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Prof Albert Bensoussan

Prof Albert Bensoussan

Élie Wiesel
Eliezer Wiesel
1928 Sighetu (Roumanie) – 2016 New York
« La mémoire lui survivra »

On le croyait indestructible, comme notre mémoire. Notre mémoire juive désormais orpheline d’une de ses plus grandes voix, d’un de ses maîtres et pères avot – אבות. Élie Wiesel – z’l − nous a quittés. Mais la mort lui avait déjà fait signe voici quelques années, et il avait témoigné de sa victoire sur elle, de sa survie, dans un livre des plus émouvants, Cœur ouvert (Flammarion, 2011), sur lequel, sitôt paru, j’écrivais ceci :

Le grand Élie Wiesel, une des voix les plus fortes et les plus entendues du judaïsme mondial et français – puisqu’il rédige dans notre langue depuis plus de cinquante ans – a toujours écrit en nous ouvrant son cœur, et nous n’avons rien ignoré de sa naissance, de sa vie au shtetl, de son assiduité au heder et à la yechiva, de sa piété hassidique, et nous avons eu le cœur étreint par sa Nuit, son évocation de Birkenau et de Buchenwald, et puis le cœur joyeux après l’obtention de son Nobel de la Paix. Nous vivons depuis vingt lustres dans l’intimité et l’amitié de cet homme au destin exceptionnel. Nous le voulons avec nous, toujours présent, ardent lutteur et homme de partage comme il en est peu, et nous l’exigeons du ciel pour au moins cent vingt ans. Et puis cette crainte soudaine, en ce début d’été 2011, la maladie : on sait que le bonhomme a toujours été sujet à d’intenses migraines, de son enfance à aujourd’hui, avec cette seule et curieuse parenthèse de son internement à Birkenau (la science n’a pas réponse à tout) ; il se croyait atteint du ventre ou de la tête, et voilà que c’est le cœur. C’est le cœur, le cœur, lui dit un jour son cardiologue et lui crut entendre ce médecin ridicule de Molière clamant « le poumon, le poumon, vous dis-je ! ». Il traîna donc les pieds, mais c’est pour très vite se retrouver en salle d’opération : à cœur ouvert !

Voilà le cœur qu’on arrête, la veine de substitution, le ballon qu’on introduit, le pontage coronarien. Alors cette fois il a peur de mourir. Sa femme, la dévouée Marion, est là, fort angoissée, ainsi que son fils Elisha, qu’il porte sur sa tête (comme disait ma mère pour signifier l’amour extrême). Et il entend aussi ses petits-enfants, dont cet Elijah qui lui dit, le voyant tant souffrir alors qu’il l’aime tant : « Si je t’aimais plus, Grandpa, aurais tu moins mal ? » – ce en quoi il était bien le petit-fils de Wiesel et en avait, parfaitement, hérité les gènes, ou peut-être le génie.

Le malade revoit ses anciennes opérations (amygdales, appendicite) et revit ses douleurs ; cette fois, va-t-il y rester ? Sa vie défile, et Eliezer (son prénom véritable) en appelle à son père (disparu au camp) qui lui répond, et à Dieu, qui ne répond jamais. Lui n’est pas Moïse, mais il est questionneur en diable. Sachant bien que les questions relèvent de l’éternité et les réponses de la contingence, ce pourquoi il estime que l’Éternel est autant présent dans les questions que dans les réponses. Être questionneur c’est être éminemment juif, on le sait bien (sans avoir lu le Talmud) et c’est signe de piété suprême, mais dans cette question supérieure : Où était Dieu à Auschwitz ? Que pouvait répondre Hachem ?  Élie Wiesel, lui, répond : « J’avoue m’être élevé contre le Seigneur, mais je ne l’ai jamais renié ». C’est un vrai Juif pieux et pratiquant qui parle ici. Sorti vivant de l’opération, il réclame talith et tephilines. Mais surtout il nous délivre, une fois de plus, lui, l’immense professeur, la leçon essentielle : Notre religion refuse la mort et nous pousse désespérément à la vie – et il en est bien convaincu, lui qui a survécu, en portant l’immense cicatrice du deuil de ses parents et de sa petite sœur Tzipora, disparus aux camps – : face au philosophe (Montaigne), il estime que philosopher n’est pas apprendre à mourir, mais apprendre à vivre, conformément à la phrase liturgique : Oubakharta bakhaïm  : tu choisiras la vie. Chez nous, les Juifs, la vie est sacralisée, au point qu’il est permis de transgresser la Loi et ses terribles impératifs dès lors que le pronostic vital est menacé. La plupart des ennemis d’Israël sont voués et vouent leur progéniture à une culture de la mort, mais les Juifs ont, rivée au corps, inscrite en l’âme, la culture de la vie. Alors il se dit, Élie, alors qu’on l’endort et qu’il s’imagine ne plus revenir : « Le corps n’est pas éternel, mais l’âme l’est. Le cerveau sera enterré, mais la mémoire lui survivra ».

Cet espoir ne doit jamais nous quitter. Chez nous la mort est impure, les Cohen, qui sont les serviteurs du culte divin, ont l’interdiction de pénétrer dans les cimetières, et Wiesel ajoute, pour achever de nous convaincre que la mort est impure, que, s’agissant de Moïse, c’est Dieu lui-même qui s’est « chargé des obsèques » !

Mais quelle leçon, encore supérieure, nous délivre ici ce petit livre que chacun devrait avoir lu et médité. Croyant mourir, il se tourne encore vers l’Autre – qu’il a tant aidé et aimé sa vie durant, et il s’écrie : « Je sais que toute quête implique l’autre, de même que toute parole peut devenir prière. Si la vie n’est pas une célébration, à quoi bon s’en souvenir ? Si la vie – la mienne ou celle de mon prochain – n’est pas une offrande à l’autre, que faisons-nous sur cette terre ». Élie Wiesel écrit ici son testament de son vivant. Puisse-t-il nous rester cent vingt ans. Mea ve esrim chana. Amen.

Hélas, ce ne put être, et Élie a été emporté en sa quatre-vingt-septième année, ce 2 juillet 2016. Nobel de la paix, grande voix de l’humanisme, ce scribe majeur a été ravi, comme Moshé, ‘al pi על־פּי, sur les lèvres du Maître de l’univers et dans l’ordre des choses de la vie, mais son souvenir, sa mémoire, repose à tout jamais au fond de notre cœur.

Albert Bensoussan

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2 Reponses to “Albert Bensoussan : Élie Wiesel”

  1. Bensoussan dit :

    Je reçois ce commentaire de mon amie Lisa Block de Behar, universitaire de Montevideo, dont le petit-fils porte justement le prénom d’Élie, en hommage à Wiesel:

    « Encuentro este muy emocionante texto tuyo sobre Elie Wiesel. sus operaciones, la réplica de su nieto…
    Ayer, en casa, comentamos con los chicos la muerte de Elie Wiesel a quien seguimos desde hace décadas: entrevistas, libros, pronunciamientos. Durante largos años resonaban en nuestro interior, cuando hablábamos con alemanes o al ir a Alemania, sus voces expresando la más profunda desazón por no poder sentir odio. No había más que amor en este buen judío que, a nuestro sentir, sabía reunir todas las virtudes de un judío virtuoso. Varias veces, en diferentes cursos, citaba a Elie Wiesel, citando a Baal Shem Tov, y la alegría como respeto a D’os, el mal humor o la tristeza, como una blasfemia.
    Uno de nuestros nietos, hijo de Daniel y Laura, se llama Eli por Elie Wiesell. Solo Eli, ni Elie, ni Eliezer.
    Un gran abrazo, muy agradecida,

  2. Claude Kayat dit :

    Hommage amplement mérité et, comme toujours, magistralement rédigé.

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