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La mémoire de la Shoah mine-t-elle Israël ?
 

Absolument incroyable....
Finkielkraut est plus proche d'Israël que celui qui a été président de la Knesset et de l'Organisation Sioniste Mondiale....
Dr.Zvi Tenney
Ancien Ambassadeur d'Israel (ret)

Un dbat entre Avraham Burg et Alain Finkielkraut

La Shoah est devenue le pilier thologique de l'Isral moderne... Cela mine les relations entre Juifs et Arabes... Nous voyons des nazis partout... Nous sommes toujours "menacs d'anantissement"... L'Etat isralien imprial est un cauchemar... Qui prononce de telles sentences ? Un antisioniste forcen ? Un rescap d'une extrme gauche isralienne engloutie ? Non, Avraham Burg, ancien prsident de la Knesset et vice-prsident du Congrs juif mondial. Et fils d'un des anciens dirigeants du Parti national religieux. Publi l'an dernier en Isral, Vaincre Hitler est un livre rvolt, plein de tristesse et d'inquitude. Mais aussi de propositions pour la reconqute d'un judasme plus humaniste et universaliste . Au passage, il interpelle Alain Finkielkraut, admettant avec lui que le monde est probablement hypocrite dans sa critique d'Isral, que nous ne sommes pas aussi mauvais qu'on nous dpeint , mais cependant beaucoup moins innocents que nous ne voulons le dire . L'ex-politicien isralien et l'intellectuel juif franais ont accept de se rencontrer. La polmique a dbut autour de ce titre provocateur...
 
Avraham Burg : ... Vous le trouvez drangeant ? Sachez que j'avais mme prvu d'intituler mon livre Le Triomphe de Hitler. J'tais en colre. Le traumatisme de la Shoah, qui dicte plus que jamais nos comportements en Isral, me semblait une maladie incurable. Et puis une conversation avec ma mre, peu de temps avant sa mort, m'a redonn de l'espoir. Elle dont la moiti de la famille a t assassine Hbron en 1929 par les Palestiniens remerciait Dieu pour tout l'amour qui lui avait t donn. Une autre fois, devant les bombardements Gaza, elle m'a dit : Je suis si contente que mon petit-fils ne soit pas pilote de chasse et ne puisse bombarder des innocents. C'est pour moi le vritable hrosme : vaincre, grce l'espoir, l'horreur rencontre au cours de sa vie. Et c'est ce qui devrait inspirer Isral.
 
Alain Finkielkraut : Mais Hannah Arendt nous rappelle que l'amour n'est pas une catgorie politique ! En politique, l'injonction connais ton ennemi est fondamentale. J'admets que les Israliens ont une difficult connatre leur ennemi, qu'ils sont toujours tents de voir l'ombre de Hitler se propager sur le Moyen-Orient. Il reste que l'Etat juif a bel et bien des ennemis, dont la haine n'est pas la consquence directe de son usage de la force. Isral s'est dsengag de Gaza mais Gaza ne s'est pas dsengag d'Isral, comme le montrent les tirs de roquette sur des villes situes l'intrieur des frontires de 67. Ce n'est pas en se regardant aimer l'autre, mais en regardant les choses en face qu'on aboutira peut-tre un jour la paix.
Ce qui me gne dans votre livre, c'est l'ide selon laquelle tous les malheurs d'Isral procderaient de la psychologie isralienne. Vous exhortez vos compatriotes surmonter Hitler pour retrouver la belle essence morale du judasme nomade. Or, moi qui viens aussi d'une famille de rescaps, mes parents et tous les survivants que j'ai pu rencontrer m'ont dit : oui, nous allons revivre, nous allons reprendre nos activits dans le monde o Auschwitz a eu lieu, mais la seule chose que nous exigeons du monde, c'est de ne pas reporter sur Isral les anciennes maldictions dont les Juifs taient l'objet. Or, ces anciennes maldictions revoient le jour, et c'est la pire des dceptions pour tous ceux qui ont survcu l'Holocauste.
 
Avraham Burg : Je ne suis sans doute pas un bon philosophe, mais je ne suis pas ignorant en amour. L'amour, c'est la capacit de faire confiance l'autre, sans laquelle vous ne pouvez ni donner ni recevoir. C'est cela qui manque en Isral, la capacit faire confiance, quel que soit l'autre : partenaire politique, compatriote isralien, voisin arabe... Je n'ai pas votre obsession de l'antismitisme. Cette obsession de ce que les autres pensent de nous est emblmatique de la faon dont beaucoup de Juifs ont besoin d'tre dfinis par les autres. Moi, je n'ai besoin de personne pour me dfinir. Peut-tre cela vient-il du fait que je suis n dans un pays souverain. Le point de vue de l'autre m'importe, mais il ne me dfinit pas, parce que mon histoire, continuation de l'antique identit juive, est mon histoire, indpendamment de ce que les autres en disent.


Alain Finkielkraut : La confiance est un pari difficile, elle ne peut pas natre simplement du sentiment que nous vivons dans un univers radieux o nous sommes tous frres. Mon obsession tient justement au fait que l'antismitisme est devenu une des modalits essentielles de l'antiracisme. A quoi tient ce paradoxe ? Eh bien, il faut remonter en effet l'Holocauste. Pour les nations dmocratiques, la mmoire de l'Holocauste fonde la nouvelle religion de l'humanit : nous sommes des hommes, et les frontires doivent tre subordonnes cette identit premire ; l'humanit est plus forte que la nationalit. Mais pour les Juifs, la mmoire de l'Holocauste est tout autre, elle renvoie la question de l'assimilation : les Juifs, rappelle l'crivain Aaron Appelfeld, taient en marche vers les royaumes enchants du rejet de soi quand une main satanique les ramena aux fondements de l'existence tribale . La mmoire de la Shoah, pour un Juif, c'est qu'il n'chappe pas son identit juive. Levinas appelle cela l'irrmissibilit de l'tre juif . Longtemps complmentaires, ces deux mmoires, la mmoire dmocratique et la mmoire juive, s'opposent donc aujourd'hui violemment, parce que, d'un ct, on a une humanit en route vers le grand brassage des identits et, de l'autre, ces Juifs de gnration en gnration , pour lesquels la gnalogie compte et qui, par consquent, apparaissent comme les successeurs de Hitler. La dmocratie mtisse se rpand, et au milieu il y a, non pas le beau village d'Astrix, mais ce village vlkisch [du peuple, de la race, NDLR] qui porte le nom d'Isral et auquel les Juifs sont coupables d'tre beaucoup trop attachs...
 
Avraham Burg : Nos parents ont fait les uns et les autres l'exprience du rejet - ma mre avec le massacre de sa famille Hbron, mon pre en quittant l'Allemagne en septembre 39 -, mais nos ducations ont produit des choses diffrentes. Pour vous, l'antismitisme est unique. Je le vois trs diffremment, peut-tre d'une manire plus svre, puisqu'on assiste une fusion entre l'antismitisme religieux classique et une nouvelle xnophobie d'extrme droite, les deux cooprant avec l'extrme gauche antiamricaine et antisioniste. Mais je pense que l'antismitisme n'est plus un phnomne unique, il est le rvlateur de la qualit morale d'une socit. Quand il s'exprime dans une socit dmocratique, il s'accompagne d'autres expressions de haine et de xnophobie : contre les musulmans, les trangers, les immigrants. Donc, mon rle, en tant que Juif et tre humain, ce n'est pas de dire attention, ils me dtestent davantage , c'est d'essayer de crer une sorte de coalition mondiale qui va dfier la haine et la xnophobie plutt que la confisquer et la monopoliser.
 
Alain Finkielkraut : Mais de quelle haine parle-t-on ? Hannah Arendt, trs prsente dans votre livre, s'est interroge sur la spcificit de l'antismitisme moderne. Elle dit que ce n'est pas seulement une passion, une opinion, c'est une explication du monde. Et Maurras confirme titre de symptme cette intuition en crivant Tout parat difficile sans cette providence de l'antismitisme, par elle tout s'arrange, s'aplanit et se simplifie . On explique le cours de l'histoire par les manoeuvres des Juifs. Et aujourd'hui, a recommence : le lobby sioniste, tireur de ficelle de la politique mondiale, c'est un discours en vogue, et pas seulement chez les djihadistes.

Avraham Burg : Chacun son obsession. Moi, c'est la monte du religieux qui m'inquite, en Isral comme ailleurs. Quand le prsident de la Rpublique franaise veut rintroduire Dieu dans l'quation, a m'ennuie vraiment. Il est tellement important que la France soit le champion de la lacit pour l'quilibre mondial, quand on voit par exemple l'impact du fondamentalisme sur le prsident amricain. Le monde n'est pas divis entre les dmocraties et l'Islam, mais entre la civilisation thocratique et la civilisation dmocratique. On trouve le mme Dieu dans le judasme, le christianisme et l'islam. Et une coalition voit le jour entre certains des adeptes de ces trois religions contre certains d'entre nous... Moi, si le dala-lama et le rabbin raciste Kahane tombent l'eau et que je ne peux en sauver qu'un, je sauve le dala-lama, parce qu'il est mon frre dans le systme de valeurs qui est le mien. Si vous regardez le monde de cette manire, la question de l'antismitisme n'est plus la mme.
 
Alain Finkielkraut : Sauf que cet antismitisme antiraciste dont les Juifs sionistes et les Israliens font aujourd'hui les frais est la fois nouveau et ancien : le christianisme des origines tait fond sur une opposition entre le Juif selon la chair et le Juif selon l'esprit. Le Juif selon la chair est celui de l'hrdit, fidle l'Ancienne Alliance. Le Juif selon l'esprit, c'est l'universaliste. Ce qu'on attend de nous, c'est que nous devenions des Juifs selon l'esprit. Quand nous rpondons cet appel, nous sommes couverts d'loges, on nous adore. Eh bien, cette invitation, je ne cderai pas. Je resterai un Juif selon la chair, non pour prfrer le rabbin Kahane au dala-lama, mais pour pouvoir dire comme Yitzhak Rabin au moment du carnage d'un extrmiste juif au Caveau des patriarches : J'ai honte. Il a dit cela parce qu'il tait juif. Autrement, il aurait dit je suis scandalis . C'est ainsi que marche l'humanit : nous sommes de quelque part, nous appartenons un peuple ou une nation, et ce que nous pouvons faire pour l'humanit c'est en tant que membres de ce peuple ou de cette nation.
 
Avraham Burg : Il n'y a pas de contradiction entre la chair et l'esprit. Longtemps je me suis considr comme simplement isralien, avant de comprendre que je n'tais pas loyal mon tre intrieur. Mon nom indique que je suis juif. Mon prnom, isralien. Mais ma famille, c'est l'humanit. Il y a des contradictions entre les trois, j'essaie de trouver un quilibre. Et l'injonction d'Ariel Sharon venu en France avec son sionisme catastrophiste - Il y a de l'antismitisme ici, venez en Isral ! - je substitue : venez si vous pensez que vous y serez bien, mais pas parce que vous tes rejets. Isral n'est pas la poubelle de l'histoire europenne. Si 100 % des Juifs venaient en Isral, l'Europe deviendrait Judenrein, et ce serait l'accomplissement de l'antismitisme hitlrien.
 
Alain Finkielkraut : Je n'ai jamais pens que l'avenir de tous les Juifs c'tait Isral. Et je ne vais pas rpudier le judasme diasporique qui est le mien. Mais je constate un danger pour la Diaspora, ce que j'appelle le judasme vestimentaire : le judasme comme un magnifique costume, le costume du perscut, de l'exil, du nomade. Je connais des Juifs qui voient Isral comme une tache sur leur costume. Moi, j'aime cette tache, non que j'approuve toute la politique isralienne - souvenez-vous, la dernire fois que je vous ai vu, c'est en dcembre 2003 lorsque vous avez sign les accords de paix de Genve, auxquels j'apportais mon soutien. Mais je ne supporte pas cette nazification rampante qui accable Isral. Certes, Isral s'est mis dans un mauvais pas en pratiquant une politique de colonisation et devra dmanteler la plupart de ses implantations en Cisjordanie, mais croyons-nous vraiment que le conflit isralo-arabe se rduit cette domination ? Soit les journalistes attribuent le blocus de Gaza la monstruosit des Israliens, soit ils admettent qu'il s'agit d'une rponse, peut-tre exorbitante, des tirs de roquette qui n'ont pas cess depuis le dsengagement. Alors pression pourrait tre faite sur les uns et sur les autres, et l'on pourrait enfin sortir de l'ornire.
 
Avraham Burg : Nous avons les mmes ides sur les frontires. Mais j'irai plus loin : le compte rebours pour la solution de deux Etats est avanc. Pendant des annes, on a pens qu'on pourrait rgler le problme entre nous, mais il nous faut une intervention internationale beaucoup plus forte. En ce qui concerne notre polmique, j'attends le jour o vous ne rserverez plus votre intelligence la mise en garde, l'alarme, mais o vous la tournerez en pouvoir cratif pour proposer des solutions constructives. Vous critiquez la faon dont je traite la socit isralienne ; mais il n'est pas possible pour moi de ne pas vouloir humaniser cette socit. Et lorsque vous dites que la menace qui pse sur Isral et sur les Juifs est toujours l, vous ne facilitez pas mon travail, car vos paroles ont un impact, l-bas, en Isral. Ce pays est pour moi une ralit qui doit m'assurer que je ne serai plus jamais perscut. Mais mon judasme universaliste est ce qui doit me permettre de ne pas tre un perscuteur. Les deux sont pour moi une ncessit

Propos recueillis par Vincent Remy (Publi le jeudi 3 avril 2008)


 

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