L'alya
ou le grand départ pour Israël, le pays rêvé
Jonathan
a 23 ans. Sigalith en a 19. Ils se sont mariés à
la synagogue de Marseille. Puis ils se sont installés
en Israël. Comme 2 415 autres Juifs en 2004, ils ont
décidé de faire leur «alya» pour
enfin réaliser ce rêve
: vivre pleinement leur judaïté.
Une identité qu'ils estiment aujourd'hui remise en
cause en France.
Par Alexandre
Lévy - 21 Mars , 2005
C'est sous un beau soleil de décembre
que le Boeing d'El Al prend son envol de l'aéroport de
Marignane en direction de Tel-Aviv. Jonathan et Sigalith regardent
s'éloigner par le hublot la ville où ils sont
nés et ont grandi, son Vieux Port puis ses calanques
blanches qui disparaissent pour laisser place à l'étendue
bleu turquoise de la Méditerranée. Quelques minutes
auparavant, ils étreignaient pour la dernière
fois leurs parents et leurs proches réunis au grand complet
pour les adieux avant ce voyage pas comme les autres.
« Passeport français ou israélien? »
questionne déjà une hôtesse de l'air munie
de fiches de douane. Jonathan et Sigalith, 23 ans et 19 ans,
sont un cas à part, plus vraiment français et
pas encore israéliens. « Olim hadashim »
(nouveaux immigrants), s'essaie timidement en hébreu
le jeune homme, pour voir immédiatement s'illuminer
le visage de l'employée de la compagnie nationale israélienne
: « Bérouhim Abayim ! » (Bienvenue à
la maison !), leur répond-elle avec un large sourire.
Bienvenue en Israël, bienvenue chez vous : ce sont des
phrases que nos deux Juifs de France qui ont entrepris de
faire leur « alya » en Israël n'auront de
cesse d'entendre pendant les jours qui suivront leur arrivée
sur la Terre promise, des bureaux de poste aux chauffeurs
de taxis en passant par les employés des administrations
chargés de les « intégrer ». Et
toujours avec la même émotion, la même
joie non feinte. « C'est ça, Israël, et
c'est pour cela que nous y allons, confie Jonathan. Non que
nous étions malheureux en France, loin de là,
mais le coeur n'y était pas. »
Il y a un mois à peine, les deux jeunes gens se mariaient
solennellement à la synagogue de Marseille. Une union
bénie par un impressionnant aréopage de rabbins
spécialement venus pour l'occasion, puis fêtée
en grande pompe dans une salle entièrement décorée
aux couleurs d'Israël, dans les environs de la cité
phocéenne. En compagnie de plus de deux cents invités
et de leurs familles, les Elbaz pour Sigalith et les Ellezmi
pour Jonathan, ils ont dansé et chanté jusqu'au
petit matin. Là aussi, tout était fait dans
les règles de l'art : jusqu'au départ des rabbins,
les femmes étaient séparées des hommes
(par une sorte de paravent mobile) et la nourriture rigoureusement
casher. Les hommes, dans de folles farandoles, soulevaient
le khatan (marié) sur une chaise avant de le propulser
en l'air pour qu'il puisse entrevoir sa bien-aimée,
la khala, elle aussi juchée sur une chaise, et essayer
de lui attraper la main. Plus la soirée avançait,
plus les danses et musiques orientales prenaient le dessus,
ponctuées par des chants patriotiques israéliens,
repris en choeur par l'assemblée. Puis, réunis
sous un drapeau israélien, les deux mariés écoutaient
les « Mazel Tov ! » (bonne chance) et «
Bonne alya ! » que leur lançaient les convives,
avec souvent une pointe d'envie dans la voix.
A dix mille mètres d'altitude, l'avion d'El Al poursuit
son voyage vers ce petit pays à l'histoire si tourmentée,
de l'autre côté de la Méditerranée.
Plongés dans leurs pensées, Sigalith et Jonathan
flottent encore pour quelques heures dans un no man's land
à la fois hanté par les souvenirs du passé
et peuplé d'espérances pour l'avenir. Ils sont
comme suspendus entre leurs deux vies, celle d'avant et celle
qui les attend en Israël et dont ils ont tant rêvé.
Ils ne savent pas encore qu'une fois à l'aéroport
de Ben Gourion, les choses vont aller très vite : accueillis
par un représentant de l'Unfian, une association qui
accompagne les olim hadashim francophones, ils se verront
remettre leurs nouveaux papiers d'identité et déclarés
« officiellement israéliens » par des employés
du ministère de l'Intégration israélien
au fort accent russe.
A peine arrivés en
Israël, après s'être recueillis devant
le mur des Lamentations, les jeunes mariés devinent
le présumé emplacement du temple de Salomon,
dont la Torah interdit aux juifs pratiquants de fouler
le sol.
CREDIT: Wilfrid Estève.
Ils s'installent dans le foyer
géré par l'Agence juive à Raanana.
CREDIT: Wilfrid Estève.
Un mois plus tard, dans la banlieue de Raanana, Jonathan
et Sigalith font leurs premières courses dans un
supermarché israélien sous l'oeil vigilant
de l'oncle Marc, qui les accompagne lors de leurs premiers
pas en Israël.
CREDIT: Wilfrid Estève.
Ils devront attendre plusieurs heures, fatigués
et légèrement inquiets, dans une pièce
sans fenêtre, en compagnie d'un échantillon de
nouveaux immigrants venus du monde entier à la recherche
du bonheur israélien : un couple de juifs religieux
de Los Angeles, une jeune Canadienne et sa guitare acoustique
en route pour un kibboutz, un Moscovite au crâne rasé
et à l'air louche, deux familles polonaises complètement
déboussolées... Puis un taxi les emportera dans
la nuit avec leurs bagages en direction de Raanana, petite
bourgade tranquille et chic dans les environs de Tel-Aviv,
où ils dormiront dans un merkaz klita, centre d'accueil
pour les nouveaux immigrants.
L'été précédant leur mariage,
Sigalith a décroché son bac, puis son permis
de conduire ; Jonathan, lui, obtenait son diplôme d'ingénieur.
Se connaissant depuis leur enfance, issus tous les deux de
familles de Juifs marocains établies à Marseille
depuis les années 60, ils ont fini par tomber amoureux
l'un de l'autre. Ils ont attendu sagement de se marier pour
entamer leur vie de couple, un départ dans la vie qu'ils
ont fait coïncider avec ce départ pour Israël,
qui sera ainsi le pays de presque toutes les « premières
fois » de leur existence : premières courses
ensemble, premier appartement, premier travail... Et, si Dieu
le veut, le pays où naîtront leurs enfants, qu'ils
imaginent nombreux et qui seront, eux, d'authentiques sabras.
Qu'est-ce qui peut bien pousser ainsi ces jeunes Juifs français
à tout plaquer pour une terre disputée, en conflit
permanent et en pleine crise économique ? On nous rappelle
alors avec indignation la multiplication des actes antisémites
en France, on nous raconte des histoires de kippa, ce «
malheureux bout de tissu » que l'on ne peut plus porter
librement dans la rue sans peur de se faire agresser, on s'insurge
contre la politique « systématiquement pro-arabe
» des gouvernements français et le « parti
pris pro-palestinien » des médias hexagonaux...
Dans les communautés séfarades d'Afrique du
Nord, il existe un fort degré de ressentiment et d'amertume
envers la France. Ces Français, à la fois Juifs
et pieds-noirs, accusent ce pays pour lequel ils ont quitté
une première fois leurs foyers de les avoir abandonnés
dans la tourmente, voire trahis. A cela s'ajoute une prise
de conscience d'autant plus forte - sans doute parce qu'ils
ont l'impression qu'elle est de plus en plus remise en cause
- de leur judaïté. Partir en Israël serait
ainsi l'aboutissement de ce désir nouveau : vivre enfin
totalement son identité juive.
« Entre nous et Israël, c'est une affaire de coeur
», répètent sans cesse Jonathan et Sigalith.
En les suivant dans leur alya, nous avons également
réalisé l'importance de la dimension spirituelle
et religieuse de leur démarche. Décrit par ses
proches comme un garçon timide et renfermé,
Jonathan a véritablement découvert la religion
lors de son adolescence. Après la séparation
de ses parents (son père n'est pas juif), la fréquentation
d'un oncle et d'un grand-père maternels très
pratiquants l'ont confirmé dans ses choix. Mais, à
la grande surprise des siens, le jeune homme est allé
« beaucoup plus loin » qu'eux dans sa quête
religieuse. « Les dernières années, il
n'était plus question de fêter Noël en sa
présence, témoigne sa grand-mère paternelle.
Lors des repas familiaux, il se bornait à prendre un
verre d'eau. » Observance stricte des règles
régissant l'alimentation (la « casherout »),
du shabbat, fréquentation de la synagogue, prières
quotidiennes... « Nous ne sommes pas intégristes,
notre seul souhait est de vivre selon les préceptes
de la Torah. Ce qui implique de vivre sur la terre d'Israël
», explique Jonathan sous le regard parfois incrédule
de Sigalith qui, malgré une éducation traditionnelle
juive, semble beaucoup moins pointilleuse sur ces questions.
« Cet attachement à la religion des juifs de
la diaspora est en quelque sorte logique, analyse Ruth Berkovitch,
directrice du centre qui les accueille à Raanana. A
l'étranger, il leur permet de marquer leur différence
et de sauvegarder leur identité juive, mais une fois
ici, en Israël, les choses ne sont plus les mêmes.
Selon mon expérience, au contact de la société
israélienne, beaucoup plus occidentalisée et
laïque qu'ils ne l'imaginent, de jeunes juifs pratiquants
comme Jonathan et Sigalith peuvent soit s'éloigner
de la religion, soit au contraire se radicaliser. Dans les
deux cas, ils trouveront avec qui partager leur mode de vie
en Israël. »
Jonathan et Sigalith sont de nouveaux citoyens israéliens...
un peu perdus ! En ce premier matin de leur nouvelle existence,
ils errent dans les couloirs du centre d'accueil de Raanana,
un ensemble de bâtiments gris agrémenté
d'espaces verts et d'aires de jeux pour les enfants. Une synagogue,
que Jonathan s'empressera de visiter, un pressing, des salles
de cours pour l' oulpan, l'école d'hébreu, une
salle des fêtes, quelques ordinateurs reliés
à internet et des machines à café complètent
ce lieu où ils passeront cinq mois à apprendre
la langue et la civilisation israéliennes. Le tout
étant pris en charge par l'Etat, excepté le
loyer modique du petit studio vide, aux murs sommairement
repeints en blanc, qui leur a été attribué
au troisième étage du merkaz.
Les deux jeunes croiseront ici une foule d'olim hadashim
: beaucoup de Juifs venus récemment d'Argentine - crise
économique oblige -, les incontournables ressortissants
de l'ex-URSS (un million ont fait leur alya depuis la chute
du communisme), mais aussi des Américains, des Anglais
et quelques Français. On y fume le narguilé,
on y fait la fête, on sort manger des falafels et boire
des coups dans une ambiance très bon enfant entretenue
par les jeunes animateurs israéliens. Sigalith semble
ravie, Jonathan fait un peu la moue, préférant
se réfugier dès qu'il le peut à la synagogue
ou chez son oncle Marc, un médecin français
très religieux qui a fait son alya il y une dizaine
d'années à Raanana. Mais ses surprises ne font
que commencer et vont crescendo : de l'autoroute embouteillée
en plein shabbat par des jeunes qui vont en boîte à
Tel-Aviv au stand de cochonnailles du supermarché à
la sortie de Raanana en passant par le sushi-bar...