''Affaires atomiques" de Dominique Lorentz par Ronan Blaise - envoi de Gérard Chemla de Netanya
«Affaires atomiques» : voilà un ouvrage à lire absolument pour connaître les dessous de la prolifération nucléaire, domaine où - depuis au moins un demi-siècle - la vérité historique n'a souvent absolument rien à voir avec les discours politiques et/ou diplomatiques officiels...
Un ouvrage pour lequel, en octobre dernier, j'avais écrit une critique pour le webzine « le Taurillon » (www.taurillon.org) dont j'étais alors rédacteur en chef (et secrétaire de rédaction). Critique qu'on retrouvera à la suite du lien http://taurillon.org/Affaires-atomiques.
Où l'on apprend - entre autres choses - que c'est l'Etat d'Israël qui aida la France à se doter de l'arme nucléaire (et non l'inverse...), que c'est ce sont les derniers gouvernements de IVe république (composés de ministres socialistes, radicaux et chrétien-démocrates) qui mirent en place le projet de force de frappe (et non le général de Gaulle) et que cet arme nucléaire avait initialement une vocation européenne dans le cadre d'une stratégie atlantiste (et non pas seulement franco-française).
Où l'on apprend égalerment que la France et l'Iran impérial avaient signé un partenariat nucléaire cachant un volet militaire destiné à aider l'Iran à se doter de la bombe atomique. Où l'on apprend que l'investissement de l'Iran dans le consortium nucléaire européen Eurodif lui garantissait ainsi une part de la production d'uranium enrichi par cette entreprise. Seule la révolution iranienne et l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeini ayant pu changer la donne géostratégique, la France mettant alors un terme à cette coopération et bloquant les avoirs de l'Iran dans Eurodif.
Où l'on appprend donc que les attentats ''parisiens'' de 1985-1986, l'affaire des otages français détenus au Liban par des groupes terroristes manipulés par l'Iran, l'assassinat de Georges Besse (ancien président d'Eurodif, consortium nucléaire ''européen'' dont l'Iran des mollahs était actionnaire...) par les militants d' extrême-gauche « Action Directe » et l'accident d'avion inexpliqué de Michel Baroin auraient fait partie d'une campagne terroriste de l'Iran cherchant à poursuivre son programme nucléaire.
En tout cas, voilà un ouvrage qu'on ne saurait que vous conseiller. Un ouvrage d’autant plus troublant qu’il a été écrit à partir de sources ’’ouvertes’’ (i. e : articles de presse, documents officiels rendus publics et autres ouvrages sur la question, etc.) ne tombant pas sous le coup du ’’secret défense’’. Comme quoi, si la vérité est ailleurs, voire dérangeante, elle n’en n’est pas moins - pour qui la cherche vraiment - à portée de mains...
Ronan Blaise
Résume à partir d’extraits du livre compilés – Source Confidentiel.net
Officiellement, les Etats-Unis sont opposés à la dissémination de "la bombe".
Mais au sortir de la deuxieme guerre mondiale, ils considéraient que l’Europe était vulnérable à une invasion soviétique. En cas d’attaque soviétique il ne pouvaient rien faire sinon déclencher une guerre atomique. La "meilleure" solution consista donc à armer les pays exposés pour leur permettre de se protéger eux-memes.
En cas d’attaque, les soviétiques s’exposaient à une riposte nucléaire, sans que les Etats-Unis soient en première ligne. Les américains ont ainsi, armé leurs alliés, avançant leurs pions sur l’échiquier géopolitique mondial, pour endiguer toute avancée communiste.
Plus tard, le transfert des technologies atomiques fut un élément clés de la politique extérieure américaine pour retourner des pays alliés de l’union sovietique (comme l’Egypte) et les attirer vers le camp occidental ou pour consolider les alliances existantes. C’est ainsi que l’Inde et le Pakistan, pourtant ennemis mortels ont été equipés l’un et l’autre par les occidentaux, sous contrôle discret de la Maison Blanche.
Les Etats-Unis ont donc eu intérêt à organiser la dissémination. Toutefois la législation américaine interdisait l’exportation du savoir-faire nucléaire. Et la revelation publique de ces transferts n’etait pas envisageable. Pour contourner ce problème et éviter de débattre leur strategie au Congres et en public, les différents présidents américains ont donc adopté une méthode de dissémination indirecte et transitant par d’autres acteurs.
Les debuts de la prolifération
Il fut d’abord décidé d’armer la France pour qu’elle puisse protéger l’Allemagne de l’ouest et plus largement l’Europe de la menace soviétique. Mais il fallait pour cela trouver un moyen de contourner la législation américaine. Or, d’un autre côté, de nombreux experts nucléaires ayant participé au programme américain étant juifs, Israël possédait le savoir faire de la bombe avant même sa création. N’ayant que des ennemis dans la région, il était l’allié idéal pour les américains. Lui donner la bombe permettrait d’assurer sa survie face aux pays arabes.
Dans les années 50 la stratégie américaine a donc consisté a coupler les programmes nucléaires israéliens et français. Israël apportant le savoir faire et les technologies, tandis que la France apportait la puissance industrielle (en très grosse partie grâce a une aide militaire américaine et a l’argent du plan Marschall).
Ils ont ainsi pu développer en parallèle leur bombe atomique. Contrairement a la légende, c’est Israël qui a fourni la bombe a la France et non l’inverse.
Un petit mensonge vaut mieux qu’un grand débat
Plus tard et pour d’autres raisons de politique étrangère, les américains ont decidé d’initier d’autres alliés à la technologie nucléaire. Mais tout ça ne pouvait pas se faire au grand jour. C’est la que Dominique Lorentz démonte le mécanisme de la prolifération caché sous les cooperations. De façon constante, les accords de coopération sont présentés comme des projets d’ "applications civiles" de l’énergie nucléaire. Peu importe que les contrats soient abérants au regard des richesses énergétiques des pays acheteurs.Un petit mensonge vaut mieux qu’un grand débat. Les pays pétroliers tels l’Irak, L’Egypte, l’Arabie Saoudite ou l’Iran ont ainsi été dotes d’installations nucléaires qu’aucun projet de production d’électricité ne peut justifier. Peu importe aussi que l’énergie nucléaire soit une option très onéreuse pour les pays en développement, tous ceux qui ont pu se sont jeté dessus. Officiellement, les matériels livrés aux pays acheteurs appartiennent à la catégorie des équipements a vocation civile. Mais les dirigeants des pays exportateurs oublient de préciser que ces installations pourraient aussi bien rentrer dans le classement des fournitures à usage militaire.
Toute l’astuce est là. La quasi totalité des technologies utilisées dans l’industrie nucléaire est "duale". Les experts entendent par là qu’elles peuvent servir indiféremment à des applications civiles ou militaires, cette réalité étant connu depuis les origines de la bombe atomique. C’est ainsi que l’Inde equipée de reacteurs fournis par le Canada et aidée par des physisiciens francais a developpé son programme nucleaire.
La proliferation s’organise
A partir de 1955, le Canada signa un accord avec les Etats-Unis : il renoncait à detenir la bombe atomique, mais il lui était possible, sous reserve d’un agrément de la Maison Blanche, d’exporter des technologies américaines. Les Etats-unis eurent donc recours à lui dès les premiers temps de la prolifération. Ils durent cesser d’utiliser ce pays, suite à la révélation de son implication dans la nucléarisation de l’Inde, après que celle-ci eu réalise son premier essai atomique.
Dans les annees 70, le commerce nucléaire passa brutalement de la petite industrie à l’industrie lourde. Les réacteurs de recherche laissèrent place à de véritables centrales nucléaires, tandis que le traitements des combustibles devint une activité organisée à l’échelle planétaire. Les américains, inventeurs et propriétaires de ces technologies, en déléguerent la commercialisation à trois partenaires : le Canada, la France et l’Allemagne féderale. On apprends ainsi que toutes les centrales nucléaires construites en France ou vendues par les francais sous la marque Framatome furent des equipement Westinghouse (compagnie US). De même, tous les réacteurs implantés par les societes allemandes AEG, KWU et Siemens étaient estampillées General Electric (US) ou Westinghouse. Les accords de license garantissaient aux américains un contrôle absolu sur ces matériels. Aucune vente à l’étranger ne pouvaient se décider sans leur consentement. Ainsi les competitions qui donnaient l’impression d’opposer les societes Westinghouse, Siemens et Framatome ne furent que des faux combats, illusion brouillant les pistes. Dans tous les cas les contrats furent passés sous l’autorite des Etats-Unis, ceux-ci ayant toujours conservé le monopole du commerce nucléaire, mais de facon moins voyante. Par exemple, la part de matériel vendu par les Etats-Unis étaient de tombée de 85% en 1972 a 40% en 1976, le couple franco-allemand assurant 45% la part du marché. Cela ne changeait rien sur le fond, mais donnait l’impression que les Etats-Unis disséminaient moins de technologies qu’avant.
Ainsi, usant habilemement de ce stratagème, les américains sous-traitèrent la dissémination nucléaire à leur alliés, France en tête, qui engagèrent à leur place les coopérations nucléaires qui étaient décidées à Washington, pour poursuivre cette politique d’endiguement du communisme. Quand une coopération devenait trop voyante, elle était déléguée a un autre pays. Une petite opération étant moins visible qu’une grosse, la méthode a ensuite consisté à répartir les ventes d’équipements nucleaires entre différents fournisseurs. La multiplication des intervenants brouillant les pistes et la découverte éventuelle d’une simple fourniture n’entraînant pas la révélation du programme nucléaire du pays acheteur.
Dominique Lorentz, femme debout (extraits)
Les éditions des Arènes redonnent la parole à Dominique Lorentz, dix ans après la publication de son premier livre « Une guerre », six ans après « Affaires atomiques », deux brûlots essentiels qui n’ont pas écorné la République, mais laminé leur auteur. La vérité s’épuise, elle coûte cher.
Dominique Lorentz est une femme capable d’écrire deux livres « énormes » (Une guerre en 1997 et Affaires atomiques en 2001) dont la lecture, longtemps après, comme on dit dans les polars « continue à vous hanter ». Deux livres, pour reprendre l’expression favorite des quatrièmes de couverture, dont on ne sort pas indemne. Elle n’en est d’ailleurs pas sortie indemne.
Bâillonnée, niée, censurée, cambriolée, Dominique Lorentz a gagné très peu et perdu beaucoup dans cette aventure qui semble toucher à sa triste fin, en 2007, avec la publication d’un petit livre glaçant (Des sujets interdits, toujours aux éditions des Arènes) où elle raconte sa galère, simplement, sans emphase, sans romantisme, comme on ferme les yeux d’un mort.
Dominique Lorentz a eu le tort de s’attaquer à des sujets trop sensibles : l’Iran et sa bombe nucléaire, le Liban et ses otages, George Besse et Eurodif, Michel Baroin et les francs-maçons. Du lourd, pas du people, pas du Catherine Nay, pas du Duhamel. Pas ce journalisme institutionnel qui joue à tout savoir mais qui radote depuis vingt ans les mêmes courbettes devant les mêmes filous en faisant comme si, cette fois-ci, il y avait de bonnes raisons d’y croire.
Une fois qu’on a lu Dominique Lorentz, on ne croit plus aux journalistes. On se rend compte combien tout leur travail est compromis, trop compromis pour devenir compromettant. Elle qui n’a jamais utilisé d’autres sources que des sources dites « ouvertes », c’est-à-dire disponibles, accessibles à tous, consultables et vérifiables, par opposition aux sources dites fermées, reposant sur de mystérieux témoins, souvent des RG, distribuant des témoignages totalement invérifiables qui ne démontrent rien et embrouillent tout. Dominique Lorentz, ce sont des centaines de notes de bas de page, renvoyant à des articles du Monde, du Figaro, à des livres, des conférences, des documents libres comme l’air qu’il suffisait d’analyser, de recouper, pour en extraire une certaine vérité, pour ne pas dire une vérité certaine.
Mais la vérité ne plaît pas toujours. Elle dérange parfois. Mieux vaut donc s’en tenir aux dépêches des agences de presse certifiées conformes, qui constituent l’essentiel des journaux télévisés de TF1, de France 2, et même aujourd’hui des chaînes d’information du satellite, I Télé ou LCI. La vérité dérange et certaines ne sont pas bonnes à dire. C’est aussi simple que cela. Dominique Lorentz n’avait pas le droit d’écrire ce qu’elle a écrit. Elle n’avait pas le droit de comprendre ce qu’elle a compris. Elle raconte dans Des sujets interdits comment des éditeurs, des producteurs, des rédacteurs en chef lui ont fait comprendre, par leur refus de soutenir son travail, qu’elle faisait fausse route, qu’elle sortait du chemin, de la droite ligne, et qu’en aucun cas elle ne pouvait espérer recevoir quelque soutien que ce soit de la part de ce monde interlope ditdes médias. Personne ne la suivrait dans ses errements.
Personne, en effet, ne l’a suivie. Sauf quelques « originaux », Philippe Harel, Denis Robert, Laurent Beccaria, et d’autres « illuminés » comme Alexandre Adler. Certains lecteurs aussi, malgré le silence de la presse, certains rares lecteurs qui ont osé lire ses livres, qui tous en sont sortis subjugués et les ont fait lire à d’autres. Mais ces livres, peu défendus par des libraires préfabriqués, conditionnés et mal payés, ont été des échecs. Comme le seront plus tard les tentatives d’éclaircissements de Denis Robert, Révélations ou La Boîte noire.
Le non-succès entraîne une certaine forme de non-crédibilité. Dominique Lorentz, jamais invitée, jamais entendue, n’existe pour ainsi dire pas. Malgré la diffusion d’un reportage sur Arte (La République atomique) jamais rediffusé depuis. Malgré l’excellent travail des éditions des Arènes, rééditant en 2002 un extrait des Affaires atomiques intitulé Secret atomique et relançant aujourd’hui (dix ans après Une guerre) la machine avec ce petit livre noir et rouge, Des sujets interdits qui dit beaucoup, avec des mots simples, justes et pas haineux, sur l’impossibilité de véhiculer une certaine information. Sur l’impossibilité d’écrire certaines choses, qui dérangent, qui laisseraient à penser que l’ordre n’est pas si juste que ça. Sur l’état de notre démocratie, rien de moins.
Une démocratie où les politiques nous expliquent qu’il n’y a pas d’affaire des otages du Liban, qu’il n’y a pas de prolifération nucléaire dissimulée, que George Besse a été assassiné par Action directe et que toutes ces histoires n’ont rien à voir entre elles. Tout le reste n’est que littérature, ou coïncidences. Rien d’autre. Circulez, il n’y a rien à révéler. Une démocratie où la poésie érotique de Serge Lama ou Le cahier de gribouillages pour les adultes qui s’ennuient au bureau sont en tête des ventes de livres. Une démocratie où Djamel Debbouze est une « conscience » et l’abbé Pierre un « symbole ».
Tout ce qu’a écrit Dominique Lorentz est vrai. Toutes ses révélations. Elle pensait peut-être, comme tous ceux qui l’ont lu, que cela suffirait que ce soit vrai. On reproche tellement aux journalistes de raconter n’importe quoi. Mais non, ça n’a pas suffi. Pire : cette vérité-là s’est retournée contre elle, sans que personne ne puisse l’aider. Elle s’est retrouvée seule, une main devant, ses livres derrière, à chercher du travail.
On ne peut s’empêcher de mettre son délaissement en parallèle avec la récente mise en examen de Denis Robert. Ceux qui cherchent à comprendre ont aujourd’hui besoin de comités qui les soutiennent. Un grand sujet de réflexion pour nos candidats à l’Elysée, qui, dans leur immense majorité, s’en foutent complètement.