J'appartiens une gnration charnire :
une enfance sous la Seconde Guerre mondiale avec la
remise en cause du statut de citoyennet, et l'ge
adulte, la guerre et le terrorisme, puis l'Indpendance
de l'Algrie, suivie de l'exode. Nous avons travers
l'Histoire. Nomades ou transplants. Culturellement
les gens de ma gnration ont eu, dans l'ensemble,
des grands-parents habills l'indigne et arabophones,
et des parents qui, ayant chang d'habits et d'habitudes,
parlaient encore entre eux la langue de leurs pres,
mais interdisaient leurs enfants le moindre mot
arabe.
Le monde juif algrien, tabli sur ces terres
pendant vingt sicles et plus, a connu un changement
radical avec la conqute de l'Algrie par la France
en 1830, car, sans attendre le dcret Crmieux de
1870 qui allait le rendre globalement franais (
l'exception des territoires sahariens o les Juifs
mzabites n'ont accd la citoyennet franaise qu'en
1961), il a souhait et voulu l'mancipation de la
culture locale par un accs l'enseignement du franais
et par le dsir de promotion sociale. De ce fait,
la structure gnrale du petit peuple juif d'Algrie
s'est modifie et, peu peu, le caractre rural et
villageois, les vocations l'artisanat et au petit
commerce, ont laiss place pour beaucoup ― je
parle des enfants ou des petits-enfants de la gnration
ne avant la Seconde Guerre mondiale ― l'ancrage
dans les villes et, de prfrence, dans les milieux
massivement europens, c'est--dire franais, en qute
d'intgration et de reconnaissance. Je peux suivre
ce mouvement de dplacement travers ma propre histoire,
qui est celle de tous mes congnres, peu de chose
prs : Mon grand-pre paternel tait de Debdou
(Maroc), o ses anctres s'taient installs en fuyant
Sville et le pogrome de 1391 (la rivire de Debdou
s'appelait justement Oued Isbiliya qui est le
nom de Sville en arabe, et trs tt mon pre me l'a
signal en s'en merveillant) ―
et, des sicles durant, ils travaillrent crire
et diffuser le Sefer Torah ; car dans cette
famille de mon nom, qui composait l'une des quatre
grandes familles de Debdou, ils taient
tous, de pre en fils, des soferim, experts
en peau de gvil sur laquelle ils dessinaient
au roseau les 304.805
lettres du rouleau
sacr. Puis mon grand-pre Yhouda franchit la frontire
dans les annes 1880 pour s'installer au port de Nemours
(Ghazaouet) ― plus propice, lui semblait-il,
amliorer l'ordinaire ― o il fut commerant,
colporteur et mme docker. Du ct de ma mre, le
berceau familial est Ndromah, autre ville de rapatris
d'Espagne au XV sicle, o l'ancrage fut srement
sculaire, jusqu' subir l'attraction de la ville,
Tlemcen d'abord, autre berceau de la famille (le rabbin
de Tlemcen Messaoud Ben Soussan tait la tte du
midrash en 1895), puis Oran et Alger, et de
l, bien sr, Paris. Mes parents, maris au village
de Montagnac (Remchi) o mon grand-pre Messaoud Benayoun
tenait une picerie, firent une tentative de commerce
Berkane, au Maroc, de 1920 1923, aprs quoi mon
pre, peu dou pour le ngoce, se rengagea dans l'arme
o il avait dj acquis sept ans d'anciennet, si
l'on additionne son service militaire (alors de 3
ans) et la Premire Guerre mondiale (4 ans). La promotion
fut naturelle, puisqu'il fut envoy en garnison
Alger o nous restmes jusqu'en 1962, habitant d'abord
Rampe Vale au-dessus de la Casbah, puis dans un immeuble
des beaux quartiers de Mustapha suprieur, sur les
hauteurs du Tlemly, o la ville blanche
s'tendait. Mes oncles et tantes, artisans et couturires,
participrent de ce mme mouvement : du village
la petite ville, puis la grande ville, et ensuite,
pour la plupart, la France. Trs peu choisirent alors
Isral, et cela est aisment explicable. Acculturation
d'une part, fascination europenne, de l'autre. Si
les Juifs taient rests indignes, nul doute qu'ils
auraient choisi de faire leur alya comme tous
les Marocains et bon nombre de Tunisiens qui, eux,
n'taient pas franais. Mais les Juifs d'Algrie,
franais et fiers de l'tre, accompagnrent en 1962
toute la colonie franaise dans son exil - baptis,
par abus de vocabulaire, retour ou rapatriement .
1962 reprsenta pour nous la fin d'un pays :
l'Algrie juive.
Un pays de 140 000 mes. Un pays dont nous tions
probablement les premiers indignes et les plus anciens
autochtones, si l'on en croit la thse couramment
expose d'une Berbrie juive ou judase
(dont la figure de proue fut la reine des Aurs, la
Kahna, clbre pour avoir rsist l'invasion arabe
entre 695 et 702). Nous avions un droit naturel sur
cette terre dont l'Histoire nous a chasss, et nous
fmes notre insu, car totalement identifis la
communaut franaise, proprement des rfugis .
En
fait, 1962 marque la fin d'une culture : le judasme
algrien. Certes, il se prolonge encore dans les fils
et petits-fils de ceux qui ont vcu les derniers temps
de l'Algrie franaise, mais il est appel disparatre.
Sauf des livres qui retracent ses riches heures ou
ses moments critiques, et essaient de reconstituer
un espace, une humaine gographie, un parler, un penser,
un folklore, un caractre propre. Le rabbin
Lon Askenazi (zal) a su apprcier ces cultures
de la diaspora en voie d'extinction : La communaut
juive algrienne, a-t-il dclar, s'est transplante
ailleurs et, de toute vidence, l'authenticit de
sa dimension culturelle tait attache un paysage
historique et culturel qui ne se reconstituera plus.
On peut le regretter, pas seulement pour la culture
juive telle que je l'ai connue en Algrie, mais galement
pour les cultures de toutes les juiveries qui se sont
constitues partout, travers les sicles, pendant
les 2 000 ans de la diaspora . Mais l'Histoire
avec une majuscule et une grande hache a un sens,
un impratif catgorique et un dynamisme qui font
fi de ces tats d'me.
Lon
Yehouda Asknazi Manitou , ce penseur
et matre admirable, est celui qui a le mieux expliqu
pourquoi les Juifs de mon pays natal n'avaient pas
massivement fait leur alya (ils ne furent que
quelque 4 000 monter en Isral,
contre prs de 140 000 rejoindre la France) :
ils partageaient le mpris des Franais pour la culture
arabe, estime-t-il, et, de ce fait, se maintinrent
l'cart de l'Orient, et donc d'Isral, se contentant
de souhaiter l'hypothtique retour une fois par an
Lechana abaa be-Yrouchalam sur un mode pieux et de pure forme.
L'analyse du Rav Askenazi, cet gard, est lumineuse
et poustouflante : Encore aujourd'hui,
je n'arrive pas comprendre la manire dont les Juifs
nord-africains en France se considrent comme Franais.
Indpendamment du caractre anti-Juif ou anti-Isralien
des pays arabes, il ne leur vient pas l'ide de
se considrer comme des Arabes mais comme des Franais.
Cette attitude relve du racisme. Elle s'explique
par le fait que les Juifs considrent que l'indice
culturel franais est suprieur l'indice culturel
arabe. Ce qui est objectivement un non-sens parce
que ces cultures ne se mesurent pas aux mmes critres.
Mais il y a une vidence pour un Juif qui a vcu en
pays d'Islam : la diffrence entre le Juif et
l'Arabe n'est pas seulement d'ordre religieux, elle
est aussi d'ordre national. Cette double diffrence
n'existe pas par rapport l'Europen. C'est l'un
des lments qui explique la perptuation de la diaspora
en milieu europen . On ne peut que souscrire
cette analyse, nous qui fmes dans notre enfance
interdits de langue arabe afin de tout miser sur le
franais, sur la culture franaise, sur l'acculturation,
sur l'oubli de nos racines judo-berbro-arabes, sur
l'acceptation joyeuse de la colonisation, sur le dguisement
et le travestissement (par exemple de certains noms
patronymiques abusivement et illusoirement franciss :
les Boaziz devenant Boissis, les Ben Sad devenant
Bansaye ou Brisset, les Hassoun devenant Husson ou
les Nedjar devenant Nizard, etc.), voire sur l'oubli
des ntres et de notre prcieuse Torah. Alors oui,
il faut revenir l'Orient , comme dit
quelque part l'crivain Patrick Modiano ― autre
accultur ―, un Orient que nous n'aurions jamais
d quitter.
Mais il nous reste la mmoire. L'Algrie
juive a reprsent deux mille ans d'histoire, voire
davantage si l'on fait remonter ce peuplement juif
l'poque phnicienne et carthaginoise, voire gyptienne
en croire Nahum Sloush. Cette
culture et ces traditions juives ont perdur avec
un caractre spcifique jusqu' l'Indpendance de
l'Algrie, et se sont prolonges ensuite, en France
et en Isral, en pieuse mmoire. La gnration de
ceux qui ont fui l'Algrie algrienne est riche de
ce patrimoine mmorieux, elle entend le conserver
et le transmettre. Car nous, Juifs, sommes peuple
de mmoire. Nous ne jetons rien, nous n'oublions rien,
nous transmettons tout avec pit, avec ferveur, avec
espoir. L'image emblmatique de cette dmarche de
mmoire, nous la trouvons dans la Genizah,
cette institution millnaire qui consiste, dans une
synagogue, destiner un lieu de rebut (armoire ou
niche dans un mur) pour tous les fragments de livres
hbraques, manuscrits, lettres et documents en hbreu,
ainsi que talit, tefilin ou mezouzot ;
ainsi rien de ce qui est sacr ne se jette, tout est
conserv, mme l'inutile ou le caduc, parce que tout
ce qui est frapp au sceau du judasme et de l'hbrasme
doit tre conserv - ft-ce au cimetire, o l'on
ensevelit les rouleaux de la Torah, meguilot
et livres de prire lorsqu'ils ont t endommags
ou souills. La plus clbre genizah est celle
de la synagogue Ben Ezra, au Caire, o l'on a dcouvert
quelque 200 000 fragments, des lettres manuscrites
de Mamonide aux premiers crits en yiddish, des fragments
du Talmud de Jrusalem aux documents hala'hiques de
Tibriade des VI et VII sicles, etc. Chez nous,
Alger, quand un houmash ou un sidour
s'tait dchir ou que des pages du tehilim
s'taient dtaches et tombaient terre, mon pre
et moi les ramassions avec rvrence et allions les
porter notre Grand Temple o, derrire les stalles,
se trouvait une petite salle, disons un vestiaire,
o l'on pouvait se mettre l'aise, et il y avait
des casiers pour chacun des fidles. C'est l que
papa entreposait nos livres et objets de prire, et
c'est l qu'on laissait tout ce qui tait devenu inutilisable.
Nous avions, donc, aussi notre genizah, sans
savoir ce que tout cela a pu devenir aprs le saccage
du Grand Temple en dcembre 1960 (les parachutistes,
pour comble d'abomination, y dressrent en plein milieu
un sapin de Nol), et l'on sait que notre synagogue
de la place du Grand Rabbin Abraham Bloch, au cour
de la Casbah, face au march Randon, a t transforme,
l'Indpendance, en mosque : toute la mmoire
juive a t efface,
les plaques commmorant nos morts de part et d'autre
de la tvah, la salle de prire, l''hal
et nos sefarim, et bien sr les casiers des
fidles avec toute notre genizah ; un
minaret sur la partie gauche du parvis est venu couronner
le tout. La page du judasme algrien a t alors
dfinitivement tourne. Les enfants scolariss de
l'Algrie d'aujourd'hui ignorent que des Juifs en
grand nombre ont peupl et habit leur pays. Mme
si, dans les montagnes kabyles, on trouve tant de
filles qui se prnomment Sarah ou La, ou encore Dihya,
qui tait le prnom de la Kahna, et, bien entendu,
Kahina, et de garons qui se prnomment Ishak, Yacoub,
Elias ou Azulay (qui signifie : qui a de beaux
yeux).
Que reste-t-il en vrit ? Les pierres
tombales sont disperses dans des cimetires non protgs
et vous la dsolation ou la dmolition. l'emplacement
de certains de nos Beth ham on trouve aujourd'hui
ou une autoroute, ou un jardin public, et nos synagogues
ont t transformes pour la plupart en mosques.
En Algrie une injure qui avait souvent cours s'en
prenait non aux vivants mais aux morts, et l'on entendait
cette curieuse insulte : La mort de tes
os , expression hyperbolique du meurtre. Eh
bien ! nos morts en Algrie sont peut-tre morts
deux fois. Mais l'histoire du peuple juif nous a appris
qu'en leur long et dramatique nomadisme, la seule
chose que les Juifs ont toujours emporte avec eux,
sauve et prserve, c'est le Livre ― notre
Torah ―, nos Livres ― le Talmud ―,
et aussi nos rcits, nos traditions crites et orales,
nos fables. Oui, nos fables ; chez nous, le jour
du Shabbat runissait toute la famille, et aussi les
parents et les amis de passage, et mme, les samedis
qui ont suivi le dbarquement des Allis en novembre
1942 Alger, quelque soldat amricain, qui sortait
de sa poche un minuscule livre de prires couverture
plastifie o l'hbreu ctoyait l'anglais et qui disait
toujours eymen la fin des bndictions. Le
Shabbat tait dans le cercle de famille un espace
de pit et de remmoration. On voquait le pass
espagnol des anctres, papa pouvait mme chanter une
petite prire judo-espagnole qui disait : T
eres nuestro Padre, T eres nuestro Seor, T eres
nuestro Salvador ―
Pre, Seigneur et Sauveur, on l'aura compris. Et dans
la foule, papa rapportait quelque historiette ou
une blague espagnole du temps o ils habitaient au
Maroc espagnol : le pre et ses cinq enfants
sont assis par terre autour du large plateau de cuivre
o la mre vient servir le couscous et la viande ;
comme de juste elle place le plus gros morceau d'agneau
face au chef de famille, qui n'aura plus qu' tendre
les doigts pour saisir cette pice que l'an des
enfants convoite en toute logique ; car enfin,
dit ce dernier ses frres, c'est toujours le pre
qui mange les meilleurs et les plus gros morceaux,
alors que nous sommes affams ; et donc, ce jour-l,
tandis que la viande fume sur le plateau, cet an
frondeur prend la parole et se lance dans un vaste
panorama politique de la plante ; qui va mal,
qui tourne mal, s'crie-t-il, et si mal que lui, s'il
avait le pouvoir, il prendrait la situation bras
le corps ― et l il tend les deux mains de chaque
ct du plateau de cuivre ― et changerait d'un
coup le cours des choses ― ; et en disant
cela, il fait tourner le plateau de telle sorte que
le gros bout d'agneau vient se placer devant lui ;
le pre, qui a jusque l entendu, imperturbable, le
discours de son fils et acquiesc du chef, voyant
soudain la viande lui chapper, prend son tour la
parole : tu es bien jeune mon fils, dit-il, pour
changer le monde ; et, alors qu'il tourne le
plateau jusqu' sa juste place, la conclusion arrive
dans un espagnol savoureux : deja las
cosas como estn. Laisse les choses en
l'tat . En mme temps, cette blague arabo-judo-espagnole
que rapportait papa, et qui faisait tant rire toute
la table et ses invits, prenait une valeur mtaphorique.
Car enfin, nous, Juifs d'Algrie, qui tions passs
du statut d'indignes celui de citoyens franais
de plein droit, nous qui avions perdu trois ans durant
ce statut national pour recouvrer l'archaque statut
local de l'indignat et qui venions, l'automne 1943,
de nous retrouver bons franais, quel intrt avions-nous
ce que les choses changent ? Nous tions heureux,
privilgis, bien installs dans la socit franaise,
o nous avions toutes nos marques. Bien sr, il y
avait ces petits sursauts de racisme, les remarques
acerbes, les jalousies dans le travail ou le cours
des tudes ― que de fois ai-je entendu dire
l'Universit qu'il y avait trop de Juifs faire
Mdecine ! ―, et il y avait
cette presse haineuse qui, notamment lors de la promotion
de Pierre Mends-France la tte du Gouvernement,
osait titrer la Une (de l'cho d'Alger) :
Le Juif Mends , et ne savait parler
du Prsident du Conseil autrement qu'en le traitant
de Juif et en omettant systmatiquement
la deuxime partie de son nom, pourtant lgitime,
France . Mais nous savions lutter et
rsister. Dans la rue de Lyon, au quartier de Belcourt,
Ange Tibika, qui tait le premier haltrophile de
toute l'Algrie, bondissait et rugissait sous l'insulte :
Monsieur, s'criait-il l'adresse de celui qui avait
profr sale Juif ! , je vous demande
deux genoux de retirer l'insulte, je vous le demande
deux genoux, car sinon. je vais tre forc de vous
tuer ! Et il s'avanait, poings en avant et roulant
des paules. Alors la foule se massait et il y avait
toujours quelqu'un pour sermonner l'insens et imprudent
antismite : Typafou, excuse-toi, tu
vois pas que c'est Tibika et qu'il va te massacrer ?
Et voil pour notre folklore. Mais pour le reste,
en vrit, nous laissions faire, nous vivions dans
une sereine routine, et l'Histoire progressait sans
nous. Au moment de la plus grande crise qu'avons-nous
fait ? Face l'appel de la Soummam o le FLN
algrien nous sommait de nous rallier lui en tant
qu'ex-indignes, face aux sirnes de l'OAS qui nous
invitait rejoindre les rangs des rvolts de l'Algrie-Franaise,
hormis quelques brebis gares (et galeuses), nous
sommes rests benots, nous avons fait le gros dos,
et en fin de course, comme tous les Europens ,
nous avons pris le bateau pour nous rapatrier
en France, alors que Matre Andr Narboni (zal),
prsident de la Fdration Sioniste d'Algrie, se
retrouvait bien seul sur la rafiot qui le conduisait
Hafa.
Mais l'Histoire, parfois, sait ajuster les
ds dans le cornet du Sort ― c'est l'image qui
me vient l'esprit en revoyant tous nos Juifs algriens
appliqus jouer au jacquet : papa, entre deux
chants du Thilim, savait aussi lancer les
ds sur le tapis vert du jeu de course pendant la
longue sieste du Shabbat ―, et le seder
a t quelque peu rtabli, parce que l'alya,
dans les annes qui ont suivi l'Indpendance de l'Algrie,
a sduit les enfants, et les petits-enfants, mme
ceux issus de mariages mixtes, qui n'ont pas trouv
leur place en Mtropole, ou qui n'ont pas voulu de
cette existence matrielle sans l'horizon d'un idal.
On a vu alors beaucoup de ces jeunes, devenus moins
jeunes chaque jour, s'inscrire l'Agence Juive pour
faire le grand saut. Et puis, les annes venant, il
y a eu aussi l'alya des vieux ,
soit qu'ils rejoignaient leur progniture en Erets-Israel,
soit qu'ils choisissaient de prendre leur retraite
au Pays, le leur, le seul qu'il sentait comme vritable.
Leur terre organique. Certes, si l'Algrie indpendante
avait suivi un autre parcours, si elle ne s'tait
pas enferme dans un antisionisme et un antijudasme
aussi virulents, les choses auraient peut-tre t
diffrentes, mais l'on sait, par exprience, que le
retour sporadique de quelques touristes
juifs dans l'Algrie d'aujourd'hui s'est le plus souvent
sold par de grandes frustrations et pas mal d'humiliations :
trangers au pays natal, voil ce qu'ils taient devenus.
Alors oui, Isral pouvait bien leur apparatre comme
le pays natal. Netanya, Ashdod, Hafa, ces rivages
leur taient familiers, ils retrouvaient les leurs.
Et la communaut francophone de Netanya a su reconstituer,
rehov Herzl, la synagogue des Rabbanim d'Alger, avec
au mur du fond la photo du Grand Temple de la place
Abraham-Bloch, dans la Casbah, et son saccage en 1960.
Mieux, la gographie humaine se superposait la fallacieuse
gographie physique : les plages et les ports
israliens rflchissaient d'anciennes images, et
nos Juifs d'Algrie retrouvaient leurs visages et
leur identit.
Que dire, au terme de ce parcours ?
Un bout de mon histoire se trouve dsormais en Isral.
En y allant, je sais que je ne suis pas un touriste,
malgr mon passeport franais, mais que je suis chez
moi, non par cette terre que je foule, ou ce sable
o je m'tends, ou cette synagogue o je viens prier,
mais parce que tous ces visages que je rencontre,
ceux de ma famille et ceux de mes amis, je les reconnais,
je les retrouve, je les inscris sur ce paysage. Et
je vis comme dans un rve un grand moment de ferveur :
. Voil que la Torah a regagn l'Arche
Sainte, et le rabbin de Netanya intim l'entre de
la Amida : Ouvre mes lvres, mon Matre,
et ma bouche noncera tes louanges. Et front de
se baisser, et corps de se bercer, mais ds l'annonce
de notre rsurrection ― Roi qui fait mourir
(memith) et fait revivre (me'hay) et
germer (matsmiya'h) la rdemption ―,
avec cette accumulation liquide des M, ces mouillures
de lvres qui sont comme un triple baiser la face
cache de notre Divinit, soudain, dans la minute
de silence qui suit, s'lve un accent infiniment
doux qui remonte tout en haut du front et fait vaciller
la tte, puis l'articulation occlusive sourde, le
K-T du Keter (une couronne), inflchit le son
de la gorge vers le palais et les alvoles pour proposer
l'offrande, yitnou l'ha (ils [les chrubins]
te donneront) : autre treinte. Oui, D.ieu est
amour et nous prend dans ses bras. Mais cette fois
c'est la voix du chantre qui caresse les lvres et
fait frissonner le jonc flchi d'un corps humili.
Voix qui monte et descend comme une houle que rien
n'arrtera, souffle prenne qui enfle les voiles du
talith et fait flotter ses franges. J'entre en lvitation,
je suis l-bas, Alger, dans la brise du port s'engouffrant
par les moucharabiehs du Grand Temple, et je suis
ici, la synagogue des Rabbanim, ce lieu de culte
reconstruit qui nie et efface toute gographie, toute
distance pour inscrire l'Histoire dans un paysage
d'ternit. Comme un rve, oui, auquel rpond,
en cho, cette phrase emblmatique de celui qui a
donn son nom la rue de cette synagogue d'Alger
reconstitue, Theodor Herzl : Si vous
le voulez, cela ne sera pas un rve !...
Albert Bensoussan