La montée rapide des Juifs dans
l'échelle sociale et politique de la société
française, dès les débuts de la
Troisième République, reflète l'idéologie
sociale et la philosophie politique des philosophes
et des hommes au pouvoir. Depuis 1870, ceux-ci se sont
appuyés sur cette idéologie et sur cette
philosophie afin de "modeler"cette République.
Cela a permis à Crémieux, alors ministre
de la justice, de faire adopter par le gouvernement,
de suite après la naissance de la nouvelle République
et l'abolition du Second Empire, le décret portant
son nom.
Ce décret a permis de changer radicalement la
vie des Juifs d'Algérie et plus tard, en décembre
1923, celle des Juifs de Tunisie.
C'est dans l'intention de comprendre
pourquoi la Troisième République joua
un tel rôle dans le sort des Juifs de France et
des Juifs de Tunisie, eux qui étaient considérés
par le régime beylical comme des dhimis, des
hommes soumis et dépendants, que dans les limites
d'un article restreint, cette Page d'Histoire voit le
jour.
Nous savons que tout a commencé
par l'acte de l'Emancipation des Juifs de France en
1791.
Cet acte "formateur" a changé du tout
au tout le statut du Juif.
Selon Paul Sebag, cité par Claude Nataf dans
"Entre Orient et Occident, Juifs et Musulmans en
Tunisie" (ed. Denis Cohen-Tanoudji), en 1791, les
Juifs de Tunisie eurent connaissance de cet acte : "Malgré
l'absence d'un texte précis, dit Paul Sebag,
on peut croire que les Juifs de Tunisie, qui étaient
au courant de tout ce qui se passait en Europe, ont
appris avec un vif intérêt l'extension
aux Juifs français de la déclaration des
Droits de l'Homme, réalisée par un décret
de l'Assemblée Constituante en date du 27 septembre
1791; l'intégration des Juifs de France, avec
l'accord du grand Sanhédrin, par les décrets
napoléoniens du 17 mars 1808 et du 20 juillet
1808; et l'émancipation des Juifs dans tous les
pays ou les armées impériales faisaient
triompher les principes de la Révolution Française.
Ainsi seulement peut-on comprendre l'ardente sympathie
à l'égard de la France dont font preuve
alors les Juifs de la Régence."
Supprimons le petit vocable "alors", et l'observation
de Claude Sebag sur "l'ardente sympathie à
l'égard de la France" devient une constante
qui caractérise la position des Juifs de Tunisie
à l'égard de la France, tout le long du
19ème et du 20ème siècle.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, que le quotidien
de langue française, Le Petit Matin, rapporte,
le 15 mai 1939, qu'à la cérémonie
commémorative organisée à Tunis
pour le cent cinquantième anniversaire de la
Révolution, l'avocat Robert Scemama qui intervint
au nom du Parti Radical, commence son allocution ainsi
: "Nous les Français, qui avons fait la
Révolution de 1789…" (Claude Nataf,
ibidem).
Le décret du 27 septembre 1791 a eu pour résultat
plus révolutionnaire encore, d'entraîner
chez le nouvel émancipé une motivation
passionnée à servir l'Etat, selon les
lois établies par la constitution et appliquées
à tous les citoyens.
Cette motivation atteint sa pleine réalisation
pendant la Troisième République.
Dans un livre dont le titre évoque
ces premiers "Fous de Dieu" qu'étaient
les Zélotes de l'époque de Massada, "Les
fous de la République, histoire politique des
Juifs d'Etat de Gambetta à Vichy", Pierre
Birnbaum raconte qu'à cette époque "Les
Archives israélites dressent périodiquement
un Tableau d"honneur des Israélites français"
afin de célébrer "ceux qui ont obtenu
de l'avancement dans les diverses administrations du
pays ou qui ont été admis dans les écoles
du gouvernement".
"Ce sont les nouveaux héros, ajoute Birnbaum,
dont les milieux juifs honorent les moindres faits et
gestes, commentant sans se lasser chacune de leur promotion
au sein de l'Etat."
Ces héros ne ressemblent pas aux "Juifs
de cour" portés surtout vers le monde des
affaires et de la Banque. Ces "héros"
sont des hauts fonctionnaires qui ont à cœur
de bien servir l'Etat, et qui ne cachent en aucune façon
leur appartenance communautaire. Les Millaud, Crémieux,
Raynal, Lisbonne remplissent des fonctions de haut niveau.
Ce sont des hommes proches du pouvoir, liés d'uns
manière intime à Gambetta. A l'avènement
de la République, "Parmi les nombreux préfets
nommés au même moment par Gambetta, ajoute
Birnbaum, Eugène Lisbonne est installé
à la tête de l'Hérault : il y sera
président du conseil général et
sénateur, incarnant à lui seul dans la
région le nouveau régime républicain."
L'intégration des Juifs dans
tous les domaines de la vie sociale française,
malgré les pamphlets antijuifs du début
des années 80 du siècle , n'a pas été
freinée pendant "L'Affaire Dreyfus",
que je ne traiterai pas dans cette Page d'Histoire.
Elle n'a été brisée qu'au lendemain
du "Front populaire", lorsque cette République
a fait appel à Philippe Pétain, qui n'a
eu pour souci principal que celui de ramener celle-ci
à ce qu'il pensait être les valeurs authentiques
du peuple français et de la France, valeurs antinomiques
à celles du Front populaire et, pour la plupart,
à celles de la Troisième République.
Car cette Troisième République a forgé,
à coté des valeurs et des normes politiques
et sociales empruntées à la Première,
de nouvelles normes et valeurs républicaines
auxquelles les Juifs souscrirent avec enthousiasme.
Comme on s'en souvient, la Première République
a été constituée pendant la Révolution
Française, un jour après l'abolition de
la royauté du 21 septembre 1792, lorsque le mot
de "république" fut officiellement
employé dans les actes publics. La date du 22
septembre 1792 marqua donc le début de l'an I
de la République.
Qu'en fut-il des Juifs de France pendant
la Deuxième République?
Cette république vit le jour avec la chute de
Louis-Philippe, lors de la révolution de 1848,
à l'époque du "Printemps des Peuples"
?
Elle fut de courte durée, tumultueuse et noyautée
par les socialistes, qui cependant cédèrent
à Lamartine, lors de son fameux discours sur
le drapeau tricolore, et renoncèrent à
le remplacer par le drapeau rouge.
Cet aspect nationaliste, qui caractérisa, cinquante
ans, plus tôt la République de 1792, se
retrouve accentuée dans l'esprit de celle de
1870 et dans les cadres éducatifs et les messages
dispensés à la jeunesse. Nous y reviendrons.
Les Juifs, pendant cette Deuxième République
sont peu actifs et peu nombreux, moins "voyants",
quoique dans le sud et dans le nord-est de la France
leur statut économique ne soit pas parmi les
plus faibles.
La Troisième République emprunta fort
peu de normes et de valeurs à la Deuxième
République
Ceux de la Troisième accusaient leurs aînés,
qu'ils qualifiaient de "Vielles Barbes", d'utopisme
et de manque de pragmatisme. Ils ne se rapprochèrent
d'eux que lorsque ils adoptèrent cette idée
de Fraternité dominante qui était un des
pivots importants de leur idéologie. Le Radical
Léon Bourgeois, en 1894, traduisit cette idéologie
de Fraternité en théorie sociale structurée
qu'il baptisa "Le Solidarisme". Le but des
Radicaux était alors de barrer la route aux socialistes
marxistes, lors de leur montée en flèche
aux élections parlementaires de 1893.
Ces "Vielles Barbes", comme les nommaient
leurs cadets, qui eux aussi en portaient une, ont presque
tous disparus du premier rang des politiciens de la
Troisième. Seul Thiers est là. Il nous
faut signaler aussi Jean Macé, qui fut le fondateur
de la très influente Ligue Française de
l'Enseignement, où les Juifs furent actifs, comme
le furent les Protestants et les Francs Maçons.
Louis Blanc ne brille plus, et les Socialistes révolutionnaires
disparaissent avec la chute de la Commune de Paris en
1871.
On ne retrouve donc les Juifs, et en
force, qu'avec la Troisième République.
Il est nécessaire cependant de relativiser leur
présence.
En effet si nous prenons Paris comme critère,
Paris qui fut tout le long du 19ème siècle
un pôle d'attraction certain pour les Juifs, les
statistiques nous révèlent une image plus
nuancée.
Une des constatations qui est une constante dans leur
sociologie est qu' en particulier sous la Troisième
République, leur force économique et politique
est disproportionnée par rapport à leur
nombre.
En 1789, on compte 500 Juifs à Paris.
Ils sont 3 855 sous l'Empire, 8 684 en 1831, 11 164
en 1861, 25 172 en 1872, et 44 000 en 1891.
Mais ce qui fait grosse impression vers la fin du 19ème
siècle et provoque la montée de l'antisémitisme,
c'est que plus de la moitié des Juifs de France
vivent à Paris, et qu'ils occupent des postes
importants dans la fonction publique. De plus, ils jouent
un rôle influent auprès des groupements
gouvernementaux et dans l'Economie.
"Lors de l'Affaire Dreyfus leur nombre sur l'ensemble
du territoire est d'environ 70 000 sur plus de 38 millions
d'habitants, ce qui relativise la pseudo 'invasion juive'
dénoncée par les antisémites",
écrit Béatrice Philippe dans son livre
'Les Juifs à Paris à la belle époque',
à qui nous avons emprunté ces chiffres.
Mais comme Paris est le centre du pouvoir et le centre
des affaires, et que le pouvoir de cette Troisième
République est centraliste et un tant soit peu
absolu, comme le soutient Odile Rudelle dans son livre
"La République Absolue", cette intégration
des Juifs dans l'appareil de la République et
dans son économie éclate aux yeux.
Qu'a changé cette Troisième
République dans la politique et dans la mentalité
de la société française pour que
les Juifs grimpent si rapidement dans l'échelle
sociale et politique de la France ?
Je ne citerai que les deux normes principales à
l'aide desquelles la morale républicaine aspirait
à modeler la Troisième République.
Elle les souligna et les glorifia dans les écrits
de ses philosophes et dans les discours de ses hommes
politiques. Ce sont ces normes, qui à mon avis,
gérent pendant cette période la mobilité
sociale au sein de la Société française.
Tout d'abord, il nous faut signaler
la norme sociale du "Mérite", norme
issue de la Révolution. Il s'agit de ce critère
de distinction qui récompense les Méritants
par une promotion assurée, et qui représente
une des pierres angulaires du régime social et
politique de cette République, ce régime
dont on a souligné l'intention d'être une
"Méritocratie".
Or, cette norme égalitaire, qui ne fut pas une
aspiration toujours repoussée à un avenir
meilleur, mais une réalité que le pouvoir
sut concrétiser au présent, se révéla
comme une des grandes réalisations dans le domaine
des "faits de société" de cette
République.
Elle a transformé aussi la vie des Juifs naturalisés
Français en Tunisie.
L'Ecole républicaine du Protectorat
en a fait un principe sacré que les jeunes élèves,
de toutes les communautés, ont appris à
connaître et à respecter. Mais il ne fait
aucun doute que ce sont les élèves juifs
qui se sont distingués dans cet espace social.
Ils en ont fait un tremplin qui a aidé les "démunis"
méritants à gravir les échelons
scolaires et universitaires, cela à coté
du système des écoles de l'Alliance sur
lequel nous reviendrons.
Les hommes politiques de cette République, afin
de faire de la République un régime modèle,
comptaient sur la conduite civique de ces membres dévoués
à la France et assoiffés de progrès
personnel fondé sur leur travail et leur assiduité.
Aussi encourageaient-ils les citoyens, sans distinction
de "race", de religion et de couleur, à
se distinguer par leurs dons, leur travail et leurs
compétences, afin de renforcer l'Etat et la République.
En contre partie, celle-ci leur assurait "d'avancer",
de grimper, de droit, les échelons de l'échelle
sociale, politique et administrative.
Car pour ces leaders qui ont modelé la Troisième
République, la France et la République
ne faisaient qu'un. Le slogan par lequel tout homme
politique français conclut son discours "Vive
la République, Vive la France" illustre
bien cet esprit, jusqu'à nos jours.
Les Juifs ont de suite saisi l'opportunité
qui se présentait à eux et, encouragés
par leur communauté, comme le rappelle Birnbaum
que nous avons déjà cité, ils ont
tout fait pour "mériter de la République".
Et cela dans tous les domaines. Du domaine financier,
lorsque la Banque Rothschild aida la jeune République
à régler, plus rapidement que prévu,
la dette rocambolesque de la défaite, que lui
avait fixée Bismarck, et qui maintenait jusqu'à
son paiement les troupes d'occupation allemandes sur
le territoire Français, et jusque dans le domaine
de leur participation à la Défense nationale,
où les jeunes recrues juives étaient encouragées
par les leaders communautaires de faire tout sacrifice
exigé, afin de bien servir la Patrie française
et la République face à tout danger éventuel.
Conscients que le sentiment national
(on pourrait même dire "nationaliste")
de cette République dans les deux décennies
qui suivirent la défaite face à la Prusse,
représentait une norme d'intégration et
d'ascension sociale, les Juifs s'efforcèrent
de se distinguer dans ce domaine aussi.
"En octobre 1876, écrit Birnbaum, le sénateur
Adolphe Crémieux et le député Eugène
Lisbonne participent, en compagnie des soldats israélites
du contingent, à l'office de Kippour, à
Montpellier. Au cours de cette cérémonie,
Crémieux prononce un discours qui en dit long
sur les sentiments patriotiques des soldats juifs :
"Vous voilà soldats, mes chers enfants,
soldats de notre chère France. Vous battrez-vous
? Aurons-nous la guerre ? Si vous vous battez, battez-vous
comme le faisaient vos ancêtres le peuple de Dieu,
défendant la patrie (…) vous êtes
soldats français. Vous voilà au milieu
de vos concitoyens, citoyens comme eux (…) Aimez
la, aimez cette République française qui
vous a fait français et vous a donné des
droits et des devoirs égaux à ceux de
ses autres enfants; aimez bien ceux dont vous êtes
devenus camarades; contractez avec eux des liens fraternels.
Enfants, vive la France, Vive la République !"
Le même Eugène Lisbonne qui incarna à
lui seul le régime républicain dans l'Hérault,
fut nommé Préfet. A l'époque où
les armées de Bismarck s'approchent de Paris,
il fait preuve d'un patriotisme enthousiaste et proclame,
souligne Birnbaum, dès le 7 septembre : "Citoyens,
à notre poste chacun de nous ! La patrie fait
appel suprême à tous ses enfants. Serrons-nous
et en avant, car ce qu'il faut sauver, c'est le foyer
pour chacun, c'est la France pour tous."
Le Nationalisme, le Patriotisme militariste,
a été, après le Mérite,
la norme de conduite civique la plus soulignée
qui a modelé cette République dans les
premières années de sa création.
Il s'agit de la seconde norme importante qui gérait
l'intégration des citoyens et leur mobilité
sociale au sein de la Société française.
Mais, si du point de vue social, nous la plaçons
au second rang, du point de vue national, elle tient
la première place et représente la condition
sine qua non de la première. Car, pour cette
République, le Mérite social n'est rien,
s'il n'inclut les devoirs et les sacrifices que l'Amour
de la Patrie exige du citoyen.
Cette République fut plus nationaliste que les
précédentes. Ce fut, avec la Laïcité,
son trait de caractère le plus marqué.
Il serait plus exact de parler de Neutralité
en terme de religion plutôt que de Laïcité,
car s'il y eut laïcisation de l'Etat, il n'y eut
en aucune façon, comme pendant la Première
République "Déchristianisation"
de la société. La société
civile Française tenait à demeurer, comme
auparavant, "La fille aînée de l'Eglise",
et il faudra attendre l'année de 1905 pour que
soit parachevée la Séparation de l'Eglise
et de l'Etat.
Si la norme du Mérite s'adressait à l'individu,
celle du Nationalisme s'adressait à la nation
entière. Faire partie de la Nation signifiait
se sacrifier pour la Patrie Républicaine.
Les différentes communautés, les différentes
régions, même celles qui traditionnellement
étaient antirépublicaines, les villages
les plus ignorés de cette "France profonde",
cette France mythique qui fut, au début du 20ème,
et pendant Vichy, la fierté de l'extrême
droite française, témoignaient leur attachement
à la République par le biais de leur ferveur
nationaliste. Ils attendaient d'elle qu'en retour, elle
sache leur témoigner sa reconnaissance en déversant
sur eux sa manne.
C'est ainsi que les villages les plus
reculés entretenaient dans leur école
primaire un "Bataillon scolaire". Ce cadre
éducatif et militaire était chargé
de dispenser aux élèves de la classe terminale
du "Primaire" (la classe du Certificat d'Etudes
Primaires) une préparation militaire qui avait
pour but de défendre la Patrie et de préparer
la Revanche contre l'Allemagne afin de libérer
les régions d'Alsace et de Lorraine conquises
par celle-ci lors de la guerre de 1870.
André Siegfried, dans son Journal, rappelle que
dans son milieu, autour de 1880, on ne songeait pas
à séparer la République de la Patrie
et de l'Armée. "Nous grandissions dans l'espoir
de la revanche, dans le culte du drapeau, dans l'admiration
de l'armée alors en voie de renaissance. C'était
le temps des bataillons scolaires et l'on voyait comme
un spectacle naturel les instituteurs conduisant militairement
leurs troupes d'écoliers…Dans le milieu
où je vivais, on se disait que la république
était l'instrument le plus efficace de la renaissance
française." (Droz)
Ainsi, l'Ecole républicaine, cette école
qu'institutionnalisa Jules Ferry avec l'aide de La Ligue
Française de l'Enseignement, cette école
qui fut la fierté de la Troisième République,
fut une école animée par un esprit nationaliste
et patriotique militariste, des plus accentués
qui soient en démocratie républicaine.
C'est cet esprit patriotique, souligne
Mona Ozouf dans son livre "L'Ecole, l'Eglise et
la République 1871-1914", qui caractérisait
aux yeux des élèves, des instituteurs
et des parents - plus encore que la laïcité
- l'ethos de l'école primaire républicaine
: "C'est donc le patriotisme qui donne à
l'enseignement laïque sa véritable unité.
L'école laïque retentit de chansons martiales.
Destinées aux enfants des écoles maternelles,
voici par exemple deux vers de 'L'écolier Soldat'
(L'école maternelle 1er mai 1882) :
'L'heure a sonné, marchons au pas
Jeunes enfants, soyons soldats ".
Les "Hussards noirs de la République",
tel que Péguy avait baptisé les instituteurs
du Primaire, pour le tablier noir qu'ils portaient en
classe comme leurs élèves et le rôle
qu'ils jouèrent dans la "républicanisation"
de cette France profonde, sont avant tout des instituteurs
du patriotisme militariste. Celui-ci repose sur le respect
profond et l'amour inconditionnel qu'ils parviennent
à insuffler à leurs élèves
pour l'Armée et l'Education militaire que l'école
primaire dispense dans ses Bataillons scolaires.
"De l'amour de la patrie, les républicains
espèrent qu'il réconciliera les générations
et unifiera la France, ajoute Mona Ozouf. En attendant,
il unifie tous les enseignements donnés à
l'école. Le patriotisme marque évidemment
l'histoire, école privilégiée du
sentiment national ; la géographie, qui fait
à 'la défense du territoire avec ses ouvrages
défensifs, points fortifiés et batteries'
une part essentielle (L'Ecole, le 6 janvier 1884)."
Le premier des bataillons scolaires fut créé
à Paris, sur l'initiative d'Aristide Rey et par
décision du conseil municipal de la capitale,
en 1881. Très rapidement il fut imité
par la plupart des Conseils municipaux des villes et
des villages de France. Chacun de ces Conseils voulait
avoir "son" bataillon scolaire.
Mais la République ne pouvait accepter que ces
initiatives ne soient contrôlées par le
pouvoir. N'était-elle pas cette "République
absolue" dont parle Rudelle ?
Aussi, le 6 juillet 1882, un décret du gouvernement
officialise la création des bataillons scolaires
et crée les cadres et les instruments administratifs
destinés à les contrôler.
La très puissante Ligue de l'Enseignement, sous
la présidence du personnage charismatique que
fut Jean Macé, soutient cette initiative jusque
dans les communes les plus reculées du territoire.
"L'important, écrit Jean Macé, c'est
de commencer tout de suite et de donner aux campagnes
de France le spectacle de leurs enfants se préparant
dès l'école à défendre le
sol de la Patrie, si jamais l'étranger essayait
de revenir le fouler'. Le même Macé publiera
en 1885 une préface à un ouvrage intitulé
"Manuel de tir à l'usage des écoles
primaires, des lycées et des bataillons civiques."
(Droz)
Quoique l'âge minimal prescrit par le décret
gouvernemental pour participer aux exercices de tir
fût de 13 ans, dans les villages où les
classes supérieures réunies ne parvenaient
pas à atteindre le nombre "d'élèves
soldats" (ou "scolos") fixé par
un de ses articles, les élèves de 10 et
11 ans faisaient partie du bataillon scolaire et s'entraînaient
au tir, sur les fameux "fusils scolaires"
fabriqués à leur mesure, par la fabrique
d'armes Andreux.
Tout un appareil de manuels d'instruction militaire
destinés aux bataillons scolaires, et d'instructeurs
de l'armée supervisés par le Ministère
de l'éducation nationale, est mis en place afin
de préparer, à l'aide des bataillons scolaires,
les futurs soldats. L'appel de la Patrie pour la défense
du pays commence dès l'école primaire.
Les Juifs de France répondent "présents"
à cet appel. "L'entrée dans l'armée
est d'ailleurs une des voies royales de l'intégration
à l'Etat, la preuve ultime de leur "régénération"
finale, écrit Birnbaum. En devenant soldats,
ils font la preuve de leur courage et de leur vigueur,
démentant les stéréotypes antisémites
: dès le début du siècle, ils entrent
par exemple à l'Ecole Polytechnique et gravissent
lentement les échelons de la carrière.
A vrai dire, dans l'armée, institution profondément
catholique et conservatrice, ils n'accèdent que
tardivement aux grades les plus élevés
auxquels on s'intéresse. Du coup, lorsque, en
novembre 1870 Léopold Sée est nommé
général de brigade après avoir
été cité à l'ordre de l'armée
le 27 août 1870, pour sa conduite lors des batailles
de Gravelotte et de Saint-Privat où il a été
blessé, il est le premier Juif à parvenir
à ce grade."
La norme du Mérite et celle du Patriotisme militariste,
ont joué toutes les deux un rôle décisif
lors de cette nomination.
Dès l'arrivée des Français
à Tunis, en 1881, les Juifs de Tunisie ont exprimé
une vive sympathie pour les valeurs républicaines
que colportaient avec eux les officiers supérieurs
de l'armée, dont la plus représentative,
dans les colonies, était celle du patriotisme.
Il est étonnant de constater que, comme les Juifs
de France, un certain patriotisme habitait les élites
de la communauté juive de Tunisie vis-à-vis
de la France.
L'œuvre de l'Alliance Israélite Universelle
y était pour beaucoup.
Cependant, il faut ajouter le fait qu'elles considéraient
ce pays comme le terroir qui, depuis la Révolution,
avait le mieux mis en pratique certaines des valeurs
universelles exprimées lors de la Révélation
du Sinaï. A ce sujet, Claude Nataf rappelle qu'à
l'occasion de la commémoration du premier centenaire
de la Révolution Française, "Le grand
Rabbin de Tunisie, Eliahou Borgel, explique à
ses coreligionnaires réunis à la synagogue
de la Hara le sens de la Révolution de 1789 et
l'assimile à la Révélation du Sinaï."
Le même Claude Nataf ajoute que lors de la réception
que Théodore Roustan, alors consul à Tunis,
organisa pour saluer les officiers supérieurs
des troupes françaises après leur arrivée
à Tunis en 1881, celui-ci "Voulut réunir
une chorale d'enfants pour chanter la Marseillaise.
Il ne put la trouver qu'à l'école de l'Alliance,
les écoles chrétiennes n'enseignant pas
alors à leurs élèves, ce chant
considéré comme séditieux jusqu'en
1890 et le ralliement du Cardinal Lavigerie à
la République."
Les valeurs de la Révolution sont donc perçues
par les Juifs de Tunisie comme ces valeurs éternelles
et universelles, que les représentants de la
République Françaises colportent avec
eux, et qu'ils se font fort de réaliser là
où la France s'installe. Les Juifs les adoptent
avec empressement et soutiennent inconditionnellement
la présence française en Tunisie.
Certains titres des Journaux en judéo-arabe rappellent
la triade révolutionnaire inscrite sur le drapeau
que les troupes Françaises ont brandi lors de
leur arrivée à Tunis. Claude Nataf les
cite : "El Horrya (La Liberté), El Estaoua
(L'Egalité), El Haqiqa (La Vérité).
Relatant une réception des Corps Constitués
à la Résidence Générale
à l'occasion de ce centenaire, "Le journal
La Dépêche tunisienne, ajoute Nataf, rapporte
en ces termes les propos du même Grand Rabbin
Eliahou Borgel : ' Nous tenons, comme Israélites,
à saluer en vous le représentant de ce
beau Pays de France qui a été le berceau
de notre émancipation et celui de l'égalité
de tous devant la loi".
"L'œuvre civilisatrice de
la France", autrement dit son œuvre colonisatrice,
trouva une aide substantielle auprès des missionnaires,
non seulement ceux de l'Eglise Catholique, comme cela
se passa au cours des siècles précédents,
mais ceux de la communauté juive de France agissant
au sein de L'Alliance Israélite Universelle.
"L'Alliance", comme il était coutume
de la nommer, fut fondée en 1860 à Paris,
sous le Second Empire, dans le but de propager l'émancipation
des Juifs d'Europe obtenue à la suite des troupes
napoléoniennes, au bassin méditerranéen
et au proche orient et jusqu'en Mésopotamie.
La Troisième République encouragea ses
intentions et fit, sans les reconnaître officiellement,
de ses représentants, des représentants
de la République.
"Au moment de l'installation du
Protectorat, écrit Guy Dugas dans "Le goût
de Tunis" (Ed. Philippe Di Folco), la Tunisie compte
environ 40.000 Juifs, plus de 10.000 Italiens, environ
7.000 Maltais et quelques centaines de Grecs, contre
700 Français tout au plus. Sans compter le million
et demi de Tunisiens musulmans que l'on désigne
sous le terme d'Indigènes.
S'adjoindront encore à cette 'chakchouka d'existences'
plusieurs milliers de Russes blancs installés
à Bizerte à la fin de 1920 et dans les
premiers mois de 1921, quelques centaines d'Arméniens
fuyant le génocide turc, des Polonais, des Espagnols
chassés par la guerre civile…"
Dans cette 'chakchouka d'existences', telle que définit
Dugas la population locale en 1881, la communauté
juive était, après les Indigènes,
la plus importante du point de vue démographique.
Il était donc naturel que les Autorités
françaises du Protectorat s'appuient sur elle,
d'autant plus qu'avec l'aide des fonctionnaires de l'Alliance,
cette communauté leur était acquise. Depuis
l'entrée des troupes françaises en Tunisie,
les représentants de la République, chargés
d'enraciner le Protectorat au sein de la population,
avaient trouvé un "intermédiaire
idéal" en la communauté juive, intermédiaire
qui l'aida à pénétrer les différentes
communautés et la population "indigène".
L'Alliance, quant à elle, joua dans ce domaine
le rôle de catalyseur qui accéléra
l'engagement du Juif qui faisait partie de l'élite
de la communauté à soutenir "L'œuvre
civilisatrice de la France" en Tunisie, et à
manifester publiquement son enthousiasme et son empressement
à l'accueillir.
Il va de soi, que l'élite de la population tunisienne
arabe ne vit pas d'un bon œil ces effusions d'amitié
pour la République Française et ses valeurs,
que les troupes colonisatrices colportaient avec elles.
Dans son livre "Les Missionnaires
Juifs de la France 1860-1939", Elizabeth Antébi
raconte comment, après la création de
la première école de l'Alliance à
Tunis, ses écoles se créent dans les principales
villes de Tunisie avec fracas et brillance : "Le
29 mai 1878, on inaugure l'école de garçons
par un grand bal auquel participent toutes les notabilités
– en majorité chrétienne –
de la ville. La France, en la personne de Roustan, chargé
d'affaires en Tunisie, a facilité l'achat de
la maison d'école, les démarches, l'installation."
Il est à remarquer, que Roustan agit ici comme
s'il s'agissait d'une école de la Mission du
Ministère de l'Education française, et
ce, avant même l'installation du Protectorat.
Sa présence patronnera ainsi les écoles
créées dans les autres principales villes
de Tunisie.
Antébi poursuit : "En 1883, l'A.I.U, ouvrit
son école de Sousse, en 1905, celle de Sfax.
A Sfax, Cazès était déjà
intervenu auprès de l'Evêque catholique
pour faire cesser "la cérémonie de
Judas", chère aux Grecs et aux Maltais,
au cours de laquelle on brûlait 'le traître
juif'. Il avait été soutenu dans plusieurs
de ses démarches par d'anciens camarades ou disciples
de Crémieux ou de Gambetta, comme le vice-consul
de France à Gabes."
Les Missionnaires juifs de la France sont présents
partout en Tunisie, où il s'agit de défendre
la liberté et la dignité des Juifs, et
leurs interventions sont soutenues par les hauts dignitaires
du Protectorat qui s'inspirent des hommes au pouvoir
à Paris. "Cependant, dès décembre
1883, fait remarquer Antébi, le secrétaire
de l'A.I.U, Isidore Loeb, avait jaugé la situation
avec son réalisme habituel". En effet, dans
les milieux parisiens le vent tournait en faveur des
Indigènes. Loeb se fait un devoir de modérer
l'ardeur des représentants de l'Alliance en Tunisie
et leurs exigences vis-à-vis du Pouvoir du Protectorat
en place. "Il faut que nos coreligionnaires de
Tunis comprennent bien une chose, c'est que le gouvernement
et les fonctionnaires feront toujours plus d'avances
aux Arabes qu'aux Israélites, pour la raison
bien simple qu'ils ont tout à gagner des Arabes,
tandis que les Israélites sont toujours acquis
à la cause française".
Parmi les forces politiques de la gauche
républicaine, "Les fondateurs de la Troisième
République" tels que les qualifie Barral
dans son livre, tous ne soutiennent pas la politique
de Ferry et de Gambetta en matière de colonialisme.
Ceux-ci y voyaient un moyen de redorer le blason de
l'armée terni par le désastre de Sedan,
et de tranquilliser Bismarck quant aux véritables
intentions de la République. Celui-ci, en effet,
voyait avec une inquiétude croissante l'esprit
de revanchisme, que la Ligue des Patriotes de Déroulède
s'efforçait d'implanter en France. Aussi, lors
du Congrès de Berlin de 1885 chargé de
régler la répartition de l'Afrique entre
les états d'Europe, Bismarck fit un gros effort
pour satisfaire la politique coloniale des hommes du
Gouvernement français, les Opportunistes, tels
qu'on les nommait alors, sans le moindre soupçon
de blâme.
Clemenceau s'opposait fermement à cette politique.
A son avis, cette politique avait pour but de détourner
le gouvernement et l'armée de leur rôle
principal : celui de préparer la France républicaine
à "la revanche", afin de reconquérir
les provinces spoliées d'Alsace et de Lorraine.
"Le tombeur de ministères", tel que
l'on qualifiait Clemenceau ("C'est, toujours le
même ministère que je fais chuter, rétorquait-il
avec humour"), provoquera d'ailleurs la crise de
1885 et la chute du gouvernement de Ferry le 30 mars
1885, après l'échec militaire et la retraite
désastreuse des troupes Françaises de
la forteresse de Lang Son en Indochine, en Janvier.
Mais le message de Ferry sur l'importance
du colonialisme arrivait à temps voulu. Les esprits
des Français y étaient déjà
ouverts. Une nouvelle mentalité animait la société
française et l'armée, grâce au succès
que connurent la conquête de la Tunisie et l'installation
du Protectorat. La colonisation des terres riches de
la région de l'Enfida en Tunisie avait éveillé
les intérêts financiers, et les comptes
rendus de Paul Bert sur l'œuvre de la France en
Indochine, avaient fait honneur à l'armée
et à l'administration française dans cette
colonie.
Aux yeux de la plupart des Français, le colonialisme
avait effacé le choc de la défaite et
rendu prestige et grandeur à la France.
Lors de son intervention à La Chambre, le 29
juillet 1985, Jules Ferry revient sur les principales
raisons du "système" qui conduit la
France dans son œuvre colonisatrice : "L'honneur
de la France, dit-il, exige que l'on ne se laisse pas
jouer plus longtemps par un petit peuple barbare ; autrement,
c'est la civilisation tout entière qui est compromise
dans l'Extrême Orient. [...] Notre politique coloniale
[...] systématique [...] repose tout à
la fois sur des principes économiques et sur
des intérêts, sur des conceptions humanitaires
de l'ordre le plus élevé, et sur des considérations
politiques..." (Le Journal Officiel)
Les élites des Juifs de Tunisie,
croyaient fermement que les " conceptions humanitaires
de l'ordre le plus élevé" dont parlait
Ferry, représentaient pour eux l'occasion de
se libérer de la tutelle des éfendis et
des autorités du Bey et d'entraîner à
leur suite leurs coreligionnaires. Les droits universels
auxquels elles aspiraient se rattachaient à ces
conceptions humanitaires.
En ce sens, Claude Nataf, rappelle que "C'est au
nom des principes de 1789 que Mardochée Smadja
et ses disciples réclament le rattachement des
Juifs de Tunisie aux juridictions françaises
laïques, et non à la justice beylicale qui
repose sur des principes fondamentaux religieux, l'égalité
des traitements qui impliquent que les malades juifs
puissent être admis à l'hôpital public,
et les aliénés à La Manouba, au
lieu d'être pris en charge par la communauté."
De plus, le rappel que cette " politique coloniale
[...] systématique [...] repose tout à
la fois sur des principes économiques et sur
des intérêts", ajoutait une bonne
raison de soutenir cette cause. Les élites juives
y voyaient les principes du libéralisme économique
que ce colonialisme apportait avec lui, ce libéralisme
dénué de "bakchich" officiel,
ces fameux pots de vin qui faisaient partie intégrante
de l'économie traditionnelle ottomane. Elles
y voyaient encore l'arrivée massive des capitaux
que la France s'apprêtait à investir en
Tunisie et qui permettraient à leurs coreligionnaires
d'améliorer leur situation économique.
Pour toutes ces bonnes raisons, elles soutinrent sans
hésiter le colonialisme français et l'installation
du Protectorat en Tunisie.
Et cependant, ces élites juives
de Tunisie savaient qu'en Algérie, leurs coreligionnaires
étaient malmenés par les agissements des
bandes antisémites de Max Régis.
"Toujours en Algérie, souligne Zeev Sternhell
dans 'La droite révolutionnaire, les origines
françaises du fascisme 1885-1914', des déchaînements
violents éclatent sur l'ensemble du territoire
dès le mois de mai 1897, des magasins juifs sont
pillés et des synagogues saccagées. Mais
c'est surtout entre le 22 et le 24 janvier 1898 que
des émeutes particulièrement sanglantes,
de véritables pogromes, ont lieu dans toutes
les villes d'Algérie […] Les bandes de
Régis avaient aussi leurs hymnes qui pour les
marchands juifs des rues Babazoum ou de La Lyre annonçaient
les débuts d'un nouveau pogrom. Avec la 'Marseillaise
antijuive, qui se chantait sur l'air des 'Pioupious
d'Auvergne', la plus fameuse de ces chansons était
'La marche antisémite' dont le refrain était
:
'A mort les juifs ! A
mort les juifs !
Il faut les pendre
Sans plus attendre,
'A mort les juifs ! A mort les juifs !
Il faut les pendre
Par le pif ! "
Les élites juives de Tunisie
étaient conscientes que l'antisémitisme
est contagieux et que la vague qui secouait la population
juive dans le pays voisin déferlerait sur eux
aussi. Prises entre deux feux, celui des Tunisiens arabes
militants pour l'indépendance de la Tunisie au
sein du Destour, et celui des Européens de confession
catholique à tendance antisémite, la chose
était inéluctable.
Cela arriva bien avant que n'éclatent les maltraitances
et les malveillances dont les Juifs furent victimes
pendant l'occupation allemande de la Tunisie, lors de
la Seconde Guerre Mondiale. L'explosion de haine du
27 août 1917, à laquelle avaient pris part
plus de 50 soldats arabes de l’armée française,
sabre au poing, pillant avec l’aide d’Arabes
sfaxiens les boutiques des orfèvres juifs dans
la ville arabe, s’était terminée
par un pogrome en règle à Moulinville,
le quartier européen où habitaient les
Juifs plus aisés, épargnant les non Juifs.
L’émeute de décembre 1931, contre
les commerçants juifs accusés de contacts
intimes avec des femmes arabes dans leur arrière
boutique de tissus, et celle de juillet 1932 contre
les frères Didi qui dégénéra
en un pogrome qui dura prés de trois jours, n’eurent
rien à envier à celle de 1917.
Contre cette haine antisémite,
certains membres de ces élites juives choisirent
la solution communiste. Le P.C.T se targuait de surmonter
ces tiraillements communautaires et de faire régner
dans ses rangs la triade républicaine dans son
intégrité "Liberté, Egalité,
Fraternité."
Cette triade révolutionnaire, que les Juifs,
depuis sa création, avaient considérée
comme ayant le pouvoir de les faire accéder à
une Liberté à part entière, s'avéra
soudain impuissante dans la pratique. A partir du moment
où certains membres de leurs élites ne
purent accepter le fait que la République, représentée
par les autorités du Protectorat, n'était
pas en mesure de la faire respecter, ils choisirent
le parti politique qui assurait qu'il le ferait.
Paul Sébag, dans "Communistes de Tunisie
1939-1943, Souvenirs et Documents", souligne le
fait que dans les cadres du Parti communiste de Tunisie
le nombre de Juifs était des plus importants:
"La création du Parti communiste de Tunisie
remonte au début des années vingt […]
Tous les éléments de la population s'y
trouvaient représentés, mais ils ne l'étaient
pas en proportion de leur importance. Les Européens
– français ou italiens – y étaient
assez nombreux, mais les musulmans l'étaient
bien moins. C'étaient des Juifs – tunisiens,
français ou italiens - qui constituaient plus
de la moitié des effectifs. La surreprésentation
de cet élément n'était pas un fait
nouveau, dès lors qu'à la veille de la
guerre on la déplorait au congrès de l'Ariana.
Mais alors que jusque-là les Juifs communistes
avaient été surtout des employés
de banque, des employés de bureau et des employés
de magasin, on comptait maintenant parmi eux de nombreux
intellectuels : avocats, médecins, ingénieurs,
professeurs, étudiants en cours d'études,
parmi lesquels il y en avait plus d'un qui appartenait
à une famille aisée."
Liés étroitement au Parti communiste de
France, et malgré leur engagement idéologique
contre le colonialisme représenté en Tunisie
par le Protectorat, ces Juifs communistes demeurèrent
profondément ancrés dans l'ethos de la
Troisième République, dans son discours
et dans son utilisation des symboles et des mythes de
la Révolution Française.