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Les
juifs de Tunisie ont constitué pendant des siècles
l´une des plus anciennes communautés de
la diaspora, jouant un rôle de carrefour, attirant
et assimilant les apports ethniques de tous les horizons.
L´écrivain Albert Memmi, originaire de
cette communauté, écrit : «Quand
je sus un peu d´histoire, j´en eu le vertige
; Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Berbères,
Arabes, Espagnols, Turcs, Italiens, Français,
j´en oublie et je dois en confondre. Cinq cents
pas de promenade et l´on change de civilisation.»
Les
origines
On
ne peut dater avec certitude les premiers établissements
juifs à l´est du Maghreb. Peut-on les faire
remonter à l´époque où la
flotte du roi Salomon s´associait à celle
de Hiram, roi de Tyr, pour entreprendre de lointaines
expéditions vers le pays de Tarshish ? Peut-on
attribuer leur installation à la destruction,
en 586 av. J.-C. du Premier Temple par Nabuchodonosor
qui força les juifs à prendre le chemin
de l´exil et à s´établir en
Babylonie, et Egypte et ailleurs ?
Doit-on plutôt la rattacher au mouvement d´émigration
qui se développa au lendemain de la conquête
de la Judée par Alexandre, à la faveur
de l´hellénisation du monde antique ?
Après
la conquête romaine en 146 av. J.-C., la population
juive de la province d´Afrique se fit plus nombreuse.
À ceux déjà implantés dans
le pays s´ajoutèrent ceux venus de Rome
où une colonie juive est attestée depuis
la fin du IIe siècle avant l´ère
chrétienne et ceux de Judée après
la prise de Jérusalem par Titus en 70 ou de Cyrénaïque
après l´écrasement de la révolte
juive de 115-117. La population juive s´accrut
encore par la conversion d´autochtones de race
berbère, parmi lesquels les juifs de souche avaient
déployé un vigoureux effort de prosélytisme.

Carthage
antique - reconstitution
La
présence de juifs dans l´Afrique romaine
est évoquée par des auteurs comme Tertullien
et saint Augustin ; par les inscriptions juives ou judaïsantes
que l´on a retrouvées dans plusieurs endroits
; par les vestiges de la nécropole juive de Carthage
et de la synagogue de Naro ; ou encore par le Talmud
de Babylone et celui de Jérusalem qui rapportent
les opinions de rabbins de Carthage, R. Abba et R. Hanina.
Les
juifs jouirent longtemps dans l´Afrique romaine
d´un statut favorable qui leur reconnaissait des
droits égaux à ceux des païens et
leur permettait de se conformer en tous points aux prescriptions
de leur religion. Il n´en fut plus de même
lorsque le christianisme fut érigé en
religion d´État.
Ils firent alors l´objet de diverses mesures discriminatoires,
furent exclus de toutes les fonctions publiques, leur
prosélytisme puni de lourdes peines et la construction
de nouvelles synagogues interdite.
Sous
la domination vandale au Ve siècle, toutes ces
mesures furent abrogées. Mais la reconquête
byzantine fut suivie d´une politique d´intolérance
: les anciennes mesures discriminatoires furent remises
en vigueur, les synagogues transformées en églises,
le culte juif proscrit et les juifs contraints de se
convertir au christianisme. Persécutés
dans les territoires sous hégémonie byzantine,
ils quittèrent alors les grandes villes pour
aller s´établir dans les régions
montagneuses et aux confins du désert, au milieu
des populations berbères, et firent parmi elles
de nouvelles conversions au judaïsme.
Après
la conquête arabe
La
conquête arabe du VIIe siècle se heurta
longtemps à la résistance farouche des
Berbères. À la lutte contre les envahisseurs
prirent une part active des tribus berbères judaïsées
avec, à leur tête, la reine de l´Aurès,
la Kahina, dont l´historien Ibn Khaldoun affirme
qu´elle était juive. Les conquérants
arabes finirent par se rendre maîtres du pays.
Ils contraignirent par la force des armes les populations
païennes locales à se convertir à
l´islam, mais reconnurent aux « Hommes du
Livre », adeptes du monothéisme - juifs
et chrétiens - le droit de pratiquer leur religion
à condition de verser une capitation, la jezya,
en retour de la protection ou dhimma, et d´un
statut inférieur à celui des musulmans.
Les
juifs de l´ancienne province romaine d´Afrique
- l´Ifriqiya - bénéficièrent
de conditions de vie clémentes sous les dynasties
aghlabite, fatimide et ziride. Ils vivaient dans la
capitale, Kairouan - où des textes font mention
d´une hara al-yehoud - mais aussi à Sousse,
Mahdia et Gabès. Les innombrables documents de
la Geniza du Caire, qui ont renouvelé nos connaissances
du monde musulman au Moyen Age, témoignent du
rôle que jouaient les juifs dans l´économie
de l´Ifriqiya et plus particulièrement
dans ses échanges par terre et par mer avec Erets-Israël,
l´Espagne et la Sicile,
l´Egypte et l´Inde. Les études talmudiques
s´épanouirent sous
l´impulsion de Houshiel b. Elhanan ; le médecin
et philosophe Itzhak b. Sulayman Israeli, né
au Caire mais établi à Kairouan, attacha
son nom à des traités médicaux
qui firent longtemps autorité et à des
oeuvres philosophiques d´inspiration néo-platonicienne.
Son disciple, Dounash b. Tamim, grammairien et philosophe,
composa un important commentaire du Sefer Hayetsira,
l´un des plus anciens monuments de la Kabbale
; le savant Nissim b. Jacob a laissé,
entre autres, un recueil de contes édifiants
intitulé Hibbur yaffe meha-yeshua (ou «
Livre de la consolation ») qui constitue le premier
livre de contes de la littérature juive médiévale.
Vers
le milieu du XIe siècle, l´Ifriqiya fut
secouée par l´invasion hilalienne. Les
tribus des Bani-Hilal, cantonnées jusque là
en Basse-Egypte, s´abattirent sur l´Ifriqiya,
dévastant tout sur leur passage. Les Arabes hilaliens
parvinrent en 1057 à s´emparer de Kairouan
en forçant la plupart de ses habitants juifs
et musulmans à se réfugier dans les villes
côtières : Mahdia, Sousse et Tunis. C´est
alors, semble-t-il, que la communauté juive de
Tunis qui, selon la tradition orale, s´était
formée à l´époque du jurisconsulte
Sidi Mahrez (c. 1022), s´épanouit à
la faveur de la paix relative dont jouissait la ville
tandis que le reste du pays était en proie à
l´anarchie.
Vers
le milieu du XIIe siècle, le souverain marocain
Abd el-Moumen gagné à la doctrine intransigeante
almohade et décidé à la faire triompher,
entreprit la conquête de tout le Maghreb.
Ayant franchi les frontières de l´Ifriqiya,
il n´eut pas de peine à s´en rendre
maître en 1160. Dans toutes les villes soumises
à son autorité il invita les juifs comme
les chrétiens à choisir entre la mort
et la conversion à l´islam.
Des additions à une élégie du poète
Abraham Ibn Ezra font état
des épreuves que traversèrent alors les
communautés de Tunis,
Sousse, Mahdia, Sfax, Gafsa, Gabès et Djerba.
Partout les juifs furent contraints de se convertir
et tout en professant extérieurement l´islam,
ils restèrent fidèles au judaïsme
qu´ils continuèrent d´observer en
secret. Les Almohades imposèrent à tous
les juifs du Maghreb un signe distinctif, la shikla,
et des vêtements de forme et de couleur spéciales
permettant de les reconnaître.
Maïmonide
qui traversa la Méditerranée vers 1165
pour se rendre en Egypte, fit escale à Djerba.
Il mentionnera brièvement la communauté
juive résidant dans l´île et en dira
peu de bien. Aux XIIIe et XIVe siècles, la dynastie
des Hafsides présida aux destinées du
pays, faisant de Tunis leur capitale. Ses souverains
revinrent à une conception plus libérale
de l´islam. Juifs comme chrétiens furent
de nouveau soumis au statut traditionnel des dhimmis
: astreints à la capitation et objets de discriminations
vestimentaires, mais ne subissant pas d´entraves
à leurs activités professionnelles. Ils
exerçaient les métiers d´orfèvres,
de teinturiers, de tailleurs, comme en témoigne
l´onomastique juive ; ils jouaient un rôle
notable dans les relations avec l´étranger
; ils étaient appelés à exercer
certaines charges officielles, telle celle de «
grand douanier » généralement confiée
à un juif. Ils pouvaient en toute liberté
exercer leur culte. Comme aux premiers siècles
de l´islam, les communautés juives bénéficiaient
d´une relative autonomie qui leur
permettait de s´administrer et de satisfaire leurs
besoins en matière cultuelle et sociale. Les
études talmudiques furent favorisées par
les contacts qui s´établirent avec les
savants rabbins d´Alger, consultés par
les communautés tunisiennes sur de nombreux points
de droit. Ce sont d´ailleurs les responsa des
décisionnaires d´Alger qui constituent
l´une des meilleures sources d´information
sur les juifs de Tunisie sous les Hafsides.
A
la fin du XVe siècle, les juifs chassés
d´Espagne et du Portugal par les rois chrétiens
furent nombreux à trouver un refuge dans le Maghreb
musulman. Mais les judéo-espagnols se portèrent
davantage vers le Maghreb oriental. Le petit nombre
de ceux qui vinrent s´établir en Tunisie
expliquent qu´ils n´aient pas tardé
à se fondre dans la masse des juifs indigènes.
Au
XVIe siècle, Turcs et Espagnols se disputèrent
la possession de la Berbérie orientale. Les juifs
furent éprouvés au cours des combats que
se livrèrent les deux puissances ennemies, mais
ni plus ni moins que les autres segments de la population
locale. Lors de la prise de Tunis par les Espagnols
en 1535, de nombreux juifs furent faits prisonniers
et vendus comme esclaves dans plusieurs pays chrétiens.
Cependant, durant les quelque quarante ans que dura
l´occupation espagnole, il ne semble pas qu´elle
ait donné lieu à la
persécution systématique des juifs.
Les
deys et les beys
Après
la victoire des Turcs sur les Espagnols en 1574, la
Tunisie devint une province de l´Empire ottoman
qui accéda peu à peu à une autonomie
de fait sous les premiers deys, les beys de la dynastie
mouradite et ceux de la dynastie husseinite.
Sous les deys et les beys les juifs jouèrent
un grand rôle dans les échanges commerciaux
avec l´étranger. En relation d´affaires
avec l´Europe, ils sont des intermédiaires
efficaces dans la rédemption des chrétiens
capturés par les corsaires barbaresques et réduits
en esclavage. Ils sont les seuls à exercer les
métiers d´orfèvre, de bijoutier
et de joaillier, mais exercent aussi, comme les musulmans,
ceux de tailleur, teinturier, cordonnier ou menuisier.
Les souverains
font souvent appel à eux, leur confient même
le monnayage de l´or et de l´argent.
Aux
XVIIe et XVIIIe siècles, les juifs faisaient
toujours l´objet de mesures discriminatoires :
la chechia qui leur servait de coiffe devait être
de couleur noire à la différence de celle
des musulmans, rouge. Les juifs italiens qui s´habillaient
à l´européenne, portaient des chapeaux
ronds comme les marchands chrétiens mais au début
du XIXe un bey leur imposa le port d´une calotte
blanche. Les juifs étaient toujours astreints
au paiement de la capitation. Ils devaient s´acquitter
d´impositions supplémentaires chaque fois
que le Trésor du prince était en difficulté.
De plus, ils étaient périodiquement requis
d´accomplir des travaux d´utilité
publique et se voyaient imposer des corvées.
A la fin du XVIIIe Hammouda Bey alla jusqu´à
leur dénier le droit d´acquérir
et de posséder des propriétés immobilières.
De
nombreux juifs d´origine espagnole ou portugaise
établis à
Livourne entretenaient des relations commerciales avec
la Tunisie, où certains venaient résider
et faire souche. Ces « Livournais » ou Grana
se firent de plus en plus nombreux au cours du XVIIe
siècle et prirent une large part aux activités
de la population juive. Comme dans le passé ils
pouvaient professer leur religion sans entraves, s´organiser
en communautés pour faire face à toutes
leurs dépenses en matière de culte et
d´assistance. Cependant, confinés avec
les juifs indigènes dans les venelles étroites
de la hara de Tunis, les Livournais supportent mal cette
promiscuité. La méfiance des autochtones
à leur endroit et les incompatibilités
de moeurs seront à la source d´une séparation
de fait des deux communautés en présence,
les Twansa (ou Tunisiens) d´un côté,
les Grana (ou Livournais) de l´autre. Véritable
schisme qui aura lieu en 1741 : chaque communauté
aura désormais ses synagogues, ses écoles,
ses boucheries rituelles, son tribunal rabbinique, sa
caisse de secours et son cimetière. Dans les
autres villes de Tunisie, toutefois, les mêmes
institutions communautaires continuèrent à
servir l´ensemble de tous les fidèles.
Le
XVIIIe siècle vit l´essor des études
talmudiques dans toutes les communautés de Tunisie,
et plus particulièrement à Tunis. C´est
alors que les juifs de Tunis se rendront à Livourne
pour faire imprimer, parrainés par des mécènes
tels les Roa et les Chemama, les oeuvres manuscrites
de leurs maîtres. Plus de cent ouvrages verront
le jour du XVIIIe au XIXe siècle, à une
cadence annuelle de deux à trois volumes.
Lorsque les imprimeries juives locales commencèrent
à fonctionner, on imprima sur place des oeuvres
traitant pour la plupart avec maîtrise et érudition,
de commentaires talmudiques et de casuistique. De savants
rabbins, tels Itszhak Lumbroso (mort en 1752), Messaoud
El Fassi (mort en 1774) et Uziel el-Haïk (mort
en 1810) ont attaché leur nom à des oeuvres
qui furent imprimées à Livourne bien après
leur mort. Rappelons que c´est en 1768 que fut
imprimé à Tunis le premier livre hébraïque,
Zera Itshak du rabbin Itshak Lumbroso. A la fin du XVIIIe,
le rabbin émissaire de Hébron,
Haïm Yossef David Azoulay, qui séjourna
dans le pays des beys,
rendra hommage à la science des rabbins de Tunis,
« grande ville de savants et d´écrivains.
»
Au
XIXe siècle, la Tunisie des beys s´ouvre
de plus en plus largement aux influences européennes.
Le souverain Ahmed Bey
(1837-1855) entreprend de moderniser son administration
et son
armée et inaugure une politique de réformes.
En vertu d´un accord signé au cours de
l´année 1846, les juifs de Toscane qui
se sont établis en Tunisie à une date
récente ou qui viendront s´y établir
à l´avenir, obtiennent le droit de conserver
la qualité de Toscans sans limitation de temps.
Cette disposition encourage nombre de juifs de Livourne
à venir s´installer en Tunisie où
ils constituent, à la différence des Livournais
arrivés au XVIIe siècle, une minorité
étrangère placée sous la protection
du consul de Toscane. La presque totalité des
juifs du pays n´en continue pas moins à
faire partie des sujets du Bey et à être
soumise au statut de dhimmis.
C´est
ce statut qui allait être mis en question par
ce qu´il faut bien appeler une manifestation de
fanatisme. Un cocher juif du nom de Batou Sfez, en état
d´ivresse, eut une altercation avec un musulman.
Celui-ci l´accusa d´avoir maudit la religion
du Prophète. Il n´en fallut pas davantage
pour que le cocher juif malmené par une foule
fanatisée, fût arrêté, jugé
et, conformément au droit musulman qui punit
de mort le blasphème, condamné à
la peine capitale et exécuté le 24 juin
1857. La rigueur de la peine, sans commune mesure avec
la faute imputée, soulève une vive émotion
au sein de la population juive. Les consuls de France
et d´Angleterre à Tunis en tirent argument
pour demander à Mohamed Bey de s´engager
dans la voie de réformes libérales, analogues
à celles décrétées dans
l´Empire ottoman. Des pressions de plus en plus
vives amènent Mohamed Bey à proclamer
le 10 septembre 1857, sous le nom de Pacte Fondamental,
une déclaration de principes accordant de larges
garanties à tous : nationaux et étrangers,
qu´ils soient musulmans, juifs ou chrétiens.
Son successeur, Mohamed es-Sadok Bey y ajoute une constitution
en date du 26 avril 1861 qui fit du pays une manière
de monarchie
parlementaire. Ces textes novateurs mettent fin à
toutes les mesures discriminatoires officielles dont
les juifs pâtirent dans le passé, en leur
reconnaissant les mêmes droits et les mêmes
devoirs qu´aux musulmans.
Les
réformes introduites par ces beys ne tardèrent
pas à grever les finances publiques. Pour y faire
face, les beys furent amenés à majorer
les impôts en vigueur, en exaspérant les
masses. La révolte de 1864 amena le pouvoir à
suspendre l´application de la constitution et
à donner un coup d´arrêt aux réformes.
Mais les juifs n´eurent pas à souffrir
d´une remise en vigueur des anciennes discriminations.
Pour venir à bout de la révolte populaire,
le bey avait dû contracter un certain nombre d´emprunts
dont les arrérages pesaient lourdement sur le
budget. Ne pouvant plus honorer ses engagements, la
Tunisie se vit imposer en 1869 la création d´une
Commission financière internationale. Dès
lors le pays devint le théâtre de la lutte
d´influence des puissances et la
pénétration économique de la France,
de l´Angleterre et de l´Italie s´intensifia.
Un certain nombre de juifs tunisiens qui entretenaient
des relations commerciales avec les puissances européennes
obtinrent leur protection, ce qui leur permettait, tout
en conservant la nationalité tunisienne et le
statut personnel défini par le droit mosaïque,
de devenir justiciables des juridictions consulaires,
à l´égal des ressortissants étrangers,
échappant ainsi à l´arbitraire de
l´administration beylicale. L´influence
de l´Europe s´exerçait également
sur le plan culturel. Les enfants des familles de la
bourgeoisie tunisoise fréquentaient des écoles
protestantes. L´école ouverte à
Tunis par l´Alliance israélite universelle
en 1878 permit aux familles juives de toutes les classes
sociales d´y envoyer leurs enfants. Tout en faisant
une place à l´histoire juive et à
l´enseignement de l´hébreu, celle-ci
dispensait les programmes des écoles françaises.
Dès lors s´amorça une évolution
de la population juive qui devait s´amplifier
sous le Protectorat français institué
le 12 mai 1881 par le traité du Bardo.
Le
protectorat français
Le
protectorat français fut accueilli avec un certain
enthousiasme par des juifs de Tunisie, convaincus que
leur condition s´améliorerait sous l´égide
d´une France qui avait été la première
nation à émanciper les juifs. Et de fait,
la situation économique de la communauté
juive prospéra à la faveur de l´économie
coloniale. À la première école
de l´Alliance israélite s´en ajoutèrent
de nouvelles à Tunis, Sousse et Sfax. Mais la
jeunesse juive fut aussi de plus en
plus nombreuse à fréquenter les écoles
publiques ouvertes dans les villes de Tunisie. La scolarisation
des nouvelles générations engendra l´acculturation
de la population juive.
Les familles juives aisées abandonnèrent
la hara pour s´installer dans les nouveaux quartiers
« européens ». Des imprimeries juives
furent créées qui permirent l´impression
de livres de prière et de traités talmudiques
composés par des rabbins tunisiens, mais aussi
de publications en judéo-arabe.
Une
littérature populaire en judéo-arabe (rédigée
en caractères hébraïques) se développa
vers 1860 avant de s´éteindre complétement
en 1960. Comme toute littérature naissante, elle
était composée d´oeuvres d´emprunts,
de traductions ou d´imitations de l´arabe,
de l´hébreu et du français. Près
de 1200 écrits verront le jour durant cette période
: nouvelles, contes, élégies, chansons
bédouines ou égyptiennes, polémiques,
faits divers et problèmes d´actualité.
À cette production, il faut ajouter plus de soixante
journaux quotidiens, hebdomadaires ou bulletins
éphémères. À son apogée,
cette littérature locale dont le but était
de divertir et d´instruire les masses dépassera
les frontières de la Tunisie et sera lue dans
tout le Maghreb, de Benghazi à Casablanca.
Les
liens entretenus par la communauté juive de Tunisie
avec celle de Palestine ne se démentirent jamais.
L´émergence du mouvement sioniste en Europe
inspira la formation de plusieurs
organismes sionistes : Agoudat Sion, Yoshevet Sion,
Terahem Sion qui, en 1920, s´unifièrent
en une Fédération sioniste officielle.
Des cours d´hébreu moderne sont dispensés,
et un grand intérêt est manifesté
pour les problèmes sociaux, économiques
et politiques vécus par la communauté
juive de Palestine. Dès 1929 est créé
en Tunisie le mouvement pionnier Hashomer Hatsaïr,
suivi, en 1933 du mouvement révisionniste Betar
qui sera appelé à devenir la base de l´impulsion
sioniste future en Tunisie.
L´adoption
des moeurs et de la culture françaises s´intensifie.
L´occidentalisation se traduit encore par l´adoption
de nouveaux modèles familiaux et l´affaiblissement
des pratiques religieuses dans les classes dites «
évoluées ». Désormais les
publications en judéo-arabe sont délaissées
pour les journaux et revues en français, langue
dans laquelle les écrivains juifs tunisiens d´après
la Première Guerre mondiale publient leurs propres
oeuvres.
La
loi française du 20 décembre 1923 ayant
rendu plus aisées les conditions d´accès
à la nationalité française, des
juifs tunisiens demandent et obtiennent leur naturalisation.
Prônée par les assimilationistes, la naturalisation
est combattue par les traditionalistes parce qu´elle
leur semble accélérer la déjudaïsation,
par les sionistes qui militent en faveur d´une
solution nationale de la question juive et par les marxistes
qui souhaitent que les juifs lient leur destin à
celui de leurs compatriotes musulmans.
Si
les juifs tunisiens mettent moins d´empressement
à vouloir devenir Français, c´est
sans doute parce que leur condition juridique s´est
améliorée : au lendemain de la Première
Guerre mondiale en effet la communauté juive
avait été dotée d´un conseil
d´administration élu au suffrage universel
avec
représentation proportionnelle des « Livournais
» et des « Tunisiens », par le décret
beylical du 20 août 1921. Dans toutes les villes
la population juive était en mesure de pourvoir
à ses besoins en matière de culte et d´assistance.
Le statut personnel des juifs de nationalité
tunisienne était réglementé par
le droit mosaïque et les tribunaux rabbiniques
étaient les seuls compétents dans ce domaine.
De plus, la population juive se trouvait représentée
dans toutes les assemblées consultatives du pays
: chambres économiques, conseils de caïdats,
Grand Conseil. Si elle ne constituait qu´une faible
minorité de la population totale de Tunisie -
moins de 2,5 % en 1936 - elle possédait néanmoins
tous les droits d´une minorité. Cette période
portera en germe tous les signes des mutations futures
de cette communauté que la Deuxième Guerre
mondiale viendra perturber.
Après
la défaite de juin 1940 et l´établissement
du régime de Vichy les juifs de nationalité
tunisienne comme ceux qui avaient acquis la nationalité
française firent l´objet de toutes les
mesures discriminatoires édictées en France
: exclus de toutes les fonctions publiques, les professions
d´avocats et de médecins limitées
par le numerus clausus. La gestion de leurs entreprises
leur fut retirée et confiée à des
administrateurs provisoires « aryens ».
En pleine application de ces mesures, la Tunisie fut
occupée par les armées de
l´Axe, suite au débarquement allié
du 8 novembre 1943. Pendant
six mois, de novembre 1942 à mai 1943, les juifs
de Tunisie furent considérés par les forces
d´occupation comme des ennemis et traités
en ennemis. Ayant pris en otages une centaine de notables
juifs qu´il menaçait d´exécuter,
le Haut Commandement allemand força la communauté
juive de Tunis à fournir 3000 hommes qui furent
dirigés vers les camps de travail obligatoire.
Outre les pénuries alimentaires et les bombardements
intensifs des armées alliées, lot de toute
la population tunisienne, la population juive supporta
le poids de toutes les réquisitions militaires
et fut frappée
d´exorbitantes amendes collectives pour indemniser
les victimes d´une guerre dont la responsabilité
était attribuée à la « juiverie
internationale ». Des exécutions sommaires
et des déportations individuelles dans des camps
de concentration européens punirent les contraventions
à l´ordre allemand, mais la victoire des
alliés empêcha les nazis d´appliquer
aux juifs de Tunisie leur « solution finale ».
Peu de temps après la libération du pays
par les armées alliées, le 7 mai 1943,
les dispositions édictées contre les juifs
furent peu à peu abrogées et les juifs
bénéficièrent alors de conditions
favorables à leur essor. En 1946 ils étaient
70 000 de nationalité tunisienne sans compter
les 20 à 25 000 juifs de nationalités
française, italienne ou autre.
La communauté de Tunis, réorganisée
par un décret du 13 mars
1947, et celles de l´intérieur secondées
par des oeuvres sociales telles l´OSE, le JOINT
et de nombreux organismes locaux font reculer d´année
en année le paupérisme juif.
Certes, il reste à l´intérieur du
pays des communautés qui ont conservé
dans de nombreux domaines leur mode de vie traditionnel
mais la diffusion quasiment généralisée
de la langue et de la culture françaises contribuent
à la modernisation d´une part croissante
de la population juive.
Désormais, l´émancipation passe
aussi par le sionisme, défendu
par des journaux comme La Voix juive et la Gazette d´Israël.
Dès 1945 des jeunes émigrent pour aller
grossir les effectifs des pionniers d´Israël.
(vous
voulez en savoir plus sur les chiffres de l'Alya de
Tunisie), cliquez
ici.
Après
l´Indépendance de l´État d´Israël,
l´émigration devient massive : quelque
25.000 juifs partiront pour Israël entre 1948 et
1955, surtout les éléments traditionalistes
de la population juive tunisienne. Les plus occidentalisés
des classes aisées se dirigeront vers la France.
Depuis
l´indépendance
Après
l´indépendance proclamée le 20 mars
1956, les dirigeants
du pays, avec Habib Bourguiba à leur tête,
s´attachent à intégrer les juifs
dans la nation tunisienne en abrogeant tout ce qui pouvait
les séparer de leurs compatriotes musulmans.
Quelques jours plus tard les citoyens tunisiens juifs
et musulmans sont appelés à élire
la première Assemblée constituante. Le
premier gouvernement tunisien compte un ministre juif.
Le 25 juillet 1957 l´abolition du beylicat est
votée à l´unanimité et Bourguiba
proclamé président de la République.
Les réformes entreprises touchent aussi la population
juive : le 27 septembre 1957, le tribunal
rabbinique est supprimé et remplacé par
une Chambre de statut
personnel intégrée dans les juridictions
civiles. Onze magistrats juifs sont nommés qui
occupent, pour la première fois, de hautes fonctions
judiciaires. Dans l´ensemble, la politique de
la République tunisienne sera libérale,
mais des accidents de parcours (marasme économique
notamment) mèneront au départ des juifs
qui avaient tenté l´expérience tunisienne.
La
crise de Bizerte, en 1961, provoquée par le maintien
de troupes françaises dans cette base navale
sans l´assentiment de la Tunisie, cinq ans après
l´indépendance, donne lieu à de
sanglants incidents qui, curieusement, engendrent une
brutale flambée d´antisémitisme
chez une partie de la population musulmane. Elle fut
suivie lors de la guerre de Six-Jours par la mise à
sac de boutiques juives et l´incendie de la grande
synagogue de Tunis. En 1971 l´assassinat d´un
rabbin en plein coeur de la capitale déclenche
une nouvelle vague d´immigration.
Etat de
la population tunisienne d'après les
recensements |
| Annes |
Total |
Juifs
tunisiens |
Européens |
Musulmans |
% |
| 1921 ... |
2.093.939 |
47.711 |
156.115 |
1.826.515 |
2,3 % |
| 1926 ... |
2.159.708 |
53.022 |
173.281 |
1.864.908 |
2,5 % |
| 1931 ... |
2.410.692 |
55.340 |
195.293 |
2.086.762 |
2,3 % |
| 1936 ... |
2.608.313 |
59.222 |
213205. |
2.265.750 |
2,3 % |
| 1941* |
-- |
68.268 |
-- |
-- |
-- |
| 1946 ... |
3.230.952 |
70.971 |
239.549 |
2.832.978 |
2,2 % |
| 1956 ... |
3.783.169 |
57.792 |
255.324 |
3.383.904 |
1,5 % |
| *
Recensement établi
uniqument pour les Juifs sous les ordres du gouvernement
de Vichy. |
| Source
: "Regards sur les Juifs de Tunisie"
par Robert ATTAL et Claude SITBON -ALBIN MICHEL |
La
population juive de Tunisie se réduit à
quelque 1.500 âmes à l´heure actuelle
dont près de 1.000 personnes à Djerba.
Vous voulez en savoir plus sur les juifs de
Djerba - Cliquez
ici
Les
originaires de ce pays se sont dirigés les uns
vers Israël, les autres vers la France. Partagés
entre ces deux pays où ils se sont donné
une nouvelle vie, ils sont restés liés
à la Tunisie par 2.000 ans d´histoire.
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Ecoutez
Maitre Charles HADDAD (zal) vous parler des
Juifs de Tunisie
Ecoutez
Raoul Journo vous chanter Yasmina
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