| Lettre
à Stéphane Hessel
ex-ambassadeur de
France
Cher ami,
Tu
voudras bien excuser ce tutoiement. Il est d’usage qu’entre
frères de même obédience, on puisse avoir recours à
cette facilité de langage sans encourir les foudres
de ceux qui n’ont, comme mode de relation, que le «
politiquement causé ».
Je suis protestant, comme toi. J’ai suivi tes interventions
répétées avec beaucoup d’intérêt. Quand tu prends la
défense des sans logis, je suis avec toi. Quand tu gueules
contre l’ordre établi, avec l’éternel sourire de celui
qui n’a plus rien à craindre de la vie, il m’arrive
de me sentir en pleine communion fraternelle.
«Un Protestant », me dis-je, « un vrai
Protestant ne peut avoir de combat que celui-ci, car
il est juste ».
En écrivant ce mot « protestant », je m’aperçois soudain,
avec plus d’acuité qu’auparavant, ce que ce terme peut
recéler de noblesse. Se battre contre les puissants,
ne jamais accepter aucun dogme qui irait à l’encontre
de ses convictions les plus intimes, voilà ce qui est
pour moi la définition, le cœur même de la Réforme,
à part peut-être « La grâce seule ». Mais Karl Barth
en a parlé mieux que moi. Et Luther…et Calvin…et Zwingli…mais
je m’égare, et pas seulement « de l’Est » (1).
J’aimerais te dire que je suis heureux de partager
cette appellation non contrôlée de « protestant » avec
toi. Mais voilà, je ne le peux pas.
La bonhomie
sucrée que tu affiches à chacune de tes interventions
publiques ne m’impressionne pas. J’ai connu trop de
personnages influents dans le petit monde du protestantisme,
trop de brillants causeurs, trop de sirupeux orateurs,
emplis de componction, mais si vaniteux au fond d’eux-mêmes,
pour me laisser prendre à ton petit jeu du vieux sage.
Il fut
un temps ou cela faisait rire dans les synodes, colloques
et autres assemblées générales du Protestantisme. Je
connais quand même des protestants, et pas des moindres,
qui s’enorgueillissent de te compter comme membre, à
tout le moins comme sympathisant.
Mais, comme tu as pu le deviner, je n’ai aucune
admiration pour les hiérarques. Allez, souris, ce n’est
pas un terme aussi vulgaire qui te fera choir de ton
piédestal. Toi et moi ne sommes pas dupes.
Et puis,
en tant qu’ancien du corps diplomatique français, tu
as du en avaler de plus rudes, n’est-il pas vrai ?
« Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes, ils
n’ont pas fini de s'amuser »
Certes, j’eusse pu faire montre à ton égard de plus
de considération. Tu as participé à la rédaction de
la Déclaration Universelle des Droits de l’homme, en
1948. Je ne sais à quel degré, bien entendu mais je
veux bien reconnaître qu’une telle longévité force le
respect. Cela ne nous rajeunit pas, mais le temps, tu
le sais, le temps...
Cela fait
de toi un témoin privilégié de l’Histoire que nous voyons
se dérouler sous nos yeux. Et je trouve, à ce propos,
que tu as légèrement tendance à en oublier les aléas.
Ton engagement dans la Résistance, ton passage
dans les camps nazis, ton compagnonnage avec de Gaulle,
l’exceptionnelle longévité de ta carrière, tout cela
pourrait faire de toi à nos yeux un être d’exception.
Mais décidément, non. Pour ma part, je n’y parviens
pas.
Outre que
j’ai bien du mal à éprouver une quelconque admiration
pour les êtres humains, quel qu’ils soient, persuadé
que nous ne sommes intellectuellement que le produit
des circonstances et d’un travail acharné, j’ai de plus,
te concernant, une pensée du Christ qui me vient à propos
des serviteurs inutiles (Luc 17 :10).
Pour
toute chose, il y a un temps et un jugement, dit
l’Ecclésiaste. Quand je pense à toi, il m’arrive de
songer que tu ne seras plus de ce monde quand viendra
la catastrophe - si elle advient - que tu sembles appeler
de tes vœux, à savoir la fin d’Israël.
Stéréotypes
Je me souviens
pourtant de tes paroles, dans un document d’une des
fondations dont tu assures la vice présidence : « Alors
que les échanges humains se sont multipliés au siècle
dernier, mêlant fort heureusement sur nos terres les
membres de tant de sociétés différentes, de l'Est et
du Sud, de l'Orient, de l'Afrique et de l'Asie, la tentation
de projeter sur eux des stéréotypes négatifs
n’a pas disparu. »
On ne saurait mieux dire. Et, puisque tu parles de stéréotypes
négatifs, permets-moi de te citer dans ton dernier «
Rebonds » publié par Libération : « Il reste un Etat sans légitimité
avec un peuplement scindé, comportant des juifs
maîtres et des Palestiniens voués à un régime
de non-droit ».
Je sais que tu voues une admiration sans borne à Edgar
Morin au point de l’avoir fait entrer dans le Collegium international
éthique, scientifique et politique, que tu « vice-présides
», un machin de recyclage pour chefs d’Etat et penseurs
atteints par la limite d’âge. Etait-il absolument indispensable
que tu en adoptes le vocabulaire ?
Des « juifs maîtres » ? Un peu comme « s’ils prenaient
plaisir à humilier » ? (2) Un peuple dominateur, en
quelque sorte ? (3)
Stéphane, soyons raisonnable ! Toi qui te dis protestant,
tu sembles avoir renoncé à ce qui en fait la force et
l’originalité. Toi qui devais lutter contre les dogmes,
tu te soumets à l’un d’entre eux, bien plus pernicieux
que celui contre lequel nos pères ont lutté.Tu
ne peux te départir de ce dogme soi-disant infaillible
de la diplomatie internationale : Israël doit cesser
d’exister. Certes, tu as l’intelligence de ne pas le
dire aussi ouvertement. Dame ! Une existence vouée à
la négociation et aux demi-vérités laisse des traces.
Forcément ! Mais ton sourire ne peut cacher la sénilité
de tes discours.
D'affligeants propos
Toi qui invoque sans te lasser le respect des résolutions
internationales, tu oublies la 181, de laquelle découlent
toutes les autres, même la 242. La 181 établissait sur
le territoire d’un quart de la Palestine mandataire
(les Anglais ayant déjà distribué 75% de ce qui devait
devenir le Foyer National Juif à leurs amis arabes pour
fonder la Jordanie), tu feins d’oublier, donc, que sur
ce qui restait du Foyer National Juif, l’ONU avait décidé
la création d’un Etat juif et d’un Etat arabe.
Tu oses dire que c’est Israël qui n’accepte
pas les Résolutions de l’ONU alors que les juifs ont
accepté ce petit Etat morcelé et que les Arabes l’ont
refusé, préférant faire disparaître par les armes le
seul Etat juif de la planète.
Tu feins d'ignorer
que Nasser, en 1967, lorsqu’il a exigé le retrait des
Casques Bleus pour pouvoir attaquer Israël, commettait
un acte de casus belli international. Il a perdu sa
guerre et Israël a gagné des territoires. Tu n’ignores
pas que les territoires gagnés lors d’une guerre sont
réputés acquis.
Nul ne conteste (et
certainement pas toi) le tracé des frontières allemandes,
polonaises, suédoises, norvégiennes, grecques, turques
et tant d’autres redessinées après des conflits.
Israël, lui, a pourtant rendu le Sinaï en échange
de la paix avec l’Egypte. Il y avait pourtant découvert
(et installé l’infrastructure permettant de l’exploiter)
un gisement de pétrole qui lui aurait assuré l’indépendance
énergétique pendant un siècle. Et il est prêt à en rendre
d’autres en échange d’une paix durable. Israël ne tient
pas plus que cela à recevoir quotidiennement des missiles
sur le coin de la figure.
« Israël assure sa survie par l’écrasante supériorité
de ses armes ». Tu as pourtant assisté, comme tous
nos contemporains aux persécutions subies par les Juifs
dans les pays arabes. Tu as pourtant entendu et lu,
comme tous nos contemporains,les déclarations des dirigeants
de ses pays, reconnaissant que leur but est la destruction
pure et simple de l’Etat juif et de ses habitants.
Alors pourquoi prétendre ignorer que si Israël baissait
la garde ne serait-ce que quelques minutes, il serait
écrasé à jamais par des pays arabes assoiffés de sang
juif?
Tu parles aisément de la légitimité de l’Etat
d’Israël, allant jusqu’à prétendre qu’il ne l’a jamais
eu : Quarante ans après la fin de la guerre des
Six jours, Israël n’a pas trouvé un gouvernement capable
d’entamer sérieusement la nécessaire négociation avec
les Palestiniens qui serait en mesure de lui rendre
sa légitimité, de garantir sa sécurité véritable et
de lui donner un avenir.
Ôte-moi d’un doute, mon frère: est-ce Israël qui, en
1967, a prononcé les “3 non de Khartoum”, non à la reconnaissance
d’Israël, non aux négociation avec Israël, non à la
paix avec Israël en réponse à la proposition de celui-ci,
via l’ONU, de rendre les territoires conquis contre
la paix?
Je te sais assez au fait des questions internationales
pour nier que tu connais cette décision de la Ligue
Arabe et toutes celles qui ont suivi. Ce que pourtant
tu commets, sans vergogne.
Pourquoi aurait-il fait la paix avec les rares gouvernements
arabes qui ont accepté de négocier (ce que Sadate a
payé de sa vie) et signé des traités de paix s’il ne
s’était trouvé aucun gouvernement EN ISRAEL pour entamer
des négociations?
Heureusement pour lui, Israël n'a pas besoin
qu'on lui donne un avenir. Il se prend en main, sans
rien attendre de la communauté internationale.
Israël, selon toi, resterait sourd aux résolutions
adoptées par l’instance chargée, au plan mondial, du
maintien de la paix et au règlement des conflits.
Tout à fait entre nous, Stéphane, dans notre monde actuel,
le règlement des conflits est-il si patent que tu puisses
exiger d’un pays qu’il fasse aveuglément confiance à
l’ONU ? La commission des droits de l’homme présidée
par la Libye serait-elle plus efficace ? L’ONU au Darfour
est-elle si crédible que cela ? La situation mondiale,
sur le plan de la paix, te parait-elle enviable, idéale
?
L’ONU n’est rien d’autre que la représentation proportionnelle
des Etats qui la composent. Un milliard trois cent millions
de musulmans, treize millions de Juifs. Tu penses que
la représentativité va dans le sens du pot de terre?
La tour Hessel illuminée mais pas par la grâce
Ton article dans Libé a un seul mérite. Je
suis navré de ne pas le porter à ton crédit. « La
solution jusqu’ici préconisée officiellement par les
partenaires d’Israël occidentaux et arabes de deux Etats
souverains sur des espaces viables avec leurs deux capitales
à Jérusalem n’est plus réaliste ».
Nous y voilà ! Il faut donc que l’un des deux s’en aille.
Je ne voudrais pas mal interpréter ta pensée profonde
mais j’ai une petite idée de la solution que tu préconiserais.
Autant te le dire, la théorie de la parenthèse ne me
convient pas tout à fait.
"La jeunesse palestinienne sait aussi que son nombre
constitue à terme sa force que rien ne pourra arrêter
et que personne ne pourra les blâmer de combattre pour
la liberté".
Mon brave, mon cher, mon vieil ami, il devrait
te venir à l’idée que les humiliés sont ceux qui doivent,
depuis 60 ans, clamer le fait qu’ils existent sous peine
d’être annihilés et non ceux qui vivent d’une charité
internationale leur attribuant depuis 60 ans un budget
annuel 500 fois supérieur à l’ensemble des autres réfugiés
de la planète.
Toi qui bavasse à partir d’un vieux pays aux frontières
sûres et reconnues, tu sembles avoir oublié la douleur
qu’il y a à vivre dans un environnement hostile.
Toi qui as vécu la disparition du dernier douanier sur
le pont de Kehl à Strasbourg, tu devrais pourtant savoir
qu’il faut du temps pour que les frontières s’apprivoisent.
Du temps et de la bonne volonté !
Toi qui reviens d’Israël, tu as pu voir la
télévision palestinienne et ses appels constants au
massacre des Juifs, dans des émissions pour la jeunesse,
ses spots publicitaires vantant le martyre des enfants
qui se font sauter au milieu des femmes et des enfants
juifs. Est-ce ainsi que l’on recherche la paix ? Est
ce ainsi que l’on construit pour l’avenir ?
Toi pour qui Israël n’existe que parce qu’il bénéficie
de la sympathie que lui vaut le souvenir de la Shoah
(sic), je te trouve bien peu sérieux, laborieusement
appliqué à délégitimer Israël en lui refusant tout autre
statut que celui d’éternelle victime.
Au mauvais moment, une faute morale
Que ton Rebond dans Libération soit publié
quelques jours avant la grande fête des soixante ans
est indigne de toi. Les phrases qu’il contient sont
irresponsables car elles légitiment les actions violentes
des groupes extrémistes.
Et je suis de ceux qui pensent qu’une minorité – ce
qu’est Israël actuellement dans un environnement arabe
- a le droit de se battre pour vivre, tête haute et
non dans la terreur du dhimmi, soumis à une
idéologie aussi féroce et inhumaine que le nazisme.
Je suis et resterai aux côtés de ce peuple, non pour
ce qu’il a vécu dans l’enfer des camps, mais pour ce
qu’il va vivre dans les 2000 prochaines années.
Israël n’est
pas né de la Shoah. Il renaît dans un pays qui lui a
été confisqué depuis des siècles par des envahisseurs.
Mais sais-tu seulement, Stéphane, le bonheur
qu’il y a à renaître ?
Tu as du oublier. C’est égal. Il y a bien longtemps
que tu ne fais plus illusion à mes yeux. Tu es l’archétype
de cette diplomatie internationale empesée, qui croit
que le pragmatisme, c’est de se soumettre devant la
force, qui ne laisse plus de place aux rêves et qui
a fait son temps.
Tiens, je vais te faire une confidence : je pense profondément
que si les Palestiniens eux-mêmes ne parviennent plus
à rêver, toi et tes pairs en portez une immense part
de responsabilités, vous qui n’avez jamais su hausser
le ton que pour condamner Israël et excuser d’un air
contrit la haine atavique des pays arabes pour ce petit
pays.
Un dernier mot avant de te quitter, mon cher
Stéphane : c’est drôle mais tu ne parviens même pas
à m’énerver. Laisse-moi faire la fête avec mes amis
juifs en ce joli mois de mai 2008. Laisse-moi aider
du mieux que je peux mes amis palestiniens.Avec
eux, il y a encore des rires possibles.Allez,
salut, vieux protestant, ("parpaillot" comme on disait
en Allemagne, par analogie avec un papillon de nuit),
sans rancune et pourtant je sais la tienne tenace. Tu
viens d'en fournir encore une preuve aujourd'hui.
Pierre Lefebvre* © Primo,
1° mai 2008
1) Gare de Paris d'où partait de bien sinistres convois
pour des voyages sans retour
2) Article fameux de Morin, Sallenave, Naïr (Le
Monde, 4 juin 2002)
3) Cf.
la déclaration du Général De Gaulle (conférence de presse
du 28 novembre 1967).
* protestant et ancien pasteur de l’Eglise Réformée
de France
Envoi
de Simon PILCZER
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