Situation
des juifs de Tunisie avant le Protectorat
L’entité
historico religieuse juive de Tunisie n’a jamais
était en danger comme elle l’était
avant l’établissement du protectorat français
Tunisie. Une raison pour laquelle la France qui affirma
sa présence en Tunisie dès le milieu du
XIXe siècle, tenta de faire valoir les droits des
minorités opprimés comme le firent d’autres
démocraties européennes : l’Italie
surtout, la plus proche géographiquement, mais
aussi la Grande-Bretagne, et, secondairement, l’Autriche
et l’Allemagne.
Cette pénétration européenne, qui
suivait les Lumières, avait donc pour mission la
sauvegarde des valeurs de justice pour toutes les minorités.
Avant le Protectorat, les pays occidentaux cherchèrent
à promouvoir aussi les droits de leurs nationaux
établis en Tunisie, à leur permettre l’accès
à la propriété immobilière
et à les soustraire à la compétence
des juridictions musulmanes.
Mais la situation des Juifs, souvent traités de
manière inéquitable par les tribunaux tunisiens,
avait particulièrement alertée les puissances
démocratiques occidentales pour intervenir et faire
des pressions auprès du Bey et de son gouvernement.
Il était urgent de s’allier à la cause
de la population juive locale, dont certains membres étaient
victimes de graves injustices. En 1857, l’affaire
Batou Sfez allait être une cause pour la France
et la Grande-Bretagne d’intervenir pour la défense
des droits de l’homme [1].
Batou Sfez était un cocher juif qui fut accusé
d’avoir injurié le Prophète, lors
d’une altercation avec un musulman. Il fut inculpé,
jugé coupable en dépit de ses protestations
d’innocence et condamné à la peine
capitale. L’émotion et l’indignation
furent vives dans la communauté juive. La France
et la Grande-Bretagne exercèrent une pression politique
et militaire telle que le Bey dut céder et proclamer
une série de réformes rassemblées
en un Pacte fondamental.
Celui-ci changeait radicalement la condition de tous les
non musulmans de la Régence. Ce fut une chance
pour les Juifs tunisiens qui étaient encore des
sujets de second rang, certes de toujours tolérés
par l’Islam, mais dominés, diminués
dans leurs droits, leurs activités, leur costume,
et ainsi dans leur être.
Grâce à l’intervention courageuse des
puissances européennes, cette communauté
échappa au statut séculaire de la dhimma.
Les sujets du Bey se voyaient reconnaître les mêmes
droits et les mêmes devoirs, qu’ils soient
ou non musulmans. Toutefois les juridictions tunisiennes
continuaient de faire preuve d’une particulière
sévérité à l’égard
des Juifs qui. A l’inverse, lorsqu’ils étaient
victimes de vols ou de violences, ne voyaient pas leurs
agresseurs arabes recherchés et jugés.
Les notables juifs se tournaient alors vers les organisations
juives européennes et notamment vers l’Alliance
Israélite Universelle, ainsi que vers les représentants
des puissances européennes [2].
Des notables parmi les plus fortunés bénéficièrent
de patentes de protection qu’en vertu du régime
des Capitulations, un consul européen pouvait accorder
à un certain nombre de personnes ainsi soustraites
aux juridictions locales. Désormais l’élite
de la communauté se trouva progressivement tournée
du côté de l’Europe, la seule garante
des droits de la population juive de Tunisie.
L’Alliance Israélite Universelle allait bientôt
jouer un rôle central en matière de sauvegarde
des droits de l’Homme en Tunisie .En effet, L’Europe
occidentale n’était pas uniquement représentée
dans la Régence par ses consulats et ses hommes
d’affaires. Elle le fut aussi, pour les Juifs, par
les organisations juives d’Europe et surtout par
l’Alliance Israélite Universelle. Créée
à Paris en 1860 à l’initiative de
dix-sept israélites français, pour la plupart
des membres de professions libérales et intellectuelles,
cette organisation publiait son manifeste la même
année.
Les fondateurs de l’Alliance se référaient
aux principes de 1789 et à l’émancipation
des Juifs que vota la Constituante en 1791. C’était
en France que les Juifs avaient été pour
la première fois reconnus comme citoyens; il convenait
donc que se développe à partir de la France
un mouvement de solidarité et d’émancipation
des Juifs opprimés dans le monde arabe.
L’organisation avait donc une vocation universelle,
et sa mission était de prendre en charge la défense
des Juifs partout où ils seraient maltraités
et, surtout, de mettre entre leurs mains cet « instrument
de liberté » qu’est l’instruction.
L’action de l’Alliance allait être très
efficace en Tunisie pour la defense de la liberté
où son existence rencontra un écho favorable
parmi l’élite de la communauté.
En 1864, un comité régional de l’Alliance
fut créé à Tunis par un groupe de
notables français, livournais (italiens) et tunisiens
juifs. Il se proposait d’apporter « un appui
efficace à ceux qui souffrent de leur qualité
d’israélite ». Son action fut entravée
pendant une certaine période par des querelles
internes qui étaient l’expression d’intérêts
nationaux divergents. Un premier groupe, composé
de Juifs français installés en Tunisie et
d’une partie des Juifs twânsa, se montra favorable
à la France, alors que les « livournais »
défendirent la cause de l’Italie.
Mais, dès ses premières interventions auprès
des autorités locales, ce comité fut confronté
à un refus de reconnaissance officielle. Dans une
lettre adressée à la direction parisienne
de l’organisation, son premier président,
Salomon Garsin, dénonçait cette attitude
: « [...] non seulement le Bey refuse de reconnaître
l’A.I.U. dans son comité régional
à Tunis, mais il déclare qu’étant
le seul arbitre des destinées de ses sujets, il
leur défend de la manière la plus expresse,
et sous la menace des peines les plus sévères,
d’avoir à faire avec la société
dont il est question [...]. Nous nous voyons dans la nécessité,
pour ne compromettre personne, de n’inscrire dans
nos listes d’adhérents que des individus
placés sous la sauvegarde d’une protection
européenne » [3].
Seules les pressions de la France, sollicitée par
l’A.I.U. et soucieuse de conforter le soutien que
les Juifs de Tunisie lui apportaient en échange,
permirent à la longue que le Bey cédât
et donnât son accord pour l’ouverture d’une
école juive de garçons à Tunis en
1878. Le comité de l’Alliance agissait en
relation étroite avec la direction parisienne de
l’organisation. Or les Juifs grâna qui en
étaient membres continuaient à y défendre
la cause de l’Italie et la promotion de sa langue.
Il fallut donc un compromis pour que puisse s’ouvrir
cette école : que l’on y enseigne l’italien
aussi bien que le français. Mais l’enseignement
de l’italien fut ensuite écarté par
la volonté du groupe favorable à la France
qui bénéficia du soutien des autorités
parisiennes. Ce choix ne pouvait être que consolidé
avec le Protectorat [4].
Ainsi, si l’Italie pouvait s’appuyer sur l’élite
de la communauté grâna qui allait s’opposer,
mais en vain, à l’instauration du Protectorat
français, la France, par l’intermédiaire
de l’Alliance Israélite Universelle, allait
trouver auprès de l’élite de la communauté
twânsa un médiateur réceptif, lui
permettant d’asseoir sa politique réformatrice
dans le pays. De son côté, le comité
de l’Alliance avait contribué de manière
active au rapprochement de la communauté juive
avec l’Europe et, plus particulièrement,
la France.
Les droits de toutes les minorités étaient
ainsi renforcés en Tunisie, loin du climat de pogroms
qui avait exposé les Juifs, en premier lieu, à
tous les dangers dans la société musulmane.
M.F de tunis
Notes :
(1) Correspondance Léon Roches du 29 juin 1857,
Archives du ministère des Affaires Étrangères,
Correspondance politique.
(2) Correspondance Garsin 1864-1865, Archives de l’Alliance
Israélite Universelle, dossier 1 B 11.
(3) Correspondance Garsin du 24 octobre 1865, Archives
de l’Alliance Israélite Universelle, dossier
I C 1-4.
(4) Archives de l’Alliance Israélite Universelle,
dossier I C 4. Cf. N. LEVEN, Cinquante ans d’histoire
: l’Alliance Israélite Universelle (1860-1910),
Paris, Alcan, 1911, et A. CHOURAQUI, L’Alliance
Israélite Universelle et la renaissance juive contemporaine,
Paris, P.U.F., 1965.