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Jonas dans le ventre du poisson (Méditation pour Min’ha de ce Kippour)

albert-bensoussan-2012

J’ai taillé ma barbe de grand-père. Mais j’ai quand même l’air d’un vieux Juif, surtout avec le chapeau. Alors je me suis présenté tête nue et rasé de pas trop près, ni de trop loin, moitié Gainsbourg, moitié Arafat, et donc métèque à part entière. J’ai la chambre 18 dans cet hôpital des mers du Sud. Un quartier silencieux, seulement balayé par ce vent des côtes qui a forci en traversant la lande. Le seul bruit que je perçois c’est cette grenouille dans mon ventre qui coasse ou croasse, qui gargouille et crie famine. Je suis ici pour un test que l’on appelle « test de jeûne de Conn » – ça ne s’invente pas -, un débat difficile entre le pancréas et les surrénales, quelque chose comme une variation sur le thème « je t’aime, moi non plus », façon Gainsbarre.

Alors voilà, il me faudra rester 72 heures sans la moindre bouchée sous les dents. Un peu longuet et affligeant ce jeûne, tout à la fois maxi-Kippour et mini-Ramadan : alors je ramène la gandoura de ma couverture sur mon visage et cache à mon voisinage cette face usée de Juif ou d’Arabe, avec ce « nom pas commun », comme l’a fait remarquer la fille de salle en consultant la fiche au pied de mon lit. Vrai, avec tous ces Ben, allez savoir à qui l’on a affaire !

Il s’agit donc de m’affamer pour apprécier la révolte interne. Et que va dire l’Insuline, et que vont faire les Surrénales, et qu’en est-il de Miss Glycémie ? Bref toutes les hormones sont convoquées sur la passerelle pour un passage en revue et en déshabillé. Il s’agit bien d’un examen de santé, mais cette fois nulle peau d’âne au bout : la seule récompense promise, c’est justement l’échec et mat – sans que le Cheikh ne meure… -, et qu’il n’y ait rien, que ce soit la nullité absolue qui l’emporte. Le rien. Le presque rien. Le pas grand chose. Le pouvez rentrer chez vous. Et sans ambulance, allez !

Pour l’heure c’est plutôt le calme plat dans mes intérieurs. Hormis le croa-croa intermittent dans la poche stomacale désespérément vide. Je peux boire, néanmoins. Mais comme Lazarillo de Tormes je n’en ai cure : De sed no era mi congoja…, la soif n’était pas mon fort – je traduis à vue de nez. Sera-ce une aventure picaresque ? une plongée temporaire dans le Tiers Monde et l’enfer en faim de Calcutta m’enfin ? Ma grand-mère, Lalla Sultana, qui était guérisseuse et avisée, s’affamait chaque jeudi de la semaine : vœu de piété ou prescription diététique ? Ce jour-là elle refusait le café du matin et gardait sa chambre d’où nous ne la tirions qu’au soir avec la bonne odeur de la soupe. Quant à mon grand-père Yéhouda, père de mon père, qui est celui qui a ouvert la voie, il avait fait ce vœu insensé de rester une semaine sans manger et sans boire, et c’était quelque chose que ne pratiquaient alors que les sages entre les sages de Debdou, cette Séville marocaine où les Juifs chassés d’Espagne en 1391, un siècle avant l’édit d’expulsion (1492) des Rois Catholiques, avaient élu domicile et ouvert la première source au désert marocain : l’oued Isbiliya – nom arabe de Séville. Mais même l’eau il n’en buvait pas pendant son jeûne. Heureusement chez nous la semaine ne dure que six jours. À cause du Shabbat. Le monde est créé en six jours, la guerre est faite en six jours, et l’on jeûne six jours durant. Les trois premiers jours, le jeûneur a pu vaquer à ses occupations, occuper sa place au souk (le shouk) avec son étal de rubans et lacets, décharger l’après-midi sur ses vastes épaules les sacs de ciment du bateau au mouillage, car il avait six enfants et deux métiers : porteur et colporteur. Et toujours sans la moindre bouchée ni le plus mince filet d’eau. Et trois jours après, les ultimes, il est resté à l’ancre, au lit, dérivant peu à peu vers la consomption, ou l’agonie. À la clôture, peu avant l’accueil de la Choulamit qui, traditionnellement, se confond avec la fiancée Shabbat, tout ce que le bourg de Ghazaouet comptait de Juifs pieux, avait défilé à son chevet, et chacun avait plongé la cuillère de bois dans le bouillon tiède aux yeux de poule, puis l’avait approchée des lèvres desséchées qui peinaient tant à s’entrouvrir, et les gouttes ruisselaient autour de la bouche, irriguant la barbe et, pour quelques-unes seulement, le gosier muet où les cordes vocales s’étaient fossilisées. Et à chaque larme de bouillon il y avait eu pour l’échanson à la cuillère une bénédiction qui valait son pesant de déluge, car la colombe salvatrice voletait sur le front de chacun des contrits, recevant ainsi avec la bénédiction de mon grand-père un peu de sa sainteté, tandis que du corps gisant du grand jeûneur le souffle divin s’échappait à lentes exhalaisons, tapissant de bonheur la maison de survie, encensant l’assemblée (le kahal) entière qui, à tout jamais, serait aimée de Dieu. Certains s’en repartaient en pleurant. D’autres, le regard illuminé, lançaient des Shabbat Chalom comme autant de langues de feu sur les vieux murs de la mechta…

Ce sont là images de délire superposées à ma famine.

Car moi qui gis pour un jeûne que je n’ai pas voulu, et qui s’étire en barrant mes lèvres et soudant ma gorge, je n’ai même pas la force, aux entrailles des monts où je suis descendu, aux abysses du Shéol, de ce gouffre au fond de l’océan de mon lit et dans le ventre du gros poisson (était-ce vraiment une baleine, ô Jonas, un cachalot cracheur de houle ?), de clamer vers Toi, de crier dans ma détresse, d’affronter tous les brisants et ces vagues qui me submergent de ténèbres. Les verrous de la terre sont tirés sur moi, sur ma vie si compliquée qui n’a toujours pas su choisir entre la mondaine illusion et le dénuement de l’élection. Partagé de bras, ligoté de membres, en total abandon, me voilà bel et bien enfoui dans la fosse et posant sur mes lèvres l’invocation d’Isaïe : Eli Eli lama ‘azavtani. Lama sabakhtani, traduit l’araméen, ainsi recensé dans l’Évangile de Marc.

Dis-moi encore, Grand-père, ô mon Yéhouda, ô vieux Juif, me feras-tu remonter du trou – du bor – et retrouver la voie ?

Un fumet passe au loin, dans le couloir hospitalier. La fille de salle poussant sa benne – ou son anti-Ben – distribue le repas qui m’est refusé. Alors qu’il me reste encore des lèvres pour faire exploser la grenade, des dents pour broyer toute volaille d’offrande, une gorge pour déglutir, d’une seule bouchée, une orange entière, à l’instar de Victor Hugo en sa bouche d’ombre. Il m’apparaît alors que le plus triste dans la mort, c’est qu’on n’a rien à croûter. Là, la chair se dévore elle-même, et c’est cela le dessèchement, le pourrissement végétal, et ce corps déjà parcheminé de papa étendu sur la table des laveurs, ces compagnons compatissants du « Dernier Devoir » qui me réclamaient les seaux de source tiède afin de laver, selon le rite, ce qui pouvait rester de vie dans cette mort, tandis que retombait le rideau, s’éloignaient les jours, refluaient définitivement les eaux d’arrière-saison…

Et puis le temps a passé, plantant douillettement ses crocs sur ma chair avachie. Et toutes mes crises d’hypoglycémie, mes malaises vagaux, ma crise comitiale… Dont la dernière m’est venue l’autre dimanche (yom richone) lors d’une réunion du kahal à la synagogue, qui s’était close sur une profusion de beignets au miel – le miel me fut fatal, nahon !

Après quatre-vingt-deux heures de famine – oui, j’ai eu la force de les compter -, et plus de vingt prises de sang, dont dix redoublées en raison de veines indociles qui roulaient sur la houle de mon vertige, enfin un bol fumant de café me fut avancé. Mais où était la cuillère en bois ? Où les compagnons de la dernière foi se relayant au bouillon pour implorer ma bénédiction ? Je n’étais qu’un vieux Juif anonyme, sans force et sans grâce, qui remettait en place dans la glace, en silence, toutes ses rides et ses plis et ses plaies.

Albert Bensoussan

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4 Reponses to “Albert Bensoussan – Jonas dans le ventre du poisson”

  1. Bensoussan Albert dit :

    Mes très chers,
    Comme vous l’avez vu ou le verrez par le texte suivant, Jonas est sorti du ventre de la baleine, et d’ailleurs il n’y avait pas de baleine. Chavoua tov le koulam
    Albert Abraham

  2. nicole myriam Madar dit :

    Merci pour ce texte magnifique, de notre vieux juif, pas si vieux, car si vif encore …., et oui nous l’admirons aussi, et l’aimons.
    Continuez Monsieur Albert Avraham Mordekhai Leon …ou Jonas, avec votre gueule de métèque de nous en mettre plein la tête, ou les yeux de vos belles histoires.
    Gmar ‘Hatima tova !!!

  3. Meinnel Françoise-Déborah dit :

    Le « vieux Juif anonyme » est celui que j’aime et admire infiniment et il n’est ni vieux, ni anonyme grâce à D. ! Françoise-Déborah.

  4. montes dit :

    M.Albert Bensoussan, vous n’avez pas du tout la tête d’un métèque, ni d’un « vieux juif » (je vous cite) mais d’un Européen, tout comme moi ayant les memes racines ,(je suis pied-noir andalous,mais pas hébreux), je ressemble moi-meme plus a un savoyard qu’a un espagnol d’andalousie.

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