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L'énigme
commence avec une prophétie de Zacharie dont voici
la traduction selon la Bible du rabbinat (1) :
En ce jour, l'Éternel étendra sa protection
sur les habitants de Jérusalem, et alors le plus vacillant
parmi eux sera comme David, et ceux de la maison de David
paraîtront à leurs yeux comme des êtres
divins, comme des anges de l'Éternel. En ce jour, je
m'appliquerai à détruire toutes les nations
venues contre Jérusalem. Mais sur la maison de David
et sur les habitants de Jérusalem je répandrai
un esprit de bienveillance et de pitié, et ils porteront
les regards vers moi à cause de celui qui aura été
percé de leurs coups, ils le regretteront comme on
regrette un [fils] unique, et le pleureront amèrement
comme on pleure un premier-né. En ce jour, il y aura
grand deuil à Jérusalem, comme fut le deuil
de Hadadrimon dans la vallée de Meghiddon2. Et le pays
sera en deuil, chaque famille à part, la famille de
la maison de David à part et leurs femmes à
part, la famille de la maison de Nathan à part et leurs
femmes à part, la famille de la maison de Lévi
à part et leurs femmes à part, la famille de
Sémé! à part et leurs femmes à
part; de même toutes les familles restantes, chaque
famille à part et leurs femmes à part.
Ce texte est notoirement
obscur, au point que Jonathan Ben Ouziel, qui a traduit la
Bible en araméen, a estimé qu'il devait lui
donner un sens plus explicite. Voici la « traduction
» qu'il donne du verset 11 :
En ce temps là, il y aura à Jérusalem
un grand deuil comme celui de Achab fils d'Amri qu'a tué
Hadrimon fils de Tabrimon et comme le deuil de Josias fils
d'Amon qu'a tué Pharaon le boîteux dans la vallée
de Meguidon.
Jonathan Ben Ouziel
a donc remplacé le deuil inconnu de Hadrimon dans la
vallée de Meguidon par la référence à
deux deuils bien connus : celui d'Achab, un roi d'Israël
tué par Hadrimon et celui de Josias, un roi de Juda,
tué par Pharaon dans la vallée de Meguidon.
Le Talmud, dans
le traité Meguila, a remarqué cette substitution
et a redoublé le caractère étrange de
toute cette affaire avec le texte suivant (3) :
Lorsque Jonathan Ben Ouziel a traduit les prophètes,
la terre d'Israël a tremblé sur une surface de
400 parses sur 400 parses. Une « fille de la voix »
est sortie et a dit : « Qui est celui qui a révélé
mes secrets aux hommes ? » Jonathan Ben Ouziel s'est
dressé et a dit : « C'est moi qui ai révélé
tes secrets aux hommes. Il est dévoilé et connu
devant toi que je ne l'ai fait ni pour ma propre gloire ni
pour celle de la maison de mon père mais pour que ne
se multiplient pas les controverses en Israël »
(4)... [En effet] les textes des prophètes contiennent
des choses claires et des choses cachées telles que
ce verset : Ce jour là il y aura un grand deuil à
Jérusalem comme celui de Hadrimon dans la vallée
de Meguidon. Rav Yossef a dit : « Sans la traduction
de ce verset, je ne saurais pas ce qu'il veut dire ».
Le Rav Kook pose
alors quelques questions :
- en quoi consiste
l'importance du secret recelé dans ce verset ?
- Pourquoi ici spécialement
une explicitation est-elle nécessaire pour éviter
des controverses ?
- Cela paraît
absurde, tant nous sommes habitués à ce que
le moindre verset de la Torah ou de la Bible est l'objet de
nombreuses interprétations.
Enfin pourquoi
ce secret est-il particulièrement un secret divin ?
Mais, avant même
toutes ces questions, de quoi parle Zacharie ?
Quel est donc ce
grand deuil à Jérusalem qu'il annonce en le
comparant à des deuils du passé ?
A cette dernière
question, le Talmud a répondu dans le traité
Souccah (5) :
Rabbi Dossa et les autres savants en discutaient. Les uns
disaient : il s'agit du Messie fils de Joseph qui est tué.
Les autres disaient : il s'agit du penchant au mal qui est
tué...
Dans le Midrach,
le Messie fils de Joseph est un premier messie de la lignée
de Joseph qui précède la venue du Messie fils
de David. Le Messie fils de Joseph gagnera les guerres de
la fin des temps, les guerres dites de Gog et Magog, mais
il sera tué au cours de ces événements.
Le Rav Kook se
demande alors : pourquoi faut-il donc qu'il y ait deux messies,
alors que le but visé est qu'il n'y ait qu'un seul
pouvoir qui règne sur les deux branches du peuple,
la tribu de Joseph et ceux qui s'y rattachent d'un côté,
la tribu Juda et ceux qui s'y rattachent de l'autre. Telle
est en effet la prophétie d'Ezéchiel (6) :
Ainsi parle le seigneur Dieu : Voici je vais prendre l'arbre
de Joseph qui est dans la main d'Ephraïm et les tiges
d'Israël ses associées ; je les lui adjoindrai
avec l'arbre de Juda, et j'en ferai un arbre unique... Voici,
je vais prendre les enfants d'Israël d'entre les nations
où ils sont allés,... Je les constituerai en
une nation unie dans le pays, sur les montagnes d'Israël
; un seul roi sera le roi d'eux tous ; ils ne formeront plus
deux nations, ils ne seront plus jamais fractionnés
en deux royaumes.
En quoi consiste
cette dualité qu'il faut réunir sous une même
direction ? Pourquoi le peuple se divise-t-il en deux branches,
celle de Joseph d'un côté, celle de Juda de l'autre
? Il y a visiblement là un problème sous-jacent
qui traverse de part en part l'histoire du peuple juif et
ne trouve sa solution que dans la perspective de la fin des
temps. Par exemple nous constatons qu'aux temps hébraïques,
après la mort de Salomon, le peuple hébreu s'est
partagé en deux États, en deux royaumes, le
Royaume d'Israël encore appelé Royaume d'Ephraïm
(7) et le Royaume de Juda. Pendant 250 ans, il n'y avait pas
un État juif, il y en avait deux et qui parfois même
se faisaient la guerre. Quelle chance qu'il n'y ait actuellement
qu'un seul État juif ! Il nous faut élucider
le sens de cette dualité, comprendre en quoi ce n'est
pas un simple accident contingent de l'histoire.
Cette dualité
trouve en fait sa source dans la réalité humaine
au sens le plus fondamental. Schématiquement parlant,
un homme est la synthèse d'un corps et d'un âme.
Peu importe ici la philosophie précise à laquelle
on se rattache quant à la manière dont doit
être comprise cette dualité. Il y a présence
d'une dualité dans la constitution de toute personne
et, par voie de conséquence, d'une double direction
dans ses efforts, dans son action, dans ses réalisations.
D'un côté, il faut maintenir et développer
une constitution physique, une vitalité, des forces,
un équilibre biologique et psychique. Ces nécessités
sont communes à tous les individus, elles sont un souci
commun, un horizon commun, même s'il existe des différences
entre les complexions personnelles. Mais d'un autre coté,
l'homme a une âme, c'est-à-dire accède
à des idées abstraites, à des perceptions
esthétiques raffinées, à une culture
; il se construit un système de valeurs et une conception
du monde, il se choisit un idéal et donne un sens à
sa vie. Et en couronnement de tout apparaît l'éthique,
avec ses diverses modalités de recherche de perfection
et de responsabilité à l'égard d'autrui.
C'est surtout dans cette deuxième direction, du côté
de l'âme, que les différences personnelles apparaissent,
que chaque individu découvre et construit son unicité,
son irréductibilité.
Ce qui est vrai
au niveau individuel le reste si l'on porte son regard sur
un peuple et notamment le peuple juif. D'un côté,
il doit assurer son existence, développer sa force
politique, économique, militaire, se doter d'institutions
solides, d'une administration efficace, d'un ordre social
stable. En cela, le peuple juif est semblable aux autres peuples.
Il est soumis aux mêmes impératifs matériels
et cela constitue le fondement d'un langage commun, d'un tissu
d'influences réciproques. Certes, son histoire est
différente, elle est même exceptionnelle, mais
cela reste l'histoire d'un peuple au sein de la famille des
peuples. Pour l'indiquer, le Rav Kook met en valeur un verset
de Samuel où David dit (8) :
Y a-t-il comme ton peuple Israël, une seule nation sur
la terre (goï ehad baaretz), que des dieux soient allés
délivrer pour en faire leur peuple, pour lui assurer
un renom, en opérant des choses grandes et imposantes
comme celles que tu as effectuées pour ta terre et
pour ton peuple en le libérant de l'Égypte,
de nations et de leurs divinités.
Le peuple juif
est défini comme une nation parmi les autres, goï
ehad baaretz, une nation sur la terre. Il y a donc un
côté commun et par là-même un langage
commun qui lie le peuple juif et le reste de l'humanité.
C'est sur ce fondement que l'on peut comprendre que le peuple
juif puisse jouer un rôle, puisse avoir une influence
sur le monde extérieur, du moins en tant que vision
d'avenir. Le Rav Kook cite à cet égard le prophète
Isaïe.
Ce que le prophète
dit du Messie, le Rav Kook l'applique au peuple dans son ensemble
(9) :
Ainsi parle le Dieu, l'Éternel qui a
créé les cieux et les a déployés,
qui a étendu la terre avec ses productions, qui donne
la vie à la foule qui l'habite et le souffle à
ce qui s'y déplace. Moi l'Éternel, je t'ai appelé
pour la justice ; je te tiendrai par la main pour établir
le peuple de mon alliance et être la lumière
des nations.
C'est
seulement sur la base d'une existence matérielle solidement
établie qu'un rôle universel du peuple juif peut
se concevoir. Mais il existe une deuxième perspective
qui, elle, lui est complètement spécifique.
Le peuple juif est aussi le véhicule de ce que le Rav
Kook appelle une sainteté supérieure, une qedoucha
eliona, qui l'isole de la communauté des peuples.
Cette sainteté, issue de la révélation,
a pour résultat que d'une certaine façon, on
ne peut plus compter Israël comme élément
d'un ensemble, comme appartenant à la famille des nations.
La chira, le poème qui se trouve à
la fin du Pentateuque et qui résume à sa manière
le destin d'Israël, énonce (10) :
Car ce peuple est la part du Seigneur, Jacob
est le lot de son héritage,... l'Éternel le
conduit seul, il n'y a pas avec lui de puissance étrangère.
Cette
situation exceptionnelle est reconnue par l'un des pires ennemis
d'Israël, par le prophète Bileam, dans les malédictions
qu'il voulait proférer et qui se sont transformées
malgré lui en bénédictions (11) :
Comment maudirais-je celui que Dieu n'a pas
maudit,... je le vois de la cime des rochers, je l'observe
du haut des collines : ce peuple réside solitaire,
il n'est pas compté parmi les nations (bagoïm
lo ithachav).
Il
convient de donner tout son sens à cette dualité,
de maintenir fermement ses deux aspects, de ne pas gommer
l'un au profit de l'autre. Elle ne se réduit pas à
un discours convenu sur la double face particulariste et universaliste
de la tradition d'Israël. En réalité, particularisme
et universalisme sont tous deux encore relatifs à Israël
en tant que membre de la famille des nations. Véhicule
d'aspirations morales universelles, le peuple juif a également
ses coutumes propres et un destin qui, du simple point de
vue historique, est très particulier. Mais cela ne
concerne pas encore Israël considéré comme
support de sainteté supérieure, horizon
en vertu duquel il échappe à l'histoire. Pour
prendre une comparaison, le blanc est une couleur bien particulière
au sein de la famille des couleurs. Elle est obtenue par combinaison
de toutes les autres, mais c'est encore une couleur. Le
blanc n'est pas encore la transparence, laquelle
transcende la notion même de couleur. Il en est de même
de l'exceptionnalité d'Israël : elle ne se confond
pas avec un particularisme au sein de l'histoire, aussi éminent
soit-il, mais elle signifie une échappée hors
des catégories de l'histoire, même si elle se
traduit en permanence dans l'histoire. En effet le dualisme
dans la nature et la vocation d'Israël n'est pas seulement
de nature théorique. Il est une constante inscrite
dans son destin et l'impossibilité de concilier ses
deux aspects est à l'origine de divisions tranchées
dans le peuple et éventuellement même de catastrophes
nationales.
Avant de le préciser,
voyons avec le Rav Kook, comment c'est dès l'origine,
dès l'histoire des patriarches, que la dissociation
apparaît. Selon une formule du Midrach, maasé
abot siman labanim, les événements de l'histoires
des pères, des patriarches, sont un signe
[annonciateur] pour les fils, pour les descendants.
Les structures qui vont marquer l'histoire d'Israël sont
déjà présentes à l'origine et
les récits historiques de la Torah nous les explicitent.
D'emblée
il y a conflit entre Joseph d'un côté et ses
frères de l'autre dirigés par Juda. Et plus
tard, c'est encore de la tribu de Joseph (ou plus spécialement
d'Ephraïm) et de la tribu de Juda que seront issues les
dynasties royales qui vont gouverner le peuple hébreu,
le royaume d'Israël d'un côté, le royaume
de Juda, de l'autre. Le destin de Joseph est d'un bout à
l'autre marqué du sceau de la proximité avec
le monde extérieur, avec le monde non juif. Joseph
devient dirigeant politique en Égypte, c'est un économiste
avisé, c'est lui qui va assurer la subsistance de sa
famille pendant les années de famine.
Le Midrach insiste
sur cette place de Joseph dans l'histoire universelle. Joseph
est (12) nivla bein haoumot, littéralement
avalé parmi les peuples, il connaît
les 70 langues (que lui a appris l'archange Gabriel) et Pharaon
reconnaît en lui les caractéristiques d'un roi.
Le Midrach Rabba dit encore (13) :
Lorsque Joseph est né, est né le satan d'Esaü
et c'est alors que Jacob a dit à Laban : « laisse-moi
partir pour que j'aille à mon propre lieu et à
ma propre terre ». Rabbi Pinhas a dit: c'est une tradition
que Esaü ne tombe que sous la main des fils de Rachel
(Joseph et Benjamin)... Ce sont eux que le prophète
Jérémie appelle les jeunes du troupeau (tseiré
hatson), les plus jeunes des fils.
Toutefois Joseph
lui-même conserve son identité juive en tant
qu'éthique ; il est Iossef hatsadik, Joseph le
juste. Joseph est donc le Juif engagé dans la
vie politique et économique, au contact des non-Juifs
; sa présence est nécessaire à la subsistance
du reste de la famille. Joseph a toutes les apparences du
Juif assimilé, même s'il ne l'est pas réellement.
Il est le point de contact entre le monde juif et celui de
l'universel humain.
En revanche, Juda
conduit le reste de la famille, il est le chef d'une communauté
qui se tient dans sa sainteté en retrait du monde extérieur.
Comme le dit le psaume (14) :
Quand Israël sortit de l'Égypte, la maison de
Jacob d'un peuple à la langue barbare, Juda devint
[pour Dieu] le lieu de sa sainteté, Israël le
domaine de son empire.
La tension que
la Torah décrit entre Juda et Joseph est autre chose
qu'une simple querelle de famille. Elle résulte de
l'affrontement entre deux modalités également
indispensables de l'être juif.
Quelle solution
peut-on apporter à cette contradiction, comment éviter
qu'elle ne dégénère en affrontement irréductible
entre les composantes du peuple ? Le Rav Kook décrit
deux possibilités qui, historiquement, ont toutes les
deux échoué. La première est celle du
roi David. Il s'agit d'unifier les deux composantes sous une
même souveraineté de sorte qu'elles coopèrent
au sein d'une même structure et se fortifient l'une
l'autre. Constituer un état puissant mais qui ne perde
rien de ce qui fait la spécificité d'Israël,
toutes les valeurs de sainteté qui doivent caractériser
ce peuple en tant que tel et qui à l'extérieur
ne se retrouvent qu'à l'état dispersé
chez des personnes d'élite. Le Midrach va définir
nettement quel est l'instrument qui permet cette unité.
Esaü était roux et David aussi, mais, nous dit
le texte, David avait de beaux yeux (15) :
[Esaü est né] roux ; Rabbi Aba bar Kahana a dit
: comme quelqu'un qui verse le sang. Lorsque Samuel a vu que
David [qu'il devait consacrer roi] était roux, il a
eu peur. Il s'est dit: lui aussi va verser le sang comme Esaü.
Le Saint Béni Soit-Il lui a dit : il est roux avec
de beaux yeux. Esaü, c'est de son propre chef qu'il tue
; mais celui-là, c'est avec l'accord du Sanhédrin
qu'il tue.
David est bien
un roi, un chef politique, mais il agit sous le contrôle
du Sanhédrin. Il exerce la violence mais sans arbitraire,
une violence conforme au droit le plus exigeant. Avec David,
la violence inévitable que doit mettre en œuvre
le pouvoir politique reste au service de la justice. C'est
cela, pour le Midrach, avoir de beaux yeux.
Je me permets d'introduire
ici un parenthèse et d'insister sur l'enseignement
que nous délivre ici le Midrach. Quel est le lieu où
peuvent se retrouver les diverses composantes qui partagent
notre peuple, le point d'intersection où les nécessités
de la vie sociale d'un côté, les valeurs de l'esprit
de l'autre, doivent se rencontrer ? Réponse : c'est
le droit. C'est la constitution du droit qui est le lieu privilégié
où ceux dont le souci primordial est la construction
sociale et ceux qui veillent avant tout à la transmission
des idéaux du judaïsme peuvent et doivent coopérer.
Depuis l'Émancipation, la construction du droit juif
s'est interrompue et le judaïsme s'est replié
sur ses aspects cultuels. La synagogue a remplacé le
tribunal comme centre de la vie juive. Là se trouve
la cause première de nos divisions. L'avenir spirituel
de notre peuple restera bouché tant que le fil de la
construction du droit juif ne sera pas rétabli.
Je reviens maintenant
au développement principal. La tentative unitaire de
David a échoué. A la mort de Salomon, le royaume
s'est scindé en deux États. le premier, le royaume
de Juda, est resté fidèle à la dynastie
de David, alors que le second, le royaume d'Israël, a
fait scission, réunissant dix tribus sur douze entraînées
par la tribu d'Ephraïm. Jéroboam, choisi pour
sa prestance et son adresse pratique, a fondé une nouvelle
dynastie qui s'est maintenue pendant plus de 200 ans. Les
deux royaumes ont connu des développements séparés
chacun selon sa vocation propre.
Le royaume d'Israël
a laissé se développer tout ce qui rend semblable
Israël aux autres peuples, notamment en organisant à
Samarie une forme d'idolâtrie, un nouveau culte rival
de celui de Jérusalem. Les rois d'Israël agissaient
de façon arbitraire, étaient des débauchés,
et les assassinats étaient monnaie courante. Ils ne
restaient d'ailleurs pas longtemps sur le trône. Le
prophète Osée décrit cette situation
de dégénérescence et annonce(16) : Ephraïm
s'assimile aux peuples (baamim hou itbolel), c'est un gâteau
que l'on n'a pas retourné. Cette prophétie
s'est réalisée. En 722, Samarie fut conquise
par les Assyriens. Le royaume d'Israël disparut et les
dix tribus furent dispersées dans la région
environnante et s'assimilèrent. C'est l'une des plus
grandes catastrophes nationales qu'a connu le peuple juif.
D'un autre côté,
le royaume de Juda, avec des hauts et des bas, est plutôt
resté fidèle aux valeurs juives. Mais, nous
dit le Rav Kook, séparé de la force politique
du royaume d'Israël avec lequel il était même
parfois en conflit, cela n'a pas suffi. Pour compenser le
manque de base matérielle, il aurait fallu un développement
spirituel beaucoup plus vigoureux. Cela n'a pas été
le cas et le royaume de Juda aussi, un siècle et demi
plus tard, en 587, a été démantelé.
Là encore le prophète synthétise cette
situation (17) :
Je connais bien Ephraïm et Israël ne peut se cacher
de moi ; oui vraiment tu t'es prostitué, Ephraïm,
Israël s'est rendu impur. Leurs actions ne leur donnent
pas la possibilité de revenir à leur Dieu, car
un esprit de prostitution est présent en leur sein,
et ils ne connaissent plus l'Éternel. La prétention
d'Israël sera humiliée, Israël et Ephraïm
trébucheront par leurs fautes, Juda trébuchera
également avec eux.
L'analyse du Rav
Kook ne s'arrête pas là. En dépit de la
division en deux royaumes, une solution aurait pu être
envisagée, fondée non plus sur l'unité
d'un royaume mais néanmoins sur la coopération
des deux royaumes. Que chaque partie développe sa caractéristique
propre, sa tendance propre, avec toutefois des échanges
laissant place à une influence réciproque. Que
Juda apprenne d'Ephraïm les voies du renforcement national,
tout ce qui est nécessaire au perfectionnement d'une
société humaine en général. Et
qu'inversement Ephraïm reçoive de Juda la force
supérieure propre au peuple juif dans le domaine du
sacré et notamment manifeste en ce temps là
avec la présence permanente de la prophétie.
Cependant cela
ne s'est pas réalisé. Il y a en effet un obstacle
de taille à la mise en œuvre d'une telle coopération.
Le Rav Kook, à la suite du Talmud, l'explicite. Par
principe, on ne peut considérer que les deux orientations
se situent au même niveau. Elles sont toutes deux indispensables
mais la voie qui consiste à développer les valeurs
propres à Israël doit obligatoirement avoir la
primauté. C'est elle qui détermine le sens ultime
de l'existence juive. Ce sens ultime ne saurait se trouver
dans une normalisation politique et économique sans
autre finalité. Le renforcement politique est nécessaire,
il a une place totalement légitime, mais ce ne peut
être lui qui fixe l'impulsion directrice. De même
qu'à l'échelon individuel, c'est l'âme
qui doit diriger le corps, de même à l'échelon
collectif, l'idéal directeur ne peut et ne doit venir
que de la Torah, de la prophétie, de ce qui constitue
l'excellence et la spécificité d'Israël.
Or le royaume d'Israël ne pouvait accepter une telle
soumission. D'où l'échec irrémédiable
qui s'en est suivi. La problématique que je viens de
décrire apparaît clairement dans le midrach talmudique
suivant (18) :
Il est écrit (I Rois, 13) : Après ces choses
là, Jéroboam n'est pas revenu de sa mauvaise
voie. Après quoi ? Rabbi Aba a expliqué : Le
Saint Béni-Soit-il a saisi Jéroboam par son
vêtement. Il lui a dit : reviens sur ce que tu as fait
et alors Moi, toi et le fils d'Ichaï (David), nous nous
promènerons ensemble dans le jardin d'Eden. Jéroboam
a répondu : [oui, mais] qui marchera devant ? [Dieu
lui dit :] Le fils d'Ichaï marchera devant. [Alors Jéroboam
dit :] S'il en est ainsi, je ne veux pas.
Toute l'histoire
juive est marquée par cette opposition Juda-Joseph,
cause d'une chaîne ininterrompue de difficultés
ou de déchirements. Parfois l'exigence du renforcement
de la puissance nationale et de l'universel humain occupe
le devant de la scène, parfois au contraire, on assiste
au réveil et au fleurissement des valeurs proprement
juives, de ce qui se rattache à l'étude de la
Torah et à ses idéaux. Mais la force unificatrice
supérieure manque, la force englobante qui permettrait
de donner leur juste place à chacune de ces tendances
et à leurs représentants. Au lieu d'une nécessaire
influence réciproque, chaque force tend à se
développer séparément et dans l'affrontement
avec sa voisine. Cette dispersion des forces, source d'incohérence,
c'est cela que l'on appelle les havlei machiah, les
traumatismes du Messie, des deux Messies, ajoute
le Rav Kook.
Notamment, l'action
du Messie fils de Joseph est frappée d'une contradiction
interne. D'un côté elle est indispensable et
de l'autre, réduite à sa nature propre, elle
ne peut réussir, elle est vouée à l'échec.
Un peuple juif ayant perdu sa spécificité, coupé
des valeurs qui sont sa vocation, est tout aussi impensable
qu'un monde qui aurait perdu un de ses points cardinaux, un
monde qui aurait perdu le Nord. L'action du Messie fils de
Joseph est nécessaire, mais réduite à
elle-même, elle ne peut se maintenir. Tel est le sens
de ce grand deuil qui va désoler Jérusalem,
la mort du Messie fils de Joseph, préfiguration par
le prophète Zacharie de catastrophes historiques.
Mais allons plus
loin. Qu'est-ce que ce deuil collectif identifié par
le prophète à celui que l'on prend pour un premier-né,
que signifie cette insistance sur le fait que ce deuil frappe
chaque famille à part ? Le premier-né, nous
dit le Rav Kook, est l'enfant que les parents ont eu quand
ils étaient encore jeunes, encore inexpérimentés.
Ils ne savaient lui donner tous les soins nécessaires,
et c'est pourquoi il est tombé malade et est décédé.
Le deuil n'est pas seulement expression de tristesse. Il est
également ici prise de conscience. Le peuple dans son
ensemble doit prendre conscience que sa division est destructrice,
qu'elle résulte d'une immaturité pouvant conduire
à la catastrophe. Chacun des groupes, chacune des familles
de pensée partie prenante au destin d'Israël,
doit effectuer sa propre prise de conscience. Le drame de
la mort du Messie fils de Joseph doit donner l'impulsion nécessaire
pour établir une nouvelle situation. Il faut que ceux
dont le souci principal est la reconstruction politique du
peuple et ceux qui ont les yeux tournés vers ses valeurs
idéales trouvent le moyen d'agir de concert. Si chacun
peut et doit rester fidèle à sa vocation propre,
il faut aussi qu'il y ait place pour une influence réciproque.
Mais pourquoi le
prophète Zacharie évoque-t-il à mots
couverts le deuil des rois Achab et Josias en corrélation
avec celui du Messie fils de Joseph ? Commençons par
Achab. La description qu'en fait la Bible n'est guère
flatteuse, mais le Talmud en donne une image beaucoup plus
contrastée. Il lui reconnaît des qualités
éminentes. Achab aime Israël ; pour employer un
terme moderne, c'est un patriote. Achab a suivi la voie tracée
par son père Omri. Pourquoi Omri, malgré toutes
ses fautes, a-t-il mérité de devenir roi d'Israël
? Parce qu'il a construit une nouvelle ville en terre d'Israël,
la ville de Samarie. Achab, comme son père, est un
bâtisseur.
Egalement Achab
est un guerrier courageux. En raison de ses fautes, le prophète
lui a annoncé qu'il doit périr dans la guerre
contre Aram. Il est blessé par une flèche mais
il se tient debout jusqu'à son dernier souffle pour
ne pas décourager les troupes.
Plus étonnant
encore. Bien qu'il laisse Jézabel exterminer les vrais
prophètes, lui, par esprit national, respecte la Torah
vis-à-vis du monde extérieur. Cet épisode
inventé par le Talmud mérite d'être raconté19:
Ben-Hadad, roi de Syrie, rassembla toute son armée,
assisté de 32 rois, avec chars et cavalerie, il alla
assiéger Samarie... Il envoya des messagers à
Achab, roi d'Israël, pour lui dire : A moi ton argent
et ton or, à moi aussi tes femmes et tes fils, les
meilleurs. Le roi d'Israël répondit : Comme tu
l'as dit, seigneur roi, je suis à toi et tout ce qui
m'appartient.
Des messagers revinrent [à nouveau] et dirent : Ainsi
a parlé Ben-Haddad :... demain j'enverrai mes serviteurs
chez toi; ils fouilleront ta maison et emporteront
ce que tu as de plus précieux.
Le roi manda les Anciens du pays et leur dit : cet homme
a de mauvais desseins, car il m'a fait réclamer mes
femmes et mes fils, mon argent et mon or, et je ne les lui
ai pas refusés. Tous les anciens et tout le peuple
lui dirent : Ne l'écoute pas et ne consens point.
Achab fit alors répondre par les envoyés de
Ben-Haddad : Tout ce que tu as fait dire en premier lieu à
ton serviteur, je le ferai ; mais cela, je ne peux
le faire.
Qu'est-ce que Ben-Haddad
a demandé en plus la seconde fois ? Le Talmud répond
: il voulait s'emparer du Sepher Torah. C'est cela
qui est le plus précieux et Achab, en garant intransigeant
de la fierté nationale, a refusé. Achab honorait
la Torah, non pas en tant que telle, mais comme élément
du patrimoine d'Israël.
En revanche, sur
le plan personnel, Achab a accumulé les errements et
les vices. Développement sans précédent
des cultes idolâtres, élimination des vrais prophètes,
prostitution. Et le comble, ce pour quoi il devra périr,
la mise à mort de Nabot à l'issue d'un procès
truqué monté par Jézabel, la femme d'Achab.
Cela afin de s'emparer de la vigne que Nabot avait refusé
de lui céder.
Le roi Josias est
l'antithèse d'Achab. La Bible décrit longuement
le retour à la Torah institué par lui. Après
avoir fait détruire les hauts lieux consacrés
à diverses idoles bâtis aussi bien par des rois
de Juda que par des rois d'Israël, Josias rétablit
le respect des lois de la Torah (20) :
Le roi donna à tout le peuple l'ordre suivant : «
Célébrez la Pâque en l'honneur de l'Éternel,
votre Dieu, telle qu'elle est prescrite dans le livre de l'alliance
». De fait, on n'avait pas célébré
une telle Pâque depuis l'époque des Juges qui
avaient gouverné Israël, pendant toute la période
des rois d'Israël et des rois de Juda... Nul roi n'était,
autant que lui, revenu à l'Éternel de tout son
cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir,
selon la doctrine entière de Moïse.
Mais comme on va
le voir, il y a un revers à la médaille. Josias
respecte les commandements mais est un mauvais politique.
Il va être tué par Pharaon qu'il a eu le tort
de vouloir combattre (21) :
Pharaon Nekho, roi d'Égypte, fit une expédition
contre le roi d'Assyrie, vers l'Euphrate. Le roi Josias s'avança
pour combattre Nekho et celui-ci le tua à Meghiddo
dès qu'il l'eut aperçu.
Pharaon n'avait
aucune intention belliqueuse envers Josias. Il voulait seulement
traverser Israël pour aller faire la guerre à
la Syrie. Josias refuse car, dit le Rav Kook, conformément
à sa manière d'être, il ne veut pas de
contact avec le monde extérieur. Son horizon est celui
d'un peuple juif uniquement centré sur ses propres
valeurs. Josias vit dans un monde idéal coupé
de la réalité historique. Le Talmud l'explicite
à sa manière (22) :
Rabbi Samuel fils de Nahmani a dit au nom de Rabbi Jonathan
: Pourquoi Josias a-t-il été puni ? C'est parce
qu'il aurait dû prendre l'avis de Jérémie
et qu'il ne l'a pas fait. Voilà quel était son
raisonnement : Il est annoncé [pour l'avenir] dans
la Torah (Lévitique, ch. 26) : l'épée
ne passera pas dans votre terre. S'il s'agit d'une épée
belliqueuse, c'est inutile de le dire car il est écrit
par ailleurs : Je mettrai la paix dans la terre. C'est donc
pour dire que même une épée de paix [ne
passera pas]. [Il s'est trompé car] il n'avait pas
réalisé que la génération n'était
pas à la hauteur. [Radak : des cultes idolâtres
continuaient à être effectués clandestinement].
Josias se place
dans la ligne d'un judaïsme pur et dur, d'une volonté
de perfection idéale qui oublie les nécessités
relatives à l'universel humain dans sa réalité
concrète. On ne peut diriger un peuple avec des exigences
de pureté trop éloignées de la situation
historique.
Achab descendant
de Joseph et Josias descendant Juda réactualisent ainsi
la division apparue dès l'origine dans l'histoire des
patriarches. Les voies qu'ils choisissent comportent chacune
un noyau rigoureusement nécessaire à la construction
d'un Israël complet mais la divergence dans laquelle
ces voies sont empruntées ne peut conduire qu'à
des échecs. Le grand deuil à la mort du Messie
fils de Joseph est équivalent au double deuil d'Achab
et de Josias. Il est la prise de conscience des désastres
produits par l'unité manquée, de l'échec
aussi bien de la voie d'Achab que de celle de Josias.
Mais pourquoi fallait-il
le cacher ? Pourquoi Zacharie ne le dit-il qu'à mots
couverts ? Peut-être nous aussi devrions nous abstenir
d'en parler ? C'est qu'il y a ici un réel danger. La
division peut entraîner des échecs, mais l'unité
peut être encore plus néfaste. Le risque est
qu'au lieu de s'influencer réciproquement mais en gardant
leur vigueur, les voies de Juda et de Joseph se dissolvent
dans une unité sans relief. Pour prendre une comparaison
banale, la situation est analogue à celle d'une démocratie
pour laquelle l'alternance peut être préférable
à un gouvernement d'union nationale condamné
à l'immobilisme. Si l'unité du peuple juif signifie
l'établissement d'un traditionalisme sans aspérité,
sans idéal radical, alors, à tout prendre, la
controverse et la division sont préférables,
en dépit des échecs qu'elles entraînent.
C'est pourquoi
Zacharie a camouflé l'exigence ultime d'unité
entre les bâtisseurs du collectif avec ses contraintes
pratiques et ceux qui recherchent la perfection idéale.
Mais de son côté, Jonathan Ben Ouziel a fait
confiance à la raison. Il a pris courageusement sur
lui de révéler le secret, non pas pour sa gloire
personnelle, mais pour que ne se multiplient pas les divisions
d'Israël. Quels que soient les vices personnels d'Achab,
il ne faut pas oublier qu'il est un bâtisseur, un patriote
qui aime son peuple jusqu'au sacrifice de soi. Et de l'autre
côté, en dépit de ses outrances et de
son irréalisme, l'exigence de perfection de Josias
doit être reconnue comme structure indissociable de
l'être d'Israël. Il faut faire confiance à
la raison pour découvrir la voie d'une unité
dans laquelle ces directions dissemblables conservent leur
radicalité.
Et voilà,
dit le Rav Kook (23), qu'en notre génération,
en 1900, en tant que trace du Messie fils de Joseph, est apparue
la vision sioniste. Elle se définit essentiellement
comme réalisation d'une tendance commune à tous
les peuples. Le sionisme est encore frappé d'une imperfection
qui empêche l'unité des forces qui le composent.
Il ne saisit pas que le réveil d'Israël en tant
que peuple vivant avec tous ses besoins matériels n'a
de sens que comme fondement pour la réalisation de
ses idéaux spécifiques. Le sionisme n'a pas
encore trouvé le moyen de s'associer les élites
du monde de la Torah et de bénéficier de leur
influence.
Cette situation,
ainsi que l'absence jusqu'à présent de résultats
tangibles, a conduit à des dissensions extrêmes
au sein du mouvement, conflits idéologiques ou brouille
de frères. Elles sont devenues tellement dangereuses
que le leader principal en est mort d'accablement et tristesse.
Aussi nous devons prêter attention et mettre en œuvre
l'aspiration à l'unification de l'arbre de Joseph et
de l'arbre de Juda. Il faut nous réjouir du réveil
du désir d'une vie saine et matérielle qui résonne
dans l'ensemble du peuple et en même temps savoir que
là n'est pas la finalité d'Israël. Ce réveil
doit s'amplifier selon sa voie propre mais il doit s'orienter
ultimement vers la soumission et l'aspiration aux idéaux
l'esprit. Sinon il n'aurait pas plus de valeur que le royaume
d'Ephraïm devenu gâteau que l'on n'a pas retourné,
qui a abandonné la source d'eau vive, qui, comme le
dit le prophète Osée, tantôt en appellent
à l'Égypte, tantôt se rendent en Assyrie.
L'amertume nous
saisit à juste titre à la mort de celui que
l'on peut considérer comme trace du Messie fils de
Joseph en raison de l'impulsion qu'il a donné au désir
collectif de renaissance du peuple au sens matériel
et au sein de l'universel humain. Mais cette amertume doit
être productive et il nous faut supprimer les causes
de l'abandon dans lequel cette impulsion s'est trouvée.
La techouva, la réparation doit venir de nous
et elle ne peut être véritable que si toutes
les forces présentes et potentielles du peuple se développent
avec vigueur mais en même temps se tournent en direction
du Bien. Alors nous serons prêts pour que se réalise
la volonté supérieure (24) : Et tu seras
une couronne glorieuse aux mains de l'Éternel et un
diadème royal dans la paume de ton Dieu.
Avec le début
de la réalisation sioniste, la pensée du Rav
Kook a connu un infléchissement. Les dissensions ont
persisté mais elles commencent à prendre un
tour moins aigu. Trente ans plus tard, en 1933, le Rav Kook
en traite à nouveau dans un article intitulé
Les pérégrinations des camps. Le Rav
Kook parle désormais de la division entre religieux
et laïcs et décrète qu'il s'agit
là d'une pseudo-division, d'une division imaginaire
manifestement gonflée par des abus de langage. Voici
in extenso le texte de cet article (25) :
LES PERIGRINATIONS DES CAMPS
Alors que nous sommes à l'orée de la nouvelle
année, - puisse-t-elle nous être favorable, ainsi
qu'à tout le peuple d'Israël -, nous allons dire
avec espoir et du fond du cœur : Que disparaisse l'année
et ses malheurs et que débute l'année et ses
bonheurs. Nous dirons cette prière avec d'autant plus
d'ardeur que l'année qui s'achève fut accablante
pour nous. Il nous faudra en plus l'accompagner d'un examen
de nos actes passés et nous rapprocher du chemin de
la techouva, le chemin du retour, seul capable, comme l'indique
le traité talmudique Yoma, d'amener la guérison
et la délivrance au monde. C'est notre devoir d'emprunter
ce chemin, mais il nous faut en préciser le tracé,
compte-tenu de notre situation dans le monde en général
et dans notre pays en particulier.
Nous nous imaginons que notre peuple est
scindé en deux camps, car nous entendons constamment
tinter à nos oreilles le son de deux vocables, «
religieux » (haredim), « laïcs »
(hofchim), supposés, à tort, définir
notre société. Or ce sont deux termes tout à
fait nouveaux, n'ayant jamais jusqu'ici eu cours dans notre
culture.
Nous savions que les êtres humains se situent à
des niveaux différents, spécialement en ce qui
concerne la vie de l'esprit, fondement de l'existence même.
Mais que des termes décrivant cette différence
puissent devenir des dénominations de clans ou de partis,
cela, nous l'ignorions. Il apparaît à l'évidence
que de ce point de vue, notre passé fut meilleur que
notre présent. Si seulement nous pouvions faire disparaître
complètement ces deux mots, obstacle sur le chemin
de l'existence vigoureuse et pure que nous devons retrouver,
éclairée de la lumière divine.
La mise en exergue de ces deux mots et le consensus
imaginaire censé relier les individus, chacun
proclamant avec satisfaction son appartenance à tel
ou tel camp, constituent des deux côtés un obstacle
à toute correction et à tout perfectionnement.
Le religieux, c'est-à-dire celui qui se pense
appartenir au camp des religieux, regarde de haut
en bas l'autre camp, celui des laïcs. Relativement
à toute idée d'amendement, d'examen critique
de ses actes et de retour au droit chemin, il porte d'emblée
ses regards sur le camp d'en face, dénué de
connaissance de la Torah et écarté de la pratique
des commandements ; il considère que c'est là
que la techouva dans la plénitude de son sens
est nécessaire ; cela les regarde eux, « eux
et pas lui ». Inversement, le laïc, c'est-à-dire
celui appartenant à ce camp qui s'enorgueillit de son
appellation moderne de laïc, pense bien évidemment
que toute notion de techouva est par définition
« religieuse » et ne le concerne en aucune manière.
Nous sommes ainsi pris en tenailles de deux côtés.
D'où viendrait alors le remède aux souffrances
de notre âme ?
Tel est le premier handicap. Mais il y en un autre qui n'est
pas moins grave : une sorte de rideau de fer est tiré
entre les deux camps. Cela nous réduit au rang d'aveugles
tâtonnant dans l'obscurité, car l'éclairage
émanant de l'unité divine ne peut se poser que
sur le peuple d'Israël dans sa globalité et donc
se dérobe à nos yeux.
Nous n'avons donc d'autre |