|
Pourim
est une fête importante, voire capitale, pour
le judaïsme. Elle est mémoire de génocide
et commémoration de notre salut par l’intervention
divine. Mais rappelons ce qu’est cette fête
marquée par le jeûne et la lecture de la
meguila. Le récit rapporte un épisode
de l’histoire du peuple hébreu dans son
exil babylonien. Le roi Ah’ashverosh, dont l’empire
immense va de l’Inde (Hodou) à l’Ethiopie
(Koush), donne un banquet pour manifester sa grandeur,
mais la reine Vashti refuse de paraître ; il la
répudie et fait quérir une autre épouse
; et c’est Esther, la nièce de Mordeh’aï,
un yehoudi de la ville de Chouchan (Suse), qui est choisie
comme nouvelle épouse du monarque. Entre-temps,
Mordeh’aï a surpris un complot contre le
roi et en prévient la reine Esther, qui déjoue
le projet criminel et la chose est consignée
dans les annales du Palais. Le vizir Haman, tout gonflé
de suffisance, est ulcéré de voir que
Mordeh’aï est le seul à ne pas se
prosterner devant lui, et il décide d’en
finir avec tous ces Juifs qui refusent l’idolâtrie.
Il consulte les « sorts » - en hébreu
pourim - et jette les dés qui déterminent
la date du massacre : le 13 Adar. Mordeh’aï,
voyant dans l’édit d’extermination
le signe d’une faute collective, se revêt
d’un sac, fait pénitence, et le peuple
avec lui va jeûner trois jours avant que Esther
n’aille demander au Roi l’abolition de l’édit.
Le roi Ah’ashverosh, qui a du mal à dormir,
se fait lire les annales du Palais, puis il consulte
Haman : que faire d’un homme qui vous a sauvé
la vie ? Haman qui a cru que le Roi parlait de lui,
se retrouve, par suite de ce quiproquo, escorter Mordeh’aï
en habits royaux devant la foule. Alors, ruminant sa
vengeance, il projette de faire pendre Mordeh’aï,
et fait dresser une potence devant le Palais. Mais Esther,
au cours du banquet qui suit, révèle au
Roi le projet assassin de Haman ; le Roi prend fait
et cause pour la reine et son peuple et fait pendre
Haman à la potence : le sort s’est donc
retourné contre lui. Mordeh’aï est
nommé vizir et le peuple juif sur toute l’étendue
du royaume est sauvé.
André Chouraqui, qui a magistralement traduit
la Meguila, souligne « le caractère naïf
d’un récit fait avant tout pour émouvoir
» et estime qu’il s’agit là
« probablement d’un récit d’imagination,
écrit pour expliquer la célébration
de la fête des Pourim, qui a dû être
à l’origine une sorte de carnaval comme
beaucoup de peuples en célèbrent à
la fin de l’hiver ». Le fait est que Pourim
est bien notre Carnaval, une fête de débridement
et de défoulement ; on crie et on danse, on secoue
les crécelles, on porte des masques, on rejoue
l’histoire et on la met en scène (à
la synagogue de Rennes, la marionnette représentant
Haman porte la moustache en brosse d’Hitler),
les petites filles se déguisent en reine Esther
: les rues israéliennes en sont pleines le 14
Adar. La lecture de la Meguila, qu’on doit écouter
religieusement, est néanmoins ponctuée
de bruits de crécelle aux 54 mentions du nom
de Haman. Il est d’usage, enfin, de faire des
cadeaux pour Pourim et des dons. Il faut festoyer, boire
jusqu’à plus soif, et déguster une
pâtisserie de circonstance qu’on appelle
« oreilles d’Haman » (Ozné
Haman).
Ce
qui fonde notre vision mythique et mystique de Pourim
c’est justement que c’est une allégorie
plus qu’une prière dogmatique, d’où
d’ailleurs le nom de la divinité est absent.
Alors justement, chacun voit Pourim à sa porte
: ainsi, le « Pourim d’Alger », à
l’automne, célébrait la défaite
de Charles-Quint devant le port d’Alger au XVI°
siècle, et mon père en son immense piété
a jeûné le 3 Hechvan jusqu’au jour
où nous fûmes chassés d’Algérie.
Selon la circonstance historique les personnages s’incarnent
dans la modernité : l’Allemagne hitlérienne
et maintenant l’Iran des mollahs nous proposent
un portrait revisité de Haman (descendant d’Amalec,
ne l’oublions pas), de celui qui veut nous anéantir,
mais qui, avec l’aide de D. et de nos prières,
sera lui-même pulvérisé, car s’il
est une moralité dans la fête des sorts,
c’est qu’en fin de compte le sort se retourne
contre le méchant. Pourim a donc pour nous valeur
d’espoir. C’est une fête qui nous
fait sortir des ténèbres et nous libère
de l’angoisse.
Abordons
maintenant le magnifique
tableau d’Élie Sarfati
(SAREL). Mon commentaire recoupe ici
celui de Nicole Myriam Madar : Il y
a d’abord ce bleu du ciel, où se suspend
le rouleau ouvert de la Meguila. On pense à une
voile carrée, comme il y en avait dans l’Antiquité
méditerranéenne, claquant au vent. Mais
cette voile/rouleau est zébrée par une
effiloche de nuage, qui semble effacer quelque chose,
ou interrompre la lecture. Commentaire de Myriam : c'est
le doigt de D., pour dire que ce qui semble à
première vue une conséquence de l'histoire,
un enchaînement d'événements fortuits,
n'est en fait qu'un moyen choisi par D. pour déployer
son oeuvre de bien. J’ajoute qu’ici l’interprétation
est ouverte : ou bien cela signifie que le salut des
Juifs est constamment remis en cause par la menace génocidaire,
ou bien cela figure l’effacement des ennemis,
oui, ils seront effacés et détruits ceux
qui voulaient nous détruire.
La partie basse et terrestre est divisée en deux
: à gauche, qui est le côté néfaste,
l’armée perse en rangs de bataille (est-ce
celle de Xerxès qui périra face aux Grecs
à la célèbre bataille de Salamine
? On dit qu’Ah’ashverosh, n’est autre
que Xerxès) ; à droite le désert
de Judée avec ses teintes pastel. À gauche,
une troupe agressive, dressant ses lances, menaçante
sous ses casques, à droite la langueur d’un
paysage salvateur, celui où le peuple hébreu
fut sauvé, le chemin de la Terre Promise. Et
entre les deux coule une rivière. Mais elle coule
sous le couple, et plus précisément sous
la femme que tente de tenir le roi qui abaisse son sceptre
(« Le roi tend à Èstér le
sceptre d’or qui est dans sa main »). Oui,
c’est Ah’ashverosh, le front incliné,
et c’est Esther, bien qu’on ne la voie pas
: visage voilé, évanescent, mystérieux
; il est vrai que Esther vient de la racine hébraïque
seter ( )
qui signifie mystère, le verbe sater signifiant
cacher soigneusement, et haster, dissimuler ; ce ne
peut être plus clair. Invisible présence
de notre D. caché.
Le chemin tracé à droite sur le sable
du désert indique que le peuple juif continue
son histoire, lentement (deux millénaires et
demi après le temps du récit) et tortueusement,
et qu’il survit à la force et à
la matérialité, qu’il échappe
à tous ceux qui veulent le détruire. Le
chemin est fin car nous ne sommes pas nombreux, nous
ne sommes pas forts, nous traçons notre route
dans la spiritualité et l’espérance
vers notre D., représenté aussi par les
montagnes – puisque c’est sur le mont que
D. a donné la Torah, et d’ailleurs la Meguila
est au-dessus des crêtes pour symboliser la spiritualité,
et, tout en haut, la Loi. Alors qu’en face, masse
et puissance, les armées du Roi se figent dans
la pierre pour finir en poussière.
Le tableau de SAREL représente,
en fait, deux mondes qui s’opposent et se confrontent
: le matériel et le spirituel. Le matériel
tente toujours de saisir et de posséder, ou de
détruire, nos corps. Mais il ne peut y parvenir,
car notre vie « matérielle » n'a
pas d'existence réelle, nous ne sommes que les
porteurs d'un message qui nous dépasse et nous
transcende. C'est toute notre culture qui est derrière
ce tableau. Nous ne sommes rien, rien qu'un souffle,
qu'un petit trait dans l'histoire, un rai sinueux sur
le sable. Mais l'histoire de l'humanité s'écrit
sur notre histoire... Nous avons transmis la loi, la
morale, entrepris la civilisation avec ses règles
éthiques, éduqué des hommes et
enseigné au monde comment il faut se conduire
avec son prochain, avec la nature, avec D. enfin...
Et pourtant nous ne sommes rien, havel havalim, vanité
des vanités. Tous ceux qui ont voulu notre fin,
n'existent plus : les Perses ne sont plus là,
les Juifs oui – bien que perpétuellement
menacés, aujourd’hui comme hier…
Regardons encore ce tableau et la coiffure monumentale
d'Esther, dont les tresses qui descendent jusqu’à
terre sont des feuilles de myrte. Il est vrai qu’Esther
s’appelle en réalité Hadassa, qui
signifie myrte, la plante la plus odorante, celle que
l’on retrouve dans l’assemblage du loulav
de Souccot. Sur la tête de la reine un diadème,
avec sept fleurs, des fleurs d'amandier, et l’on
sait que cet arbre est le symbole du peuple juif, tel
qu’il se dresse dans la Menora, le chandelier
à sept branches. Car les juifs se sont engagés
par la formule naassé venichma - nous ferons
et nous garderons -, comme le rapporte le célèbre
dialogue de D. avec le prophète Jérémie
: « - Que vois-tu, Jérémie ? - Je
vois un bâton d’amandier. - Tu as bien vu
parce que je veille sur mon peuple », avec cet
inénarrable jeu de mot entre shaked = l’amande,
et shoked - du verbe shakod - veiller, être attentif.
D’où il ressort que l’amandier représente
la présence bienveillante de notre D. et guide,
de notre libérateur. Esther fait face à
son destin, porteuse de l’espoir de son peuple
; elle dépasse d’une tête le roi,
l’enveloppe, l’emprisonne dans sa chevelure
tentaculaire. Le peintre nous représente une
femme pieuse qui se couvre, sait se contenir (les tresses),
pour mieux se réaliser. La source coule de son
corps, l’eau, qui est la parole, symbole de la
prophétie, symbole de la vie, qui va se régénérer
alors qu'on s'apprête à la détruire.
Enfin,
les pierres qui sont devant les personnages, sur le
sable du désert, ne sont rien d’autres
que ces pierres ou ces dés que les anciens Perses
jetaient sur la table pour en deviner le sens et déchiffrer
le sort. Ce sont ces dés qui ont donné
au méchant la date du 13 Adar comme heure du
génocide (qui n’a pas eu lieu). SAREL les
représente éparses sur le désert,
et n’ayant d’autre consistance que ces cailloux
qu’on place sur les pierres tombales et dont la
signification est un Yizcor, un rappel de mémoire.
De fait, quand nous lisons la Meguila, nous ne nous
rappelons pas ces personnages emblématiques et
indéfiniment refoulés dans les sables
d’un lointain passé, la Perse, Suse (dont
je porte le nom, moi qui suis fils de Suse ou Chouchan
: Ben Chouchan), Vashti, reine répudiée,
Esther, vierge d’Israël miraculeusement choisie
par D. par l’intermédiaire de Mordeh’aï,
le roi Ah’ashverosh et le vilain vizir Haman.
SAREL, s’il donne au roi de Perse une grandeur
impériale, montre bien l’évanescence
d’Esther : visage sans traits, beauté sans
support, sans égale, elle est une de ces femmes
de justice – Myriam, Judith ou Déborah
- qui sont destinées à sauver Israël
(tiens, tant qu’à rêver, et si c’était
finalement une femme qui, réalisant enfin l’œuvre
tronquée de Golda Meir, inventait vraiment la
paix sur cette terre ?). Mais SAREL, qui a connu dans
sa Tunisie natale l’horreur du nazisme et en a
souffert dans sa chair (ainsi qu’il l’a
projeté dans la fresque sculptée de la
synagogue tunisienne de Netanya), sait donner à
la geste d’Esther toute sa valeur et sa puissance
symbolique. Oui, c’est une fête du souvenir,
où nous pensons à tout notre peuple opprimé,
réprimé, déporté, massacré,
mais jamais anéanti, si forte est la présence
de Hachem Elohénou qui nous délivre, Goalenou,
et, Gaal Israël, délivre Israël.
Albert Bensoussan et Nicole Myriam Madar
Nicole
Myriam Madar est l’auteur d’un
roman, Sroulik, éditions Maurice Nadeau, Paris,
2006 (disponible à la librairie L’Arche
du Livre, Netanya)
|