint du Seigneur – celui qui a reçu l’onction de l’huile sainte – et par qui doit venir le Messie, avait le don de voir tout le destin d’Israël et de passer, donc, par-dessus le temps, l’espace et la chronologie, pour, en visionnaire, chanter – fût-ce en prêtant sa voix – les heurs, bonheurs et malheurs d’Israël.

Les Psaumes nourrissent toutes nos prières, du matin au soir, et même lorsque nous bénissons notre repas (Birkat Amazone), soit que nous en récitons d’entiers, soit que nous extrayons des versets qui sont mêlés aux paroles de nos prières. Sur la tombe des défunts nous récitons des psaumes alphabétiques, dont les lettres initiales recoupent le nom du mort. Vous n’oublierez pas non plus que le Messie des Chrétiens, en son supplice sur la Croix, a cité, avant d’expirer, un verset de nos Psaumes : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », « Eli, Eli, lamah ‘azavtani », premier vers du psaume XXII, qui était chanté, en préambule du psaume, sur l’air de « Biche de l’aurore », un air profane.

Les Psaumes se terminent par une exaltation permanente, que nous appelons « Hallel » qui signifie « qu’Il soit loué », et qui s’ouvrent et s’achèvent sur ce mot que nous avons en commun, Juifs et Chrétiens, « Alléluia », et qui signifie « Que soit loué Dieu (Ya) ». Tout alors n’est que musique et sollicitation de tous les instruments, dont nous ne connaissons aujourd’hui, parfois, que le nom : instruments à corde, à vent, voix du chœur et du coryphée (chef de chœur). Le psaume 150, le dernier, est à cet égard « l’hymne à la joie » du judaïsme, où Dieu est loué dans son sanctuaire, dans sa puissance, dans sa grandeur, et l’on demande de le louer au son du cor, sur la harpe et la cithare, sur le tambourin, le luth, la flûte et les cymbales retentissantes, en mobilisant les corps qui dansent et les voix qui chantent. Il suffit de le lire en hébreu pour comprendre que chaque mot d’hébreu est lui-même musique *.

En définitive, le Tehilim, qui est aussi notre refuge et notre recours contre le doute, la tristesse, la maladie et le deuil, est pour nous un livre de chants, un livre de piété joyeuse ou secourable, et nous avons grand plaisir, lorsque nous nous réunissons à la synagogue, à entonner à pleine voix et tous ensemble la magnifique poésie des Psaumes.

 

L’autre soir mon écran m’envoie une chanson israélienne, que je trouve quelque peu mièvre musicalement au regard de son contenu : Im eshka’her Yeroushalaïm. Je reconnais aussitôt, car mon oreille en fut bercée pendant toute ma jeunesse, les versets tant psalmodiés – ou pleurés – du psaume 137. Dans ce psaume nous sommes à Babylone, au milieu des Hébreux qui ont été déportés par le Nabuchodonosor après la destruction du 1er Temple. Nous sommes avec eux dans l’exil et la confusion :

« Sur les fleuves de Babel là nous étions et pleurions aussi au souvenir de Sion » Al-naharot babel cham yachavnou gam ba’hinou bezo’hrenou et-tsion.

Comment le Tehilim fait-il un tel bond dans le temps ? Et David, le compositeur de ces chants, peut-il adoucir sur sa harpe – son kinor – le dur chemin de l’exode plus de cinq cents après avoir régné à Sion ? Les Sages, dans la logique de leur science, et la certitude de leur savoir, ont avancé l’idée que David avait « vu » — dans une vision prophétique – la destruction du Temple que son fils Salomon allait bâtir à Jérusalem ; oui, il aurait vu les hordes d’Hébreux en route pour Babylone. Soit. L’âme naïve peut faire taire sa raison et se couler dans la pensée magique qui abolit toute chronologie. Mais nous pensons que le temps n’a rien à voir à l’affaire, puisqu’en fait, dans notre langue ancienne et l’écriture de la Torah, passé et futur se confondent en un présent permanent, intemporel. « Je serai qui Je serai »  – E’hyé asher e’hyé -, dit D.ieu à Moïse au buisson ardent, et nous entendons et comprenons bien : « Je suis qui Je suis ». C’est-à-dire Je suis en permanence, hors des catégories contingentes de l’horloge des hommes, Je suis en éternité. C’est pourquoi nous n’attachons pas une importance radicale au scribe du Tehilim. Le roi David est-il l’auteur de tous ces psaumes ? Eh bien, soit ! Nous savons bien que lorsqu’il ne tenait pas sa fronde, il prenait sa harpe contre lui et en jouait, et chantait, notamment pour dissiper la mélancolie du roi Saül – auquel il va succéder. Il n’empêche que le Tehilim nous parle dans notre temps et parcourt notre histoire, la montant et la descendant à l’image de l’échelle de Jacob.

Alors, dans ce psaume 137, les verbes de la plainte s’expriment au futur, mais nous les comprenons et traduisons au présent : Si je t’oublie – Im eshkah’er… qu’elle oublie – tishkar. Le lecteur du Sefer, du Livre, est familier de ce régime verbal qui fait de notre Torah un ouvrage éternel parce que tous temps confondus.

S’il est vrai que sur notre planète bleue il y a nuit et il y a jour, comme nous l’apprenons au premier chapitre de la Genèse, dès lors qu’on s’élève dans le ciel, ces catégories lumineuses disparaissent, et avec elles le temps. Plus de nuit, plus de jour, plus d’hier, plus de demain, mais le ténébreux éclat d’un temps perçu comme immobile alors même qu’à nos yeux, fondu en espace, il file vertigineusement.

C’est de cette ambiguïté que naît la poésie, et le baroque espagnol, par la voix d’un Góngora (dont la judéité, aux dires de ses détracteurs, pointait du nez), sut donner dans ses Solitudes une vision du monde évoluant dans la « confusion », celle du temps et de l’espace, par le récit d’un naufragé, d’un premier homme, perdu au milieu des ombres, « foulant des crépuscules (crepúsculos pisando) »… et « la douteuse lueur du jour (la dudosa luz del día) ». C’est la naissance du monde et l’homme est seul dans la nuit : Berechit.

Le psaume 137 nous situe au milieu du chemin, dans une ouverture qui semble annoncer les plus célèbres vers italiens : « Au milieu du chemin de notre vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. J’avais perdu la voie droite », ainsi qu’a chanté Dante Alighieri (Nel mezzo del cammin di nostra vita…). Nous sommes là avec le psalmiste, « sur les fleuves de Babel », hors les murs de la ville, ainsi qu’il sied aux bannis et aux réprouvés. Ainsi naguère, dans notre longue Golah, les Juifs avaient eu obligation, par exemple dans la Tlemcen du XVe siècle, de camper au-delà des portes de la ville… jusqu’à l’avènement du miraculeux Rab Ephraïm Enkaoua, un rabbin et médecin qui, ayant guéri la fille du sultan, avait obtenu de ce dernier la grâce d’habiter au cœur de la capitale almohade.

L’histoire se répète. Mais là nous sommes aux portes de Babylone et le peuple hébreu se lamente sur son Paradis perdu, « au souvenir de Sion (bezo’hrenou et-tsion) ». Ces Hébreux interdits de séjour ont suspendu leurs harpes aux branches des saules, ‘aravim. Et l’on sait que le saule est l’arbre du souvenir nostalgique. Mais c’est aussi cet arbre originaire de Mésopotamie, berceau d’Abraham, dont la feuille, ’aravah, associée au loulav et suspendue à la Soukka, qui est tente d’exil, a un rôle protecteur. L’interprétation kabbalistique fait de l’’aravah le symbole de celui qui est exclu de l’étude de la Torah et des mitzvot, des bonnes actions, symbole du rejet et de la désolation ; par ailleurs, le saule est associé à la bouche, et donc ici au mutisme de ce peuple qui a perdu son Temple et l’exercice du culte. C’est pourquoi, dans ce psaume 137, les harpes sont suspendues aux branches du saule, et le texte précise : beto’hah, tout au fond de l’arbre, tout dedans, noyées dans le bruissement du feuillage. Mais voilà que le Perse vainqueur demande à l’esclave hébreu de chanter et de le divertir. Tout comme Samson aveugle et dépossédé de sa force chevelue est sommé de réjouir, par sa lourdeur impuissante d’ours enchaîné, la foule philistine massée dans le temple, et va appeler sur elle le châtiment du ciel en précipitant les colonnes, ainsi le peuple exilé consent-il à dépendre, à reprendre sa harpe et à exprimer sa douleur, avant d’excréter ses imprécations. Aux ‘erou ‘erou ! – « rasez, rasez ! » – des Babyloniens répondront en fin de psaume ces verbes de vengeance, aussi expressifs qu’agressifs : yo’hez, « écrasez », nipets, « fracassez ». Mais avant la malédiction vient la plainte qui s’exprime comme un acte de foi. Non, ici, pas de cendre sur la tête ni de poing frappant la poitrine, pas d’accablement ni de démission, pas de victimisation déplorable, mais le serment positif de garder vive la mémoire de Sion et de retrouver la voie droite dont parlera Dante. Alors s’élève le verset le plus beau, le plus fort de toute l’histoire d’Israël : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite s’oublie (ou se dessèche) », qu’il faut scander en hébreu : Im eshka’he’h Yeroushalaïm tishka’h yemini. Vers parfaitement rythmé par la répétition du verbe lishkoah’ = oublier, conjugué au futur (mais au sens présent) : eshka’h = j’oublierai et tishka’h = elle oubliera, autrement dit, qu’elle oublie ! La forme tishka’h, avec sa consonne T occlusive sourde initiale, relayée par la consonne K occlusive sourde médiane, dit bien la violence de l’expression verbale : qu’elle s’oublie, ma main, qu’elle dépérisse ou se dessèche, qu’elle oublie de fonctionner. Quant à l’objet de cet oubli, la main, comment ne pas voir la répétition plaintive de la voyelle I : yemini ? Et surtout, comment ne pas voir en yemini le rappel musical, par l’initiale ye répétée, de Yeroushalaïm ? Nous avons là un procédé poétique des plus élaborés et des plus efficaces. C’est cela la beauté du vers, par ailleurs choyé par la répétition de ce doux chuchotis – esh — au sein de Yeroushalaïm et de eshka’he’h. Et enfin, ce rythme du vers en neuf pieds scandé 1-3-5, en respectant la gradation impaire de un à trois à cinq, est proprement le rythme élégiaque, que l’on retrouvera en poésie latine dans le rythme dactylique (le dactyle se compose d’une longue suivie de deux brèves ? ? ?). Eh bien ! si l’on songe qu’en poésie latine le dactyle est suivi du spondée (composé de deux longues ? ?), nous voyons apparaître là un antécédent de l’hexamètre dactylique latin avec ce jeu subtilement rythmé de eshka’he’h – dactyle : une longue + deux brèves – et de tishka’h – spondée : deux longues, ici bien martelées en deux temps, tish-ka’h. En définitive, l’amour choyé de Jérusalem s’exprime d’une voix brisée s’étranglant dans la plainte, sur la corde aigue de la harpe décrochée du saule.

Mais lorsqu’on pleure, on pleure à plusieurs reprises, les larmes sont abondantes et réitératives, et donc si la main dépérit en même temps que la voix se perd dans le cri, la langue à son tour va se paralyser et coller au palais. Et le vers se prolonge ainsi : tidbak lechoni le’hiki. Avec cet impératif d’une rare violence tout en occlusives sourdes T + K à l’initiale et en finale, avec au milieu les occlusives sonores D + B : quatre occlusives en un mot de deux syllabes, c’est un record et c’est éminemment expressif de violence, car la consonne occlusive n’est rien d’autre qu’un blocage du souffle brutalement relâché ; l’occlusive, c’est la consonne de l’explosion (ainsi explique-t-on le fameux big-bang de la Genèse par les deux violentes occlusives sonores bilabiales de Berechit Bara). Mais par ce vers, nous voyons aussi se prolonger la plainte initiale dans lechoni suivi de le’hiki : trois I aigus et c’est la poursuite du cri. Mais enfin, ce cri, cette plainte, cette violence des sons, tout cela est au service de la résolution finale, exprimée à nouveau sous forme de condition : im-lo ezkere‘hi im lo a’ale et-yeroushalaïm ‘al rosh sim’hati : « si je ne me souviens de toi, si je n’élève Jérusalem sur la tête de ma joie ». Ainsi l’acte de foi exprimé dans la plus haute poésie se ramène-t-il à l’obligation de mémoire. On sait, depuis, que l’impératif Yizkor – « il se rappellera », « rappelle-toi » – est devenu un impératif catégorique du judaïsme. Mais ici, la mémoire ne s’applique pas aux malheurs qui vont suivre – et, en dernier lieu, à la Shoah –, ce souvenir sur lequel nous prêtons serment depuis vingt-six siècles est celui de la Cité de la Torah, la ville de David, celle d’où sont issues la Loi et la Parole : Jérusalem.

Albert Bensoussan

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Une Reponse to “Albert Bensoussan : La poésie des Psaumes”

  1. merizen dit :

    bonjour Mr. Bensoussan,
    voila un bail que je n’ai eu le plaisir de vous lire, mais je peux dire qu’avec vous j’apprends toujours qq chose, mon pere ZL
    nous avait dit, regardez les enfants, je suis riche, j’ai de l’argent, mais ceci n’est que materiel,mais vous vous etes jeunes,
    n’arretez jamais d’apprendre, eh, bien a mon age, j’apprends toujours qq chose de nouveau avec vous merci Mr. Albert Bensoussan.
    esther

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