pub2011

André Namiech

André Namiech

Certains d’entre nous doivent se souvenir encore de cette tragédie cornélienne où Rodrigue, le héros de cette pièce, se voit obligé de venger l’honneur de son père, en tuant le père de Chimène, sa fiancée.
C’est dans ce contexte dramatique que Chimène fait appel au « sentiment de cœur » de Rodrigue pour lui demander d’épargner son père.
C’est de ce dilemme sans doute, entre le cœur et la raison, qu’est naît l’expression « Le cœur a des raisons que la raison ignore ».
En relisant le livre de l’Exode, dans la traduction française de la Bible, (version du rabbinat français), j’ai fait un rapprochement avec le texte qui précède.
En effet, au chapitre 24 – 7, on peut lire : « Lorsque Moïse, de retour du mont Sinaï, eut transmis à son peuple toutes les paroles qu’il avait reçues de l’Eternel, le peuple entier s’écria : « Tout ce qu’a dit l’Eternel, nous l’exécuterons ». Après avoir écrit les paroles de l’Eternel dans le « Livre de l’Alliance », Moïse en fit à nouveau une lecture au peuple qui déclara : « Tout ce qu’a prononcé l’Eternel, « nous l’exécuterons docilement… »
Cette traduction française ne reflète pas correctement le texte hébreux original qui dit précisément : « Naàssé vé nishma », ce qui signifie : « nous ferons… et nous entendrons », et non pas « nous exécuterons docilement ». Le mot « Nishma », inclut à la fois l’audition et la compréhension…
Il semblerait que ceux qui ont traduit le texte hébreu en français, se sont trouvés devant un problème de cohérence qu’ils ont voulu corriger. En effet, dans le texte hébreu on découvre un processus inhabituel et apparemment contraire à la logique. En principe, l’audition et la compréhension d’une parole précèdent son exécution. C’est le moyen d’y adhérer intellectuellement et consciemment, car sans cette compréhension préliminaire, on supposerait que l’engagement d’exécuter une action aurait été fait sous la contrainte.
C’est ainsi que certains exégètes ont pensé effectivement que c’était sous la contrainte et la peur que les Hébreux avaient accepté précipitamment les paroles divines, lorsqu’ils dirent « Na’assé vé nishma », alors qu’ils se trouvaient au mont Sinaï.
Comment sont-ils arrivés à cette interprétation?
Le texte de la Bible, (d’après la traduction française) dit à ce sujet (Exode XIX-17) : « Moïse fit sortir le peuple du camp au-devant de la Divinité, et ils s’arrêtèrent « au pied » de la montagne… »
Or, le texte original en hébreu, mentionne que le peuple se trouvait à ce moment-là « sous » la montagne « bé takhtit », et non pas « au pied » de la montagne, comme il a été traduit dans la version française.
C’est donc d’après ce mot, que les exégètes ont expliqué leur une théorie selon laquelle l’Eternel avait menacé les Hébreux de les faire périr, en les écrasant « sous » la montagne, s’ils n’acceptaient pas la Loi qu’Il venait leur offrir.
D’après cette hypothèse, on se trouverait effectivement en désaccord avec le principe du « libre arbitre », pilier du Judaïsme qui n’envisage la responsabilité d’un acte que chez un homme libre et conscient. C’est pourquoi Dieu se présente d’abord comme un Libérateur, en déclarant à Moïse : « Parle ainsi aux enfants d’Israël : Je suis l’Eternel ! Je veux vous soustraire aux tribulations de l’Egypte et vous délivrer de sa servitude » (Exode VI-6).
Quel rapport avec le dilemme de Rodrigue ? J’y viens.
Le « savoir » qui précède une action, peut être acquis de deux façons différentes : Soit intellectuellement, grâce à des connaissances apprises au fil du temps, en respectant un raisonnement logique et progressif ; soit par intuition, c’est-à-dire par une connaissance innée, spontanée et venant du « cœur ».
Partant de ce principe, et pour retrouver plus de cohérence aux textes précédents, ne pourrait-on pas penser que Moïse a choisi de faire appel « au cœur » des Hébreux pour faire accepter la Loi divine (comme Chimène avait fait appel au cœur de Rodrigue, pour implorer sa clémence).
Moïse avait à transmettre un message divin qui devait bouleverser les mœurs et les croyances païennes acquises durant le long séjour du peuple hébreu en Egypte. Un tel changement brutal de comportement n’aurait pu être accepté intellectuellement et spontanément.
Cependant, Moïse pouvait espérer que le peuple hébreu avait conservé cette faculté innée et intuitive de pouvoir accepter « par le cœur » le message divin. C’est pourquoi l’adhésion qu’il allait demander au peuple, exigeait d’inverser l’ordre du raisonnement logique.
En effet, en prononçant la fameuse formule « Na’assé vé nishma », le peuple hébreu avait donné la preuve qu’il avait effectivement conservé cette faculté de comprendre intuitivement les paroles divines. Il était donc capable d’y adhérer spontanément, sans transiter par l’intellect qui passe ainsi en second plan.
Ce qui donne à cet engagement « Na’assé vé nishma » son caractère particulier, est qu’il a engagé aussi les descendants de cette génération, c’est-à- dire nous-mêmes. Il a mis en lumière le fait qu’il représentait un événement historique et capital dans l’histoire mouvementé du peuple d’Israël, inscrite elle-même dans l’ « histoire sainte de Dieu ».
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Sommes-nous toujours conscients de notre responsabilité vis-à-vis de cet engagement ?
La « modernité », que nous avons confondue avec le progrès, nous a éloignés de notre « histoire sainte ». Les prouesses technologiques et les succès économiques qui ont marqué les dernières années « de vaches grasses », nous ont donné l’illusion que nous n’avions plus à prendre en considération la marche de notre destin inscrit dans « le Livre de l’Alliance ». Nous pensions pouvoir le « refouler » définitivement dans notre inconscient, parmi les reliques du passé.
Mais la situation a totalement changée aujourd’hui. Nous prenons conscience du « vide existentielle » que ces illusions ont créé. Les scientifiques eux-mêmes, qui croyaient avoir trouvé la formule mathématique magique pouvant assurer le bien-être permanent de l’humanité, sont en proie à une grande perplexité.
Sur le plan économique, la situation n’est pas meilleure : Le « gâteau » à partager ayant été en constante progression, chacun pouvait s’imaginer que la croissance économique n’avait pas de limite et que la part de chacun pouvait croître à l’infini. Mais à partir du moment où nous constato ns que ce n’est plus le cas, chacun commence à s’inquiéter sur les conditions de vie qui deviennent de plus en plus précaires. Celui qui veut encore accroitre sa part de gâteau, ne peut le faire qu’au détriment de l’autre, qui voit sa part diminuer. Dans de telles conditions, c’est « le chacun pour soi » qui risque de s’imposer à nouveau.
Que deviennent alors les beaux principes de la morale, de la solidarité, de l’honnêteté et de la justice sociale?
La déception est au niveau des enjeux et des problèmes que nous avons maintenant à résoudre. C’est dans ce contexte que les valeurs historiques, que nous avons crus périmées, refont surface dans notre conscience. Elles nous offrent à nouveau un espoir de retrouver nos vraies racines.
Dans les moments difficiles que nous traversons, la Bible nous a souvent rappelé nos engagements (notre Alliance). Ce fut le cas encore à l’occasion de l’intervention historique de Mardochée et de la reine Esther auprès du roi Assuérus, lorsque le peuple juif était menacé d’extermination. Après les événements dramatiques qui ont tourné à l’avantage du peuple juif, « le Rouleau d’Esther » raconte : Les Juifs « accomplirent et acceptèrent » pour eux et pour leur descendants, la nouvelle loi érigée par Mardochée et la reine Esther, concernant la célébration perpétuelle de la fête de Pourim (Chap. IX, verset 27).
Il est intéressant de noter que cette formulation « accomplirent et acceptèrent » (Kiyemou vé Kibelou) confirme à nouveau, dans des termes similaires et dans la même séquence, l’engagement précédent pris par les Hébreux, lors du don de la Torah. C’est aussi pour cette raison, entre autres, que le Rouleau d’Esther a été introduit comme livre inspiré dans la liturgie biblique.
Ce renversement de « synchronicité temporelle » se retrouve aussi dans le principe pédagogique éprouvé par l’enseignement du judaïsme. On le trouve par exemple lors de la fête de Pessah, lorsque l’on montre physiquement à l’assistance le « pain azyme » et « les herbes amères » que nous mangeons à cette occasion, comme le fit le peuple hébreu, lors de sa sortie d’Egypte.
Comme on le constate, la transmission de cet enseignement ne se limite pas seulement à invoquer oralement les circonstances de la « sortie d’Egypte », mais elle s’appuie aussi sur les émotions que provoquent les sens de la vue, du goût et du « cœur », susceptibles de nous faire « remonter le temps ».
C’est ainsi que nous aussi, nous pouvons nous sentir contemporains de ces événements et jouir encore d’une libération, comme ce fut le cas pour nos ancêtres.
Les différentes épreuves que le peuple Juif traverse, sont là pour nous rappeler que le projet de Dieu a comme objectif l’avènement de « l’homme-de-cœur », héros d’une humanité plus fraternelle et plus morale. C’est ce que déclarait le prophète Jérémie, sous l’inspiration par Dieu : « Je ferai pénétrer ma Loi en eux ; C’est dans « leur cœur » que Je l’inscrirai… Je leur donnerai un seul et un même « cœur » et une même direction afin qu’ils me craignent pour leur propre bien et le bien de leurs enfants..» (Jérémie chap. XXXII – 39)
Et le Rav Léon Askénazi de préciser lui-aussi dans le livre « La parole et l’écrit » :

« Le Juif a en effet la conscience aigüe qu’il n’existe pas encore…
« L’existence lui est promise dès la création du monde; mais l’Homme n’existera « vraiment que lorsque le monde aura réalisé la volonté de Dieu.
« Ce n’est pas encore le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
« L’histoire que Dieu a voulu créer, est celui de la perfection.
« Nous traversons l’histoire de ce monde-ci pour pouvoir mériter d’entrer dans le « monde futur, un monde de vérité et de paix ».

Articles similaires

Tags: , , ,

2 Reponses to “« Rodrigue as-tu du cœur ? » Par André Namiech”

  1. Ayin BEOTHY dit :

    même si j’ai trouvé votre article juste et très intéressant, permettez-moi d’affirmer que j’entends l’affirmation « nous ferons et nous comprendrons » un peu différemment : à cause d’années d’entrainement à plusieurs arts martiaux, j’ai vécu précisément comment avec la répétition consciente et attentive de gestes, le corps change ; au bout de mois ou d’années, on se rend compte de faits qui restaient obscurs ; les sensations et la conscience changent avec le corps ; je pense que la tradition juive représente une méthodologie de nature à faire évoluer l’être humain entier avec le corps, comparable en cela aux arts martiaux chinois et japonais, à l’opposé de la tradition gréco-latine qui sépare le corps de l’intellect, et qui s’illustre en particulier avec la philosophie et la gymnastique..

  2. LAFLOTTE dit :

    Les valeurs s’envolent car malheureusement les religions ne font plus recette et que plus personne ne croit en rien…
    Cela veut il dire qu’il n’y a presque plus d’espoir…
    On nous a appris que l’homme naît bon… Mais il est plus facile de ne croire en rien et ne ne rien respecter….
    Les hommes se respectent ils eux-mêmes? Sont ils respectables?
    Là est la question? Que faire pour que cela change : réapprendre les règles de survie élémentaires et apprendre à apprécier la vie et à la respecter aux nouvelles générations….
    Meme si la terre s’éffondre demain, il vaudrait mieux passer les dernières heures à se souvenir des bonnes choses que nous avons faites que des mauvaises, c’est un apaisant… Est-ce logique pour tous?

Laisser une reponse

Vous pouvez utiliser ces balises: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>