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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Dernier jour à la Foire du Livre de Bogota, ce 29 avril 2012.
Je jette un dernier regard sur cette semaine écoulée, l’avion du retour m’attend. Je fus ici en tant que traducteur, mon métier, si éminemment juif à travers l’histoire. Mario Vargas Llosa, mon auteur de prédilection – je suis sa voix française depuis quarante ans – a laissé un portrait du traducteur dans son roman Tours et détours de la vilaine fille. Celui qu’il appelle le Drogman s’appelle dans sa fiction Salomon Toledano, et a quelques-uns de mes traits, à commencer par cette référence à Tolède, capitale des traducteurs au Moyen âge. Tolède fut , du XIIe au XVe siècle, le berceau de ma famille, depuis le célèbre Yossef Abenxuxen, percepteur d’impôts du roi (almojarife) et bâtisseur de la plus belle synagogue de la ville, aujourd’hui monument historique (Santa Maria la Blanca). Telle est ici, en Colombie ma carte de visite. Mais hier, pour le shabbat, je fus à la synagogue et j’ai rencontré ce même visage si émouvant du judaïsme, où qu’il se trouve de par le monde.

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En novembre dernier, je fus, pour les mêmes raisons, au Costa Rica, petit pays et grand ami d’Israël, avec une belle synagogue ayant pignon sur rue, et une ambassade d’Israël active et efficiente. L’ambassadeur du moment, Daniel Saban – par ailleurs, natif de Ghardaïa, en vieille Algérie – me reçut non pas comme un prince, ce que je fus aussi – mais comme un frère, ou pour mieux dire, un fils d’Israël. Et c’est ici aussi, à Bogota, mon seul passeport.

La synagogue où je vais – Comunidad Hebrea Sefaradi[1] – est une bâtisse aux hautes grilles de fer verrouillées, et un petit guichet par la fente duquel je suis invité à présenter mon passeport : la clapet se ferme, j’attends dix minutes, puis le grand portail de fer s’ouvre précautionneusement et me laisse passer. Derrière cette frontière, une vaste cour et un petit escalier sur la droite mène à la Beth Haknesset. Sur son flanc, une grande cabane ouverte aux quatre vents, qui servira sans doute pour Souccot. Face à la synagogue, un autre bâtiment abrite le Talmud-Torah et les bureaux d’aide et de bienfaisance.

Ce samedi matin, dans la grande et belle salle ornée d’une tribune en hauteur, une cinquantaine de fidèles. Le rideau de l’Ekhal a été offert par José Sasson – un nom comme le mien. Je reconnais les chants, ce sont les miens, nous sommes entre Séfarades et les fidèles sont, pour la plupart, descendants de ces Turcos, venus du Moyen-Orient dans les années vingt, fuyant la domination ottomane, qu’ils soient juifs ou chrétiens (de religion orthodoxe, et il y en a des centaines de milliers en Amérique latine). Ces Turcos juifs portent des noms qu’on reconnaît comme d’origine libanaise, syrienne, égyptienne… (Harari, Abadi, Sasson, Natan, Halfon, Benchetrit…). Je m’entoure de mon Talit, vais saisir un Sidour sur la table à l’entrée, et je me retrouve joyeusement parmi les miens. Comme je le fais à Rennes, pour Chabbat, je me mêle, à la fin de l’office, à tous les endeuillés et récite pieusement le kaddish du kahal. Mais là, en ce lieu si loin de mon domicile, ma voix se brise, non pas que j’aie pensé à cet instant à mes propres défunts, qui me furent si chers et dont la récente disparition m’a bouleversé, mais parce que ce judaïsme lointain, si vivace et si fragmentaire, ou disons résiduel, me prend à la gorge. Je suis ému d’être au bout du monde (à onze heures de Paris) et d’unir ma voix hébraïque à ces Juifs que je reconnais comme de ma famille. Oui, ma voix se brise, je m’appuie contre mon voisin qui, colombien lui, a gardé une voix forte : yehé chelama rabba min chemaya ‘haïm vessaba…

Le premier Juif en Amérique fut assurément ce Luis de Torres qui accompagna Christophe Colomb sur ces caravelles, en 1492, et qui était interprète. Le Conquistador pensait qu’il lui serait utile pour entrer en contact avec les populations indigènes ! Il y a actuellement sur ces terres latino-américaines près d’un demi-million de Juifs, principalement en Argentine. En Colombie, on me dit qu’il y a quelque cinq mille familles juives, et l’on trouve des synagogues dans toutes les grandes villes du pays. 5 ou 6 pour Bogota, et plusieurs à Medellin, à Cali, à Barranquilla, Cartagena ou Popayan. À la foire du livre de Bogota, il y avait aussi pas mal de Juifs, écrivains, traducteurs, critiques, car il est vrai que l’Amérique latine compte grand nombres d’intellectuels juifs. Et qui le sont profondément, même s’ils ne sont pas tous (comme moi ?) des piliers de synagogue. Les enfants et petits-enfants de ces immigrés du XXe siècle qui étaient petits commerçants, de préférence, ou tailleurs, sont devenus, en maints endroits d’Amérique, des têtes pensantes et des phares lumineux. Ici, comme ailleurs, les fruits ont passé la promesse des fleurs.

Un mot pour finir. J’ai déjà parlé volontiers de mon auteur colombien, Héctor Abad, dont j’ai traduit pour Gallimard le poignant roman L’oubli que nous serons, un roman qui s’ouvre sur l’exergue de Yehouda Amichai

« Et pour l’amour de la mémoire

Je porte sur mon visage le visage de mon père. »

Et je sais qu’un jour Héctor Abad, le plus grand écrivain de la Colombie, et dont l’œuvre est pleine de références judaïques, pourra légitimement concourir pour le Prix Jérusalem (qui a distingué d’autres écrivains d’Amérique latine comme Borges, Octavio Paz, Ernesto Sábato et Vargas Llosa). Eh bien, Héctor, que son père , médecin, a circoncis lui-même (pour des raisons d’hygiène, disait-il), un père qu’on appelait chez lui curieusement « Aba » (en hébreu, donc !), et qui a une mezouza chez lui, s’appelle Abad et  il me disait qu’il aurait pu ou dû s’appeler Abadi. Il l’écrit, même, dans un récit de voyage intitulé L’Orient commence au Caire. À la synagogue séfarade de Bogota, j’ai parcouru les noms de ceux qui ne sont plus sur le tableau aux veilleuses, et voilà, j’ai trouvé mentionné deux fois le nom d’Abadi. Mon ami, ce matin, alors que nous nous disions adieu, en était fort touché, et il m’a demandé inopinément de lui réciter le Kaddish : Yitgadal veyitkadassh chemé raba… Et voilà pourquoi ce séjour à Bogota m’a ému aux larmes. Mon beau judaïsme de partout, mon judaïsme à ciel ouvert, mon judaïsme dans sa clôture, ma famille dispersée, quel amour si grand je vous porte !

Albert Bensoussan



[1] Comunidad Hebrea Sefaradi de Bogota   -   Vaad HaChashrut de Bogota

Calle 79- N9-67, Bogota, Colombia

Rabbi Shlomo Meir Elharar

Email: sefaradi@unete.com

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