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Le décret Crémieux - Par Sidney Chouraqui
 

«Il était né pour être Rabbi, le bon Rabbi prêchant
Dieu, la Vertu et la bienfaisance...».
«Il est une révolution de l’histoire»
 J.J. Weiss

jose aboulker

La personnalité de Crémieux : Né à Nîmes le 30 avril 1796, Isaac-Adolphe, fils de David Crémieux, riche négociant en soieries, originaire de la ville de Crémieu dans le Dauphiné et de Rachel Carcassonne, issue des anciennes familles de Provenz (Avignon - Carpentras) où ces deux grandes familles, fixées depuis le début du XIVème siècle, jouèrent un rôle important aussi bien dans la communauté juive que dans les choses publiques.

Après des études brillantes au Lycée Impérial - aujourd’hui « Louis le Grand » -  à Paris, où l’on  recevait presque exclusivement que des fils d’officiers, il reçut une stricte éducation.

En 1817, il soutint avec éclat sa thèse de droit à l’Université Impériale d’Aix, revint dans sa famille à Nîmes, où le mois suivant, il fut reçu avocat. Il entre au Barreau de Nîmes et commence à lutter contre les préjugés antisémites.

Attaché aux grands principes de la Révolution de 1789, et champion infatigable des Juifs de France, il sera Président du Consistoire Central (1842-1845) et, plus tard, Président de l’Alliance Israélite Universelle (1863-1880).

Dès 1842, il est élu député et commence une longue carrière politique où il sera successivement membre important dans différents gouvernements.

«L’Affaire de Damas», en 1840, marque un point culminant de l’activité juive d’Adolphe Crémieux : Le Consulat de France à Damas répand la rumeur selon laquelle des Juifs commettent des « meurtres rituels » et incite les autorités turques à prendre des mesures d’arrestation.

Crémieux sera l’avocat des Juifs arrêtés et torturés, également accusés à tort de l’enlèvement et du meurtre du Père Thomas de Camangiono, supérieur des Capucines, et de son domestique Ibrahim. Crémieux sera soutenu par la famille de Rothschild de Vienne, Londres et Paris ainsi que par Sir Moses Montefiore et l’orientaliste Salomon Munk. Cette affaire fit couler beaucoup d’encre.

En 1858, il se rend à Oran pour y défendre deux Juifs de Mostaganem, traduits devant le Conseil de Guerre. Crémieux connaissait bien les Juifs d’Algérie : il avait effectué près de dix-sept fois le voyage pour aller plaider de grandes causes.

Lors du premier voyage de Napoléon III en 1860, les Juifs lui remirent une pétition exprimant leur désir d’embrasser la loi civile française ; une deuxième pétition lui fut encore remise lorsque l’empereur revint en 1865. Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 répondait à ces démarches.

En 1870, il accomplit entre autres la réforme de l’Organisation administrative de l’Algérie et la naturalisation des Juifs algériens.

La même année, Napoléon engage inconsidérément la France dans une guerre contre la Prusse. Des Juifs d’Algérie participent activement aux combats sous le drapeau français. Après la défaite de Sedan, c’est la débâcle, la capitulation et le 1er septembre 1870, la chute du Second Empire. Napoléon III est renversé.

Un gouvernement provisoire de Défense Nationale est constitué. Il siège à Tours. Adolphe Crémieux est nommé ministre de la Justice. Il prépare une constitution algérienne (décrets pour une réforme de l’administration) et soumet, entre autres, au Conseil du gouvernement, le décret qui portera son nom, ratifié et proclamé le 25 octobre 1870 par l’Assemblée Nationale.

Le «Décret Crémieux » déclare citoyens français les Israélites indigènes d’Algérie, tout en accordant le droit de refuser cette naturalisation pendant un an. Ils sont 34.500 Algériens à obtenir la nationalité française, rejoignant ainsi, 80 ans plus tard, les Juifs de France. Le mérite de Crémieux fut incontestable dans l’affaire des Juifs algériens, sous des gouvernements et des régimes différents.

Administration modifiée par les récents décrets, le territoire forme désormais trois départements (Alger, Oran et Constantine) ; c’est l’aboutissement d’une longue lutte et une succession de mouvements commencés dès le début de la colonisation française. En 1871, Adolphe Crémieux est élu député d’Alger à l’Assemblée Nationale et, en 1875, Sénateur inamovible de la Troisième République pour les trois départements d’Algérie.

Dès le début, les adversaires de l’émancipation des Juifs algériens et du Décret Crémieux, en particulier, sont en premier lieu le Gouverneur général de l’Algérie, le Baron Durieu, les hauts fonctionnaires de son administration ainsi que le Général Augeraud, commandant de la région d’Alger.

Les colons d’Algérie alignent leurs tendances sur la droite métropolitaine raciste, antisémite et demandent, dans leur programme, l’abrogation du Décret Crémieux ; leur antisémitisme est fondé sur le refus absolu d’accepter des indigènes juifs sur un pied d’égalité avec les « pieds noirs ». La situation devient l’enjeu d’une lutte malveillante, souvent violente et anti-juive, qui durera des années et dont nous pourrions parler longuement.

Quant aux Arabes, ils n’élèvent aucune protestation, une minorité insignifiante y voit une porte ouverte pour tous ceux qui désirent cette naturalisation et cette émancipation. De grands notables arabes déclarent :

“Cette mesure n’a froissé personne et n’a excité les colères de personne parce qu’elle est rationnelle.”

Mais la majorité musulmane, fière de son identité collective, s’attacha à préserver une autonomie liée au système juridique de la charia, s’opposant souvent à tout individu désireux de se faire naturaliser, ne pouvant l’approuver et s’y soumettre.

Plusieurs grandes familles influentes forment l’intelligentsia juive et  c’est là qu’on allait bientôt trouver les premiers Juifs d’Algérie exerçant des professions libérales : magistrats, médecins, avocats, notaires, huissiers, ingénieurs, officiers dans l’armée et professeurs d’Université. L’assimilation culturelle est, dès lors, très rapide.

Elle provoque une rupture pleine de circonstances avec le vieux monde juif et l’éloignement du judaïsme.

Le grand journaliste éditorialiste Émile Touati (17) souligne, dans le journal «L’Information Juive», en 1961 :

«Qu’il importe de préciser avec rigueur, mais de façon concise, un certain nombre de points fondamentaux » :

1. Le décret Crémieux ne fut pas une mesure de circonstance.

2. Le décret Crémieux ne fut pas un privilège.

3. Le décret Crémieux n’a plus qu’un intérêt historique.

La portée du décret Crémieux aura des conséquences prévues et imprévues qui marqueront le judaïsme algérien jusqu’à son exode, en 1962.

Cette période sera traversée par des luttes intestines au sein des communautés, des débats passionnés et violents entre les dirigeants des différentes tendances, principalement au consistoire d’Oran entre les grandes familles de Simon Kanoui et Haïm Benichou, où s’emmêleront des conflits avec les Grands Rabbins Mahir Charleville et, plus tard, Moïse Netter, nommés par le Consistoire Central de France(18).

 
Source : Chroniques des communautés juives d'Algérie - Moriel
 
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