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juin 1960 : annonce du concert de Guy Béart donné
au Casino du Belvédère.
Par une belle journée ensoleillée, un
beau garçon d’origine italienne se dirigea
vers la boutique de Félix, le marchand de journaux.
Il en ressortit avec le « Corriere della sera
» et «La Repubblica». Invité
par la Chambre de Commerce tunisienne, il ne devait
pas séjourner plus de huit jours en Tunisie.
Le
lendemain, il remarqua la présence d’Esther,
la fille cadette de Félix. Avec un large sourire,
il lui demanda de mettre de côté, pour
une semaine, ces deux quotidiens. Sa distinction et
son charme n’échappèrent pas au
regard d’Esther. Enzo ne fut pas insensible non
plus au charme discret et à la gentillesse qui
émanaient de cette jeune fille. Elle s’efforça
de glisser dans leurs échanges quelques mots
en italien avec l’accent judéo tunisien.
Il demanda à Esther si elle voulait l’accompagner
à une soirée de détente. Elle proposa
le concert que devait donner le soir même Guy
Béart. La permission accordée par les
parents, ils s’en furent au spectacle. Il la raccompagna
devant l’immeuble et, avant de la quitter, ils
s’embrassèrent longuement avec la promesse
de se revoir le lendemain.
Enzo
est catholique pratiquant. Esther le savait. Elle appréhendait
que ses parents ne mettent le holà à cette
relation. Adulte, têtue et amoureuse, elle sut
franchir cet obstacle avec obstination. Elle quitta
la Tunisie pour s’installer à Ferrare dans
la famille d’Enzo qui sut l’accueillir avec
beaucoup de chaleur.
Le
mariage eut lieu dans la chapelle familiale. Il fut
consacré par le grand oncle archevêque
qui enseigne au collège des Jésuites à
Rome. De cette union naquit un petit garçon,
David, qui fut baptisé et élevé
dans la foi chrétienne.
Adolescent, David fut happé par la religion,
aidé en cela par les relations familiales si
proches du Vatican. Le grand oncle le fit entrer au
petit séminaire de Ferrare où il poursuivit
de brillantes études théologiques.
A
la maison, Esther, par respect pour ses origines, maintint
l’habitude d’allumer des veilleuses le vendredi
soir. David l’accompagnait dans ce rituel, essayant
en vain de décrypter les quelques phrases dites
en hébreu par sa mère.
A la demande qu’il fit pour sa formation d’évêque,
il ajouta l’hébreu biblique ; complément
qu’il jugea indispensable pour une connaissance
plus approfondie de sa foi et en regard de sa double
appartenance.
Quelques mois plus tard, il confia à sa mère
l’attirance qu’il avait pour la religion
de ses pères et le trouble qu’il éprouvait
simultanément à ignorer ses origines juives.
Le peu d’attachement qu’elle avait conservé
des traditions ne lui était d’aucun secours.
Elle n’avait plus remis les pieds dans une synagogue
depuis le mariage de sa cousine à la grande synagogue
de Tunis.
Rendu
soucieux par ces interrogations, il rejoignit, comme
simple touriste, un groupe qui visitait la synagogue
de Venise. A cette occasion, il s’informa sur
l’horaire des offices qu’il nota soigneusement.
Quelques semaines plus tard, il décida de faire
la même démarche dans sa bonne ville de
Ferrare. Malheureusement, il trouva porte close, les
horaires ne devant plus correspondre. En relevant la
tête, une plaque de marbre attira son attention
: y étaient gravés les noms des Juifs
de Ferrare déportés. Les Finzi, les Contini,
les Bassani et tant d’autres qui ne sont jamais
revenus.
Il consulta l’annuaire de la ville et se mit à
la recherche des survivants. Il releva le nom de Bassani
Giorgio, écrivain. Il s’empara du dictionnaire
et découvrit dans la biographie de cet auteur
le titre d’un livre : « Le jardin des Finzi
Contini » qu’il rattacha à la plaque
gravée. Dans la même année, sortait
le film de Vittorio de Sica tiré de ce document.
Enfin, il prit enfin contact avec le Grand Rabbin d’Italie
et lui fit part de ses doutes quant au choix qui lui
fut imposé. Juif par sa mère, il n’est
pas question de conversion lui précisa t-il,
sinon à suivre les préceptes de la religion
juive. Il renouvela sa vaisselle et modifia son mode
d’alimentation. Il fut invité tous les
shabbat à la table de la communauté.
En tant que neveu d’un archevêque, il avait
ses entrées au Vatican. Cette faveur qui lui
fut accordée lui permit d’avoir accès
à des archives ultraconfidentielles concernant
le patrimoine judaïque.
Un vendredi matin il entraîna sa mère pour
une visite de Rome. Il la quitta en début d’après-midi
devant « la Trinité des Monts » et
continua à pied jusqu’au Vatican. Il la
rejoignit quelques heures plus tard, comme convenu,
devant la grande synagogue pour le premier office du
soir. Ils pénétrèrent ensemble
puis se séparèrent. Elle monta à
l’étage, se pencha et aperçut son
fils, la kippa sur la tête, en train de prier.
Bouleversée, elle se rassit jusqu’à
la fin de l’office. Elle redescendit l’escalier,
croisa le regard du gardien de la synagogue en grande
conversation avec son fils. Il leur souhaita à
tous les deux la bienvenue avec l’accent des juifs
d’Afrique du Nord. Il venait du Maroc. Esther
lui adressa quelques mots en arabe. Surpris de cette
complicité, David réagit avec ces quelques
mots : « Je ne vais pas me mettre à une
troisième langue, maintenant ! »
David avait tout prévu. Mosès, le serrurier
du Vatican, avait loué auparavant deux chambres
d’hôtel proches de la synagogue pour les
offices de shabbat.
Ordonné
évêque, il eut ses entrées au Vatican,
ainsi qu’aux fameuses caves où était
entreposé le butin provenant des pillages opérés
par les Croisés, les Dominicains, les Jésuites,
et autres ordres plus ou moins obscurs. Un trousseau
de clés lui fut remis et dont il fit faire le
double par Mosès. Tous les jours, il se rendit
aux sous-sols du palais Saint Pierre. Révolté,
il entreprit d’établir un inventaire de
tout ce qui concernait le judaïsme. Cela l’occupa
pendant deux à trois semaines.
Afin
que ses absences ne fussent pas remarquées par
l’évêché de Ferrare, il effectua
des navettes la nuit tombée, sans omettre de
se débarrasser de sa soutane pourpre. Il loua
un vélo avec deux sacoches accrochées
à l’arrière pour ranger la multitude
de livres de prières lesquels, pour la plupart,
dataient de la destruction du Deuxième Temple
qui étaient en fort bon état, ainsi que
des objets de culte. Pour le transport de la dizaine
de rouleaux de la Torah, il se fit aider par Mosès
et son fils, tous deux, heureux de participer à
cette restitution.
Esther,
dont la famille était d’origine livournaise,
lui communiqua l’adresse d’un transitaire,
parent lointain qui effectuait des rotations entre Israël
et l’Italie.
Dans ce but, il se rendit à Livourne et il fit
acheminer ce discret container en Israël par voie
maritime. Un compte-rendu détaillé de
l’opération fut remis aux autorités
israéliennes qui répartirent ensuite à
travers tous les musées d’Israël,
ce patrimoine que les persécuteurs de tous les
temps s’étaient appropriés.
Ne
voulant rien laisser paraître momentanément
aux yeux de la hiérarchie romaine, il continua
de répondre à toutes les invitations.
La dernière reçue émanait de l’autorité
ecclésiale de la ville de Lyon. Le texte était
rédigé de la façon suivante : «
Vous êtes prié d’honorer de votre
présence l’exposition organisée
par la compagnie de Jésus, qui se tiendra à
Lyon à la bibliothèque de la Part Dieu
au département des religions. Elle comportera,
entre autres documents précieux, un rouleau du
livre d’Esther datant du dix septième siècle.
Ce parchemin a été illustré et
calligraphié par les maîtres de Safed en
Israël ». A cette lecture, le sang de David
ne fit qu’un tour, d’autant que les relations,
en cette fin de siècle entre le Vatican et les
autorités religieuses juives n’étaient
pas au beau fixe. Il accepta l’invitation.
Il
s’envola pour la région lyonnaise où
il fut hébergé pour quelques jours chez
le directeur d’un centre talmudique. Il se rendit
au vernissage de l’exposition en tenue d’évêque.
Il la traversa au pas de course avec une seule idée
en tête : récupérer la Méguilah
d’Esther.
Avec beaucoup de tact et de discrétion, David
demanda au conservateur la permission d’admirer
de plus près ce fameux rouleau. Au vu du rang
qu’il occupait, il ne sut la lui refuser. La vitrine
ouverte, le relieur, qui détenait les clés,
s’éloigna quelques instants, le temps pour
David de s’emparer de la Méguilah, de l’enfouir
sous sa soutane et de sortir à pas lents de la
bibliothèque.
Il
passa le shabbat, inclus dans ce voyage, au milieu de
personnalités religieuses de premier plan qui
lui assurèrent la plus grande discrétion.
Le lendemain matin, il prit la navette qui le déposa
à l’aéroport international Saint-Exupéry
de Lyon. L’attente fut longue et, plus particulièrement
pour ceux en partance pour Israël. Pour occuper
ces heures, David acheta le quotidien local et quelques
revues. Brusquement, son attention fut attirée
par le gros titre du Progrès de Lyon : «
Un rouleau d’Esther datant du dix-septième
siècle et d’une valeur inestimable a été
dérobé à la bibliothèque
de la Part Dieu. Les recherches entreprises se sont
avérées vaines. L’acte d’un
simple d’esprit, pour lequel ce gribouillis n’est
que de l’hébreu et qui aura tôt fait
de s’en défaire, est l’hypothèse
retenue par les enquêteurs.»
A
Ferrare, Esther et Enzo sont sur le pas de la porte
et surveillent l’arrivée de leur fils.
Dès qu’il descend du taxi, Esther saute
à son cou : « Ca y est, David ! Tu as reçu
ton billet d’avion pour Israël ! »
Il s’excuse un instant, se rend aux toilettes
et revient en tenue civile : « Maman, je n’ai
jamais oublié que tu t’appelles Esther.
Voici ta Méguilah, prends-en soin. Surtout, maman,
surtout… ne me pose pas de questions.» |