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Pr Albert Bensoussan
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L'Algrie juive pour mmoire
par Albert Bensoussan

J'appartiens une gnration charnire : une enfance sous la Seconde Guerre mondiale avec la remise en cause du statut de citoyennet, et l'ge adulte, la guerre et le terrorisme, puis l'Indpendance de l'Algrie, suivie de l'exode. Nous avons travers l'Histoire. Nomades ou transplants. Culturellement les gens de ma gnration ont eu, dans l'ensemble, des grands-parents habills l'indigne et arabophones, et des parents qui, ayant chang d'habits et d'habitudes, parlaient encore entre eux la langue de leurs pres, mais interdisaient leurs enfants le moindre mot arabe.

Le monde juif algrien, tabli sur ces terres pendant vingt sicles et plus, a connu un changement radical avec la conqute de l'Algrie par la France en 1830, car, sans attendre le dcret Crmieux de 1870 qui allait le rendre globalement franais ( l'exception des territoires sahariens o les Juifs mzabites n'ont accd la citoyennet franaise qu'en 1961), il a souhait et voulu l'mancipation de la culture locale par un accs l'enseignement du franais et par le dsir de promotion sociale. De ce fait, la structure gnrale du petit peuple juif d'Algrie s'est modifie et, peu peu, le caractre rural et villageois, les vocations l'artisanat et au petit commerce, ont laiss place pour beaucoup ― je parle des enfants ou des petits-enfants de la gnration ne avant la Seconde Guerre mondiale ― l'ancrage dans les villes et, de prfrence, dans les milieux massivement europens, c'est--dire franais, en qute d'intgration et de reconnaissance. Je peux suivre ce mouvement de dplacement travers ma propre histoire, qui est celle de tous mes congnres, peu de chose prs : Mon grand-pre paternel tait de Debdou (Maroc), o ses anctres s'taient installs en fuyant Sville et le pogrome de 1391 (la rivire de Debdou s'appelait justement  Oued Isbiliya  qui est le nom de Sville en arabe, et trs tt mon pre me l'a signal en s'en merveillant[1]) ― et, des sicles durant, ils travaillrent crire et diffuser le Sefer Torah ; car dans cette famille de mon nom, qui composait l'une des quatre grandes familles de Debdou[2], ils taient tous, de pre en fils, des soferim, experts en peau de gvil sur laquelle ils dessinaient au roseau les 304.805 lettres du rouleau sacr. Puis mon grand-pre Yhouda franchit la frontire dans les annes 1880 pour s'installer au port de Nemours (Ghazaouet) ― plus propice, lui semblait-il, amliorer l'ordinaire ― o il fut commerant, colporteur et mme docker. Du ct de ma mre, le berceau familial est Ndromah, autre ville de  rapatris  d'Espagne au XV sicle, o l'ancrage fut srement sculaire, jusqu' subir l'attraction de la ville, Tlemcen d'abord, autre berceau de la famille (le rabbin de Tlemcen Messaoud Ben Soussan tait la tte du midrash en 1895), puis Oran et Alger, et de l, bien sr, Paris. Mes parents, maris au village de Montagnac (Remchi) o mon grand-pre Messaoud Benayoun tenait une picerie, firent une tentative de commerce Berkane, au Maroc, de 1920 1923, aprs quoi mon pre, peu dou pour le ngoce, se rengagea dans l'arme o il avait dj acquis sept ans d'anciennet, si l'on additionne son service militaire (alors de 3 ans) et la Premire Guerre mondiale (4 ans). La promotion fut naturelle, puisqu'il fut envoy en garnison Alger o nous restmes jusqu'en 1962, habitant d'abord Rampe Vale au-dessus de la Casbah, puis dans un immeuble des beaux quartiers de Mustapha suprieur, sur les hauteurs du Tlemly, o la  ville blanche  s'tendait. Mes oncles et tantes, artisans et couturires, participrent de ce mme mouvement : du village la petite ville, puis la grande ville, et ensuite, pour la plupart, la France. Trs peu choisirent alors Isral, et cela est aisment explicable. Acculturation d'une part, fascination europenne, de l'autre. Si les Juifs taient rests indignes, nul doute qu'ils auraient choisi de faire leur alya comme tous les Marocains et bon nombre de Tunisiens qui, eux, n'taient pas franais. Mais les Juifs d'Algrie, franais et fiers de l'tre, accompagnrent en 1962 toute la colonie franaise dans son exil - baptis, par abus de vocabulaire,  retour  ou  rapatriement . 1962 reprsenta pour nous la fin d'un pays : l'Algrie juive[3]. Un pays de 140 000 mes. Un pays dont nous tions probablement les premiers indignes et les plus anciens autochtones, si l'on en croit la thse couramment expose d'une Berbrie juive ou judase[4] (dont la figure de proue fut la reine des Aurs, la Kahna, clbre pour avoir rsist l'invasion arabe entre 695 et 702). Nous avions un droit naturel sur cette terre dont l'Histoire nous a chasss, et nous fmes notre insu, car totalement identifis la communaut franaise, proprement des  rfugis [5].

En fait, 1962 marque la fin d'une culture : le judasme algrien. Certes, il se prolonge encore dans les fils et petits-fils de ceux qui ont vcu les derniers temps de l'Algrie franaise, mais il est appel disparatre. Sauf des livres qui retracent ses riches heures ou ses moments critiques, et essaient de reconstituer un espace, une humaine gographie, un parler, un penser, un folklore, un caractre propre[6]. Le rabbin Lon Askenazi (zal) a su apprcier ces cultures de la diaspora en voie d'extinction :  La communaut juive algrienne, a-t-il dclar, s'est transplante ailleurs et, de toute vidence, l'authenticit de sa dimension culturelle tait attache un paysage historique et culturel qui ne se reconstituera plus. On peut le regretter, pas seulement pour la culture juive telle que je l'ai connue en Algrie, mais galement pour les cultures de toutes les juiveries qui se sont constitues partout, travers les sicles, pendant les 2 000 ans de la diaspora . Mais l'Histoire avec une majuscule et une grande hache a un sens, un impratif catgorique et un dynamisme qui font fi de ces tats d'me.

Lon Yehouda Asknazi  Manitou [7], ce penseur et matre admirable, est celui qui a le mieux expliqu pourquoi les Juifs de mon pays natal n'avaient pas massivement fait leur alya (ils ne furent que quelque 4 000  monter  en Isral, contre prs de 140 000 rejoindre la France) : ils partageaient le mpris des Franais pour la culture arabe, estime-t-il, et, de ce fait, se maintinrent l'cart de l'Orient, et donc d'Isral, se contentant de souhaiter l'hypothtique retour une fois par an  Lechana abaa be-Yrouchalam  sur un mode pieux et de pure forme. L'analyse du Rav Askenazi, cet gard, est lumineuse et poustouflante :  Encore aujourd'hui, je n'arrive pas comprendre la manire dont les Juifs nord-africains en France se considrent comme Franais. Indpendamment du caractre anti-Juif ou anti-Isralien des pays arabes, il ne leur vient pas l'ide de se considrer comme des Arabes mais comme des Franais. Cette attitude relve du racisme. Elle s'explique par le fait que les Juifs considrent que l'indice culturel franais est suprieur l'indice culturel arabe. Ce qui est objectivement un non-sens parce que ces cultures ne se mesurent pas aux mmes critres. Mais il y a une vidence pour un Juif qui a vcu en pays d'Islam : la diffrence entre le Juif et l'Arabe n'est pas seulement d'ordre religieux, elle est aussi d'ordre national. Cette double diffrence n'existe pas par rapport l'Europen. C'est l'un des lments qui explique la perptuation de la diaspora en milieu europen . On ne peut que souscrire cette analyse, nous qui fmes dans notre enfance interdits de langue arabe afin de tout miser sur le franais, sur la culture franaise, sur l'acculturation, sur l'oubli de nos racines judo-berbro-arabes, sur l'acceptation joyeuse de la colonisation, sur le dguisement et le travestissement (par exemple de certains noms patronymiques abusivement et illusoirement franciss : les Boaziz devenant Boissis, les Ben Sad devenant Bansaye ou Brisset, les Hassoun devenant Husson ou les Nedjar devenant Nizard, etc.), voire sur l'oubli des ntres et de notre prcieuse Torah. Alors oui, il faut  revenir l'Orient , comme dit quelque part l'crivain Patrick Modiano ― autre accultur ―, un Orient que nous n'aurions jamais d quitter.

Mais il nous reste la mmoire. L'Algrie juive a reprsent deux mille ans d'histoire, voire davantage si l'on fait remonter ce peuplement juif l'poque phnicienne et carthaginoise, voire gyptienne en croire Nahum Sloush[8]. Cette culture et ces traditions juives ont perdur avec un caractre spcifique jusqu' l'Indpendance de l'Algrie, et se sont prolonges ensuite, en France et en Isral, en pieuse mmoire. La gnration de ceux qui ont fui l'Algrie algrienne est riche de ce patrimoine mmorieux, elle entend le conserver et le transmettre. Car nous, Juifs, sommes peuple de mmoire. Nous ne jetons rien, nous n'oublions rien, nous transmettons tout avec pit, avec ferveur, avec espoir. L'image emblmatique de cette dmarche de mmoire, nous la trouvons dans la Genizah, cette institution millnaire qui consiste, dans une synagogue, destiner un lieu de rebut (armoire ou niche dans un mur) pour tous les fragments de livres hbraques, manuscrits, lettres et documents en hbreu, ainsi que talit, tefilin ou mezouzot ; ainsi rien de ce qui est sacr ne se jette, tout est conserv, mme l'inutile ou le caduc, parce que tout ce qui est frapp au sceau du judasme et de l'hbrasme doit tre conserv - ft-ce au cimetire, o l'on ensevelit les rouleaux de la Torah, meguilot et livres de prire lorsqu'ils ont t endommags ou souills. La plus clbre genizah est celle de la synagogue Ben Ezra, au Caire, o l'on a dcouvert quelque 200 000 fragments, des lettres manuscrites de Mamonide aux premiers crits en yiddish, des fragments du Talmud de Jrusalem aux documents hala'hiques de Tibriade des VI et VII sicles, etc. Chez nous, Alger, quand un houmash ou un sidour s'tait dchir ou que des pages du tehilim s'taient dtaches et tombaient terre, mon pre et moi les ramassions avec rvrence et allions les porter notre Grand Temple o, derrire les stalles, se trouvait une petite salle, disons un vestiaire, o l'on pouvait se mettre l'aise, et il y avait des casiers pour chacun des fidles. C'est l que papa entreposait nos livres et objets de prire, et c'est l qu'on laissait tout ce qui tait devenu inutilisable. Nous avions, donc, aussi notre genizah, sans savoir ce que tout cela a pu devenir aprs le saccage du Grand Temple en dcembre 1960 (les parachutistes, pour comble d'abomination, y dressrent en plein milieu un sapin de Nol), et l'on sait que notre synagogue de la place du Grand Rabbin Abraham Bloch, au cour de la Casbah, face au march Randon, a t transforme, l'Indpendance, en mosque : toute la mmoire juive a t efface[9], les plaques commmorant nos morts de part et d'autre de la tvah, la salle de prire, l''hal et nos sefarim, et bien sr les casiers des fidles avec toute notre genizah ; un minaret sur la partie gauche du parvis est venu couronner le tout. La page du judasme algrien a t alors dfinitivement tourne. Les enfants scolariss de l'Algrie d'aujourd'hui ignorent que des Juifs en grand nombre ont peupl et habit leur pays. Mme si, dans les montagnes kabyles, on trouve tant de filles qui se prnomment Sarah ou La, ou encore Dihya, qui tait le prnom de la Kahna, et, bien entendu, Kahina, et de garons qui se prnomment Ishak, Yacoub, Elias ou Azulay (qui signifie : qui a de beaux yeux).

Que reste-t-il en vrit ? Les pierres tombales sont disperses dans des cimetires non protgs et vous la dsolation ou la dmolition. l'emplacement de certains de nos Beth ham on trouve aujourd'hui ou une autoroute, ou un jardin public, et nos synagogues ont t transformes pour la plupart en mosques. En Algrie une injure qui avait souvent cours s'en prenait non aux vivants mais aux morts, et l'on entendait cette curieuse insulte :  La mort de tes os , expression hyperbolique du meurtre. Eh bien ! nos morts en Algrie sont peut-tre morts deux fois. Mais l'histoire du peuple juif nous a appris qu'en leur long et dramatique nomadisme, la seule chose que les Juifs ont toujours emporte avec eux, sauve et prserve, c'est le Livre ― notre Torah ―, nos Livres ― le Talmud ―, et aussi nos rcits, nos traditions crites et orales, nos fables. Oui, nos fables ; chez nous, le jour du Shabbat runissait toute la famille, et aussi les parents et les amis de passage, et mme, les samedis qui ont suivi le dbarquement des Allis en novembre 1942 Alger, quelque soldat amricain, qui sortait de sa poche un minuscule livre de prires couverture plastifie o l'hbreu ctoyait l'anglais et qui disait toujours eymen la fin des bndictions. Le Shabbat tait dans le cercle de famille un espace de pit et de remmoration. On voquait le pass espagnol des anctres, papa pouvait mme chanter une petite prire judo-espagnole qui disait :  T eres nuestro Padre, T eres nuestro Seor, T eres nuestro Salvador [10] ― Pre, Seigneur et Sauveur, on l'aura compris. Et dans la foule, papa rapportait quelque historiette ou une blague espagnole du temps o ils habitaient au Maroc espagnol : le pre et ses cinq enfants sont assis par terre autour du large plateau de cuivre o la mre vient servir le couscous et la viande ; comme de juste elle place le plus gros morceau d'agneau face au chef de famille, qui n'aura plus qu' tendre les doigts pour saisir cette pice que l'an des enfants convoite en toute logique ; car enfin, dit ce dernier ses frres, c'est toujours le pre qui mange les meilleurs et les plus gros morceaux, alors que nous sommes affams ; et donc, ce jour-l, tandis que la viande fume sur le plateau, cet an frondeur prend la parole et se lance dans un vaste panorama politique de la plante ; qui va mal, qui tourne mal, s'crie-t-il, et si mal que lui, s'il avait le pouvoir, il prendrait la situation bras le corps ― et l il tend les deux mains de chaque ct du plateau de cuivre ― et changerait d'un coup le cours des choses ― ; et en disant cela, il fait tourner le plateau de telle sorte que le gros bout d'agneau vient se placer devant lui ; le pre, qui a jusque l entendu, imperturbable, le discours de son fils et acquiesc du chef, voyant soudain la viande lui chapper, prend son tour la parole : tu es bien jeune mon fils, dit-il, pour changer le monde ; et, alors qu'il tourne le plateau jusqu' sa juste place, la conclusion arrive dans un espagnol savoureux : deja las cosas como estn.  Laisse les choses en l'tat . En mme temps, cette blague arabo-judo-espagnole que rapportait papa, et qui faisait tant rire toute la table et ses invits, prenait une valeur mtaphorique. Car enfin, nous, Juifs d'Algrie, qui tions passs du statut d'indignes celui de citoyens franais de plein droit, nous qui avions perdu trois ans durant ce statut national pour recouvrer l'archaque statut local de l'indignat et qui venions, l'automne 1943, de nous retrouver bons franais, quel intrt avions-nous ce que les choses changent ? Nous tions heureux, privilgis, bien installs dans la socit franaise, o nous avions toutes nos marques. Bien sr, il y avait ces petits sursauts de racisme, les remarques acerbes, les jalousies dans le travail ou le cours des tudes ― que de fois ai-je entendu dire l'Universit qu'il y avait trop de Juifs faire  Mdecine  ! ―, et il y avait cette presse haineuse qui, notamment lors de la promotion de Pierre Mends-France la tte du Gouvernement, osait titrer la Une (de l'cho d'Alger) :  Le Juif Mends , et ne savait parler du Prsident du Conseil autrement qu'en le traitant de  Juif  et en omettant systmatiquement la deuxime partie de son nom, pourtant lgitime,  France . Mais nous savions lutter et rsister. Dans la rue de Lyon, au quartier de Belcourt, Ange Tibika, qui tait le premier haltrophile de toute l'Algrie, bondissait et rugissait sous l'insulte : Monsieur, s'criait-il l'adresse de celui qui avait profr  sale Juif ! , je vous demande deux genoux de retirer l'insulte, je vous le demande deux genoux, car sinon. je vais tre forc de vous tuer ! Et il s'avanait, poings en avant et roulant des paules. Alors la foule se massait et il y avait toujours quelqu'un pour sermonner l'insens et imprudent antismite : Typafou, excuse-toi, tu vois pas que c'est Tibika et qu'il va te massacrer ? Et voil pour notre folklore. Mais pour le reste, en vrit, nous laissions faire, nous vivions dans une sereine routine, et l'Histoire progressait sans nous. Au moment de la plus grande crise qu'avons-nous fait ? Face l'appel de la Soummam o le FLN algrien nous sommait de nous rallier lui en tant qu'ex-indignes, face aux sirnes de l'OAS qui nous invitait rejoindre les rangs des rvolts de l'Algrie-Franaise, hormis quelques brebis gares (et galeuses), nous sommes rests benots, nous avons fait le gros dos, et en fin de course, comme tous les  Europens , nous avons pris le bateau pour nous  rapatrier  en France, alors que Matre Andr Narboni (zal), prsident de la Fdration Sioniste d'Algrie, se retrouvait bien seul sur la rafiot qui le conduisait Hafa.

Mais l'Histoire, parfois, sait ajuster les ds dans le cornet du Sort ― c'est l'image qui me vient l'esprit en revoyant tous nos Juifs algriens appliqus jouer au jacquet : papa, entre deux chants du Thilim, savait aussi lancer les ds sur le tapis vert du jeu de course pendant la longue sieste du Shabbat ―, et le seder a t quelque peu rtabli, parce que l'alya, dans les annes qui ont suivi l'Indpendance de l'Algrie, a sduit les enfants, et les petits-enfants, mme ceux issus de mariages mixtes, qui n'ont pas trouv leur place en Mtropole, ou qui n'ont pas voulu de cette existence matrielle sans l'horizon d'un idal. On a vu alors beaucoup de ces jeunes, devenus moins jeunes chaque jour, s'inscrire l'Agence Juive pour faire le grand saut. Et puis, les annes venant, il y a eu aussi l'alya des  vieux , soit qu'ils rejoignaient leur progniture en Erets-Israel, soit qu'ils choisissaient de prendre leur retraite au Pays, le leur, le seul qu'il sentait comme vritable. Leur terre organique. Certes, si l'Algrie indpendante avait suivi un autre parcours, si elle ne s'tait pas enferme dans un antisionisme et un antijudasme aussi virulents, les choses auraient peut-tre t diffrentes, mais l'on sait, par exprience, que le retour sporadique de quelques  touristes  juifs dans l'Algrie d'aujourd'hui s'est le plus souvent sold par de grandes frustrations et pas mal d'humiliations : trangers au pays natal, voil ce qu'ils taient devenus. Alors oui, Isral pouvait bien leur apparatre comme le pays natal. Netanya, Ashdod, Hafa, ces rivages leur taient familiers, ils retrouvaient les leurs. Et la communaut francophone de Netanya a su reconstituer, rehov Herzl, la synagogue des Rabbanim d'Alger, avec au mur du fond la photo du Grand Temple de la place Abraham-Bloch, dans la Casbah, et son saccage en 1960. Mieux, la gographie humaine se superposait la fallacieuse gographie physique : les plages et les ports israliens rflchissaient d'anciennes images, et nos Juifs d'Algrie retrouvaient leurs visages et leur identit.

Que dire, au terme de ce parcours ? Un bout de mon histoire se trouve dsormais en Isral. En y allant, je sais que je ne suis pas un touriste, malgr mon passeport franais, mais que je suis chez moi, non par cette terre que je foule, ou ce sable o je m'tends, ou cette synagogue o je viens prier, mais parce que tous ces visages que je rencontre, ceux de ma famille et ceux de mes amis, je les reconnais, je les retrouve, je les inscris sur ce paysage. Et je vis comme dans un rve un grand moment de ferveur :  . Voil que la Torah a regagn l'Arche Sainte, et le rabbin de Netanya intim l'entre de la Amida : Ouvre mes lvres, mon Matre, et ma bouche noncera tes louanges. Et front de se baisser, et corps de se bercer, mais ds l'annonce de notre rsurrection ― Roi qui fait mourir (memith) et fait revivre (me'hay) et germer (matsmiya'h) la rdemption ―, avec cette accumulation liquide des M, ces mouillures de lvres qui sont comme un triple baiser la face cache de notre Divinit, soudain, dans la minute de silence qui suit, s'lve un accent infiniment doux qui remonte tout en haut du front et fait vaciller la tte, puis l'articulation occlusive sourde, le K-T du Keter (une couronne), inflchit le son de la gorge vers le palais et les alvoles pour proposer l'offrande, yitnou l'ha (ils [les chrubins] te donneront) : autre treinte. Oui, D.ieu est amour et nous prend dans ses bras. Mais cette fois c'est la voix du chantre qui caresse les lvres et fait frissonner le jonc flchi d'un corps humili. Voix qui monte et descend comme une houle que rien n'arrtera, souffle prenne qui enfle les voiles du talith et fait flotter ses franges. J'entre en lvitation, je suis l-bas, Alger, dans la brise du port s'engouffrant par les moucharabiehs du Grand Temple, et je suis ici, la synagogue des Rabbanim, ce lieu de culte reconstruit qui nie et efface toute gographie, toute distance pour inscrire l'Histoire dans un paysage d'ternit.  Comme un rve, oui, auquel rpond, en cho, cette phrase emblmatique de celui qui a donn son nom la rue de cette synagogue d'Alger reconstitue, Theodor Herzl :  Si vous le voulez, cela ne sera pas un rve !... 

Albert Bensoussan



[1] C'est pour choyer cette mmoire que j'ai publi Isbilia (ditions P.-J.Oswald, 1970).

[2] Debdou, cit commerante au sud de Melilla, au Maroc, la population majoritairement juive, qui comptait la fin du XIX sicle quelque 4000 mes et o quatre patronymes juifs composaient tout le kahal. Cf. Nahum Sloush, Les juifs de Debdou, Paris, Revue du Monde Musulman, Vol. 22, N2, 1913, pp. 221-269.

[3] Ce  naufrage  a inspir mon premier texte, Les Bagnoulis en 1965 (repris dans la somme Algrie : les romans de la guerre (Omnibus, 2002).

[4] Andr Chouraqui, dans Histoire des Juifs en Afrique du Nord (Paris, Hachette, 1985), donne tous les lments de cette thse.

[5] Et ainsi apparaissons-nous dans l'ouvrage de Jean-Pierre Allali, Les rfugis changs : Sfarades-Palestiniens, Paris, Jipa, 2007, p.22-25.

[6] C'est l'ambition de mes modestes  fictions  : L'chelle de Mesrod, Le dernier devoir, Le chemin des aqueducs, Une enfance algrienne, L'oil de la sultane, Pour une poigne de dattes, Aldjezar, Mes Algriennes. C'est aussi celle d'un Gil Ben Aych : L'essuie-main des pieds, Le voyage de Mm, Le livre d'toile. Et de quelques autres de mes contemporains d'Algrie : Jean-Luc Allouche (Les jours innocents), Max Guedj (Mort de Cohen d'Alger), Line Meller-Sad (Un march sans Juif, Blidah et des poussires), Colette Guedj (Le journal de Myriam Bloch), Jolle Bahoule (La maison de mmoire), Alexandre Arcady (Le petit blond de la Casbah).

[7] Nous renvoyons ces deux ouvrages majeurs : Lon Asknazi, La parole et l'crit, Paris, Albin Michel, 2000 et 2005 (2 vols.).

[8] Cit par Andr Chouraqui, op.cit., p.52-54.

[9] Il reste, nanmoins, quelques vestiges conservs aujourd'hui au patrimoine du Grand Alger, et que l'on peut consulter sur le site Oasisfle.com, au chapitre  Monuments et sites classs , et qui fait tat de :  Divers Objets de culte dans les synagogues de l'impasse Boutin N2 et la rue Mde Objets de Culte/ Med (Oued Koriche Casbah). Rouleaux de la loi et divers objets de culte en argent appartenant synagogue de la place Randon au 2eme et 3eme tages de l'immeuble du consistoire, 1 rue Volland. Objets de Culte/ Med (Oued Koriche Casbah).
Parchemins dits sraphines et garnitures de la synagogue de la rue Scipion. Manus. et Objets de Culte/Med (Oued Koriche Casbah) .

[10] Le rabbin et chantre Yehouda Berdugo, originaire du Maroc, et qui fut longtemps rabbin de Nantes, est encore capable de chanter ce piyyot. Cf  Chants liturgiques juifs  (Jricho productions : JE1 95).

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