par Rav
Hillel Rachmani
Cours 3 : Le
Sacré et le Profane
Tout
au long de son oeuvre le Rav Kook disserte sur le rapport
entre le sacré et le profane. Afin d’avoir une
meilleure compréhension de ce sujet dans l’approche
du Rav Kook, nous essaierons de faire deux choses: de comparer
les diverses descriptions et multi-facettes du sacré
et du profane dans son oeuvre et de tenter de synthétiser,
de comprendre, et d’intégrer alors nos conclusions
dans le contexte de nos cours jusqu' à présent.
Pour
résumer rapidement nos discussions précédentes.
Dans les deux cours précédents, nous avons développé
deux modèles qui apparaissaient dans l’oeuvre
du Rav Kook : l'arbre et le fruit, et le centre clair et les
abords sombres. Ces deux sujets se rapportent aux mêmes
notions : la fin et les moyens utilisés, ou autrement
dit, le sacré et le profane.
Ce
sujet est extrêment important dans les enseignements
du Rav Kook. Durant sa vie, une structure sociale juive qui
n’était pas basée sur des principes de
sainteté apparue pour la première fois. Un monde
de forces terribles et d’une vitalité stimulante,
entièrement caractérisé par des soucis
et des valeurs profanes, émergeait soudainement.
L’approche
du Rav Kook vis-à-vis de ce phénomène
fût en contradiction à la position adoptée
par les divers dirigeants de Jérusalem de l’époque.
Ces dirigeants tournaient complètement le dos aux laïcs
et tout ce qu'ils impliquaient, se refermant sur eux-mêmes
derrière les murs du Bet - HaMidrash. Le Rav Kook,
par contre, voyait un affrontement entre le monde pionnier
Sioniste et le monde du Judaïsme classique, et le devoir
de réagir. (Ici, nous ne traiterons pas de l'aspect
historique de ce problème, nous essaierons plutôt
d’analyser le rapport entre le sacré et le profane
sur un plan purement conceptuel et spirituel.)
La
pensée juive a traité du rapport entre le sacré
et le profane à travers les âges. La discussion,
cependant, était toujours limitée à la
question de savoir comment résoudre les problèmes
posés par les activités quotidiennes qui ne
sont pas sacrées. Même les Hassidims ne parlaient
pas de "profane," mais ils fournissaient l’approche
que l'homme pouvait avoir avec ses activités quotidiennes
profanes et l’intoduction en elles du monde du sacré.
Le Rav Kook désirait analyser le monde du sacré
et du profane séparément, en essayant de confronter
et de comprendre le rôle du profane lui-même.
Sous ce rapport, le Rav Kook innovait une approche du monde
profane. (J'entendais ce point du Rav Yosef Avivi.)
Le
Rav Kook a écrit beaucoup d'articles sur ce sujet,
nous n’en n’étudirons que quelques uns.
Dans le passage suivant, tiré de Ma'amarei Ha-Reiya,
il parle de trois catégories conceptuelles: le profane,
le sacré, et le Saint des Saints.
"
Il y a un monde du profane, et un monde du sacré, les
mondes de la laicité et les mondes de la sainteté.
Ces mondes se contredisent. Evidemment, la contradiction entre
eux est relative : L'homme, dans sa compréhension limitée,
est incapable d’harmoniser le profane et le saint, et
il est incapable de neutraliser leurs contradictions. Ils
sont, cependant, réconciliés dans un monde supérieur,
dans le Saint des Saints." (p. 400)
Nous
avons ici trois strates, le profane, le sacré, et le
Saint des Saints. Lorsque nous regardons de plus près
ce passage, nous remarquons que ces trois concepts ne sont
pas présentés comme des blocs de construction,placés
les uns sur les autres, avec le sacré placés
sur le profane.Mais ils forment plutôt une pyramide
dans laquelle le profane et le sacré sont la base,
avec le Saint des Saints formant le sommet, reliant ces deux
aspects (le profane et le sacré) ensemble.
Ici
nous avons une idée incroyablement innovatrice - le
profane est placé sur le même plan que le sacré,
et c’est seulement le Saint des Saints qui occupe une
position au-dessus d’eux.
Le
Rav Kook parlait du profane, de la sainteté ordinaire,
et du Saint des Saints. Nous vivons dans un monde dans lequel
nos expériences semblent émerger de deux réalités
différentes (profane et sainteté); les deux
dans un sens idéologique et dans un sens existentiel.
Cependant, la tension qui est souvent le résultat n'est
pas dûe à la réalité inhérente
à ces deux mondes différents, mais plutôt
à une compréhension limitée qui empeche
de forger une existence synthétisée.
"
Un des buts de la révélation des mystères
ésotériques de la Torah dans ce monde - est
de que le sacré regarde avec bienveillance, pour réaliser
en vérité, qu’il n'y a rien de totalement
profane dans ce monde. Par contre, toutes les dimensions de
sainteté sont eux-mêmes profanes en comparaison
à la lumière exaltée de sainteté
qui émane du Ein Sof (L'infini). Le résultat
est que ces concepts soient reunis, et il en ressort l'unité
de ces positions, et l'esprit de l'homme croît de plus
en plus, et ses actions croissent et se glorifient dans le
fondement d'une existance supérieure . " (p. 399)
Les
"mystères de la Torah" créent un monde
qui n'est pas simplement noir et blanc; mais plutôt,
un monde comprenant une myriade de couleurs . Si jusqu'à
maintenant nous avons parlé du profane, du sacré,
et du Saint des Saints, nous allons parler maintenant du profane,
de la sainteté révélée, et du
Saint des Saints qui est attaché lui-même au
monde des mystères de l’eternité.
Le
monde dans lequel nous vivons définit la vie dans des
termes simples: le sacré et le profane. Chacun est
placé en regard de l'autre : le profane est vide parce
que le sacré est plein, et le résultat est qu'il
n'y a aucune interaction entre eux. Le Rav Kook disait avec
insistance que nous ne pouvons pas voir la vie dans des termes
aussi simplistes. Nous devons regarder la profondeur et pénetrer
au-dessous de la surface, et trouver la sainteté dans
l'existence. Beaucoup de cette sainté peut être
caché dans le profane. Et même dans le sacré,
certains aspects du profane peuvent être trouvés.
C’est
dans cette voie que nous pouvons percevoir le lien entre eux.
Autrement dit, tandis que nous voyons des choses qui peuvent
paraître être profane, en vérité
ils ne contredisent pas nécessairement le monde du
sacré. Il existe une compréhension superficielle
qui ne peut pas révéler l'essence de la vie
telle qu’elle est; une vision pénétrante
et large, cependant , permet de comprendre le monde secret,
intérieur - de diversité des aspects et de mystères
élaborés.
Graduellement,
lorsque nous progresserons dans les cours futurs, nous trouverons
qu'une compréhension totale de la nature intérieure
de Dieu, qui est, de la perspective du " Saint des Saints
" devient beaucoup plus profonde et plus large, dans
la mesure où le Rav Kook était capable d'écrire
la phrase étonnante qui suit : "Il y a des moments
où nous pouvons trouver un hérétique
qui possède une puissante foi intérieure et
éclairée qui émane de la source élevée,
du sacré [annotation - qui est parallèle au
'Saint des Saints' discuté précédement]
qui est plus grand que des milliers de ‘croyants de
petite foi’.'" ("Croyants de petite foi"
qui se réfère aux gens dont le concept de sainteté
ne l’est seulement dans son sens ordinaire, à
l’opposé de l'idée du "Saint des
Saints." Nous éluciderons ce point à l'avenir.)
"Dans
tous les sentiers de la vie, le profane s’éveille
le premier, alors le sacré est obligé de se
d’apparaître, pour achever le renouvellement du
profane, pour l’embellir et le dégager de son
impiété. Le malheur c’est que le profane
utilise son pouvoir de premier-né, le pouvoir du fait
qu'il était né le premier à la lumière
du monde et de l’activité, pour dire ‘c’est
grace à Moi, et il y a rien d’autre à
part moi'- il n'a aucun désir de connaître la
sainteté, de son intensité précieuse
et son apparition rayonnante. Et le malheur c’est que
le sacré dit 'Depuis que le profane est venu au monde
le premier, il déborde sur mes limites. Donc je dois
lutter contre lui, détruire ce qu'il bâtit, déraciner
ce qu'il seme. L’exemple de la vie, et une perspective
claire de l'existence, nous enseigne une toute autre réalité.
Ainsi est le destin: la volonté du profane défile
sur l’estrade de la vie. Il est vrai que dans son intériorité,
il attire de la sainteté élevée, le Saint
des Saints, aussi dans ces premiers pas. Mais les valeurs
du sacré ne sont pas du tout reconnaissables dans la
clarté et la compréhension du début de
l'apparition du profane, et après les premiers pas
du profane, le sacré doit forcément venir, irradier
de sa lumière et apparaître dans sa gloire."
(pp. 403-404)
Le
profane est créé chronologiquement le premier,
précède le sacré. L'arbre croît
avant le fruit, et seulement après cela le sacré
vient et perfectionne le profane, lui donnant toute sa signification,
et l'empêchant de dégénérer en
laideur et confusion.
Idéalement,
le Rav Kook dit, que le sacré devrait empêcher
le profane de croire que parce qu’il est venu le premier,
qu’il est la raison de l'existence du monde. Par contre,
l'existence même d'un rapport entre la sacré
et le profane doit assurer à cette sainteté
que le profane ne sera pas un obstacle à sa propre
expression.
Malheureusement,
se sont ces étincelles de sainteté dans le profane
qui lui donnent la fausse impression qu'il n’a pas besoin
de la sainteté. Le problème du monde profane
est que sa sainteté intérieure qui est cachée,
réalise seulement son potentiel par le contact avec
les autres, en révélant les sources de sainteté.
En l’abandonnant, non seulement ces étincelles
de sainteté reste cachées dans le profane, mais
l'entité elle-même peut même être
abîmée par les aspects négatifs externes
du profane. De plus, parce que la sainteté ne peut
pas voir ce qui est caché à l'intérieur
du profane, alors le sacré nie la légitimité
du profane. Et en retour le profane devient agressif et violent,
et provoque le combat.
Le
Rav Kook considère cette guerre entre le sacré
et le profane comme dangereuse et qui ne convient pas. Le
profane sans la sainteté est effronté et vide.
Et, tout comme nous avons besoin de l'air pour respirer, le
sacré a besoin du profane pour agir sur le monde. Quand
le sacré rejette le profane, il devient sec et aride.
Nous devons placer tout à chacun dans les deux mondes,
pour pénétrer dans leurs profondeurs et les
élever tous deux. Ainsi nous empêcherons la chute
des deux mondes.
Cette
conférence a été préparée
par : Jonty Blackman