| Et pas seulement les plus
religieuses ou sionistes. «Jamais je n'aurais
imaginé qu'un jour je rechercherais un pied-à-terre.
La France, c'était toute ma vie. Pourtant, comme
pour toute ma génération, l'anxiété
est revenue au galop», analyse Estelle, une brillante
juriste de 50 ans, qui compte acquérir à
Herzlia, banlieue chic de Tel-Aviv, une résidence
secondaire susceptible d'être transformée
en habitation principale, au cas où… Talia,
elle, a déjà sauté le pas: «J'avais
fait des investissements locatifs en France en vue de
ma retraite. Et puis, un beau jour, j'ai pris la décision
de revendre mes studios à Paris pour m'offrir
un appartement à Tel-Aviv.» «Aujourd'hui,
ils ont vraiment Israël dans la tête»,
martèle Audrey, une ravissante brunette de 33
ans qui vit entre Paris et Tel-Aviv. Cette envie dépasse
même toutes les craintes, dans un pays qui n'est
pas encore tout à fait pacifié et où
le marché reste incertain, à risque. «Il
ne faut pas l'oublier, on est sur une poudrière»,
souligne un expert.
Cet engouement a été largement facilité
par la modicité des tarifs, l'immobilier israélien
étant en crise depuis 1997. «Si les prix
avaient été aussi élevés
que ceux de Paris, antisémitisme ou non, personne
n'aurait investi», estime Raphaël Marouani.
Une différence amplifiée par la bonne
tenue de la devise européenne: «Comme les
prix des appartements sont affichés en dollars
et que l'euro a pris 30% par rapport à la monnaie
américaine, acheter en Israël est particulièrement
bon marché», note Alex Losky, le vibrionnant
directeur de quatre agences immobilières, dont
une à Jérusalem. Ainsi, pour 150 000 €,
soit le prix d'un studio à Paris, un Français
peut s'offrir un 3-pièces à Tel-Aviv,
non loin de la plage, ou un 100-m2 face à la
mer à Ashdod. Un projet d'autant plus tentant
qu'en France «les possibilités de placer
son argent sont peu nombreuses: la Bourse ne se porte
pas bien et l'immobilier est trop haut. A côté,
l'achat en Israël est un bon investissement»,
plaide Ziva Galula, directrice d'Immoel 101, une agence
parisienne qui propose des appartements en Terre sainte.
«C'est de la pure folie», s'exclame Albert
Fratty, qui publie un journal immobilier en français:
«la demande est au moins dix fois supérieure
à l'offre. A Netanya, les appartements s'arrachent
avant même d'être sortis de terre»,
ajoute-t-il, pointant un trou béant non loin
du Kikar, la place centrale, dominant une plage appréciée
depuis longtemps par les juifs séfarades. Mais
si Netanya est depuis toujours une alternative à
Cannes, Deauville ou même Miami, elle n'est plus
la seule aujourd'hui. La plupart des villes côtières,
de Haïfa à Eilat, en passant par Césarée,
Herzlia, Tel-Aviv, Ashdod ou Ashkelon, sont aussi recherchées.
Surtout dans les immeubles situés en bord de
mer et dotés de grandes terrasses. A force d'acheter
dans les mêmes endroits, «ils ont créé
de vrais micromarchés», affirme Alex Losky.
Aujourd'hui, ces secteurs sont en pleine ébullition.
En à peine un an, les prix ont flambé,
autant près de la mer, à Tel-Aviv (+ 30%),
que dans les quartiers huppés de Jérusalem
(+ 20%) ou à Ashdod (+ 30%). «On atteint
des sommes exagérées», regrette
Pinhas Botbol, de Blanc Bleu, un des meilleurs courtiers
francophones en prêts.
A Tel-Aviv, il n'y a
pas de limite au luxe
Aucun marché n'est épargné. Dans
le haut de gamme, les prix, déjà élevés,
ont continué leur ascension. Les clients les
plus accros sont les Français et les Britanniques.
A Jérusalem, prisée par les juifs religieux,
les vieilles maisons arabes relookées par des
architectes de talent, comme Michael Abrahamson, peuvent
grimper jusqu'à 6 millions de dollars. Au bord
de la mer, à Herzlia, «les montants sont
parfois plus élevés que sur la Côte
d'Azur», affirme Jocelyne Kohen, un agent immobilier
indépendant, évoquant un appartement de
5 pièces en rez-de-jardin à 1,3 million
de dollars ou une maison de 1 000 m2 vendue 3,5 millions
de dollars. Raanana, bourgade discrète située
près de Herzlia, a une place à part dans
le cœur des Français. «C'est le Neuilly
de la région», s'exclame Charly Shoshan,
directeur d'Invest. Conçu à l'occidentale,
avec ses cottages douillets, ses avenues aérées
et ses écoles de haut niveau, ce refuge pour
professions libérales a accueilli, en moins de
cinq ans, plus de 7 000 Français. Un afflux qui
a contribué à créer la rareté,
voire la pénurie, des biens familiaux du coin.
«Les 4-pièces sont passés en six
mois de 280 000 à 330 000 dollars. Et on n'en
trouve plus», soupire Charly Shoshan. Résultat:
les projets d'ouverture de commerce aux couleurs tricolores
fleurissent. Comme cette librairie française,
inaugurée il y a trois mois par Myriam Haddad,
qui a décoré sa petite échoppe
d'affiches d'exposition et de poèmes de Baudelaire.
Il n'y a pas de limite au luxe. Pendant que Tel-Aviv
se transforme, rénovant ses habitations construites
à la va-vite au début des années
1950, des investisseurs étrangers ont imaginé
pour la capitale économique de l'Etat hébreu
le nec plus ultra. Yoo, associé au constructeur
israélien Habas, n'a pas lésiné
sur les moyens: il a fait appel à Philippe Starck,
qui a conçu l'architecture intérieure
de deux tours érigées dans un parc de
13 000 m2 au cœur de la capitale. «C'est
un peu le mélange de Neuilly et de Manhattan»,
s'enthousiasme Any Rose Meyer, qui a l'exclusivité
des ventes pour la clientèle française.
Elégante dans son tailleur noir, ses escarpins
de marque et son sac Vuitton, cette sexagénaire
spécialisée dans le haut de gamme fait
l'article de l'appartement témoin, s'émerveillant
de la robinetterie sophistiquée ou de la forme
audacieuse de la piscine, surmontée d'un immense
lustre Baccarat. Aucun détail n'a été
laissé au hasard dans ces lofts de 6 mètres
de hauteur vendus de 7 000 à 10 000 dollars le
mètre carré. Ces sommes ne découragent
pourtant pas les investisseurs, puisque certains n'hésitent
pas à acheter un étage entier, soit 800
m2. En succombant à un certain snobisme, «les
clients les plus riches du monde», selon Danny
Saar, du groupe Habas, font aussi de bonnes affaires:
depuis la commercialisation, les appartements, qui ne
seront prêts qu'en 2007, ont vu leur valeur doubler…
Avec un aplomb sans pareil et une énergie farouche,
Bat Sheva, un petit bout de femme de 26 ans, arrivée
en Israël à l'âge de 6 ans, a réussi
un exploit: en moins de deux mois, elle a vendu à
des Français près de 300 appartements
dans une tour construite en lisière de Neve Tsedek,
un des plus vieux quartiers de Tel-Aviv. Compte tenu
de l'aversion de nos compatriotes pour les immeubles
trop hauts, qui leur rappellent les HLM, c'est une véritable
prouesse, autant due au côté accrocheur
de la commerciale qu'au bouche-à-oreille exceptionnel.
«Dans l'achat des Français en Israël,
il y a un puissant effet boule de neige. Il suffit qu'une
personne achète pour que son entourage l'imite»,
explique Ziva Galula. A Neve Tsedek, une vingtaine de
couples amis ont ainsi signé de concert pour
des 4-pièces à 300 000 dollars.
Les prix grimpent de
20 à 30% par an
Ce phénomène est encore plus visible dans
les endroits populaires. Il explique l'extraordinaire
explosion de l'immobilier à Ashdod. «Les
prix grimpent de 20 à 30% par an», affirme
Freddy Messika, directeur de l'agence Ashdod Forever.
Pour la ville côtière la plus abordable
d'Israël, l'émulation a été
remarquable. «C'était tellement bon marché
que, sans même réfléchir, j'ai fait
comme ma meilleure amie et sa cousine», explique
Lucette, une Parisienne à la retraite qui passe
de longues semaines au soleil, flânant à
la plage ou déjeunant au Mille Feuille, le restaurant
de Bébert, où tous les francophones de
la région viennent déguster des plats
tunisiens et des pâtisseries françaises.
L'engouement de ces acquéreurs - souvent des
petits commerçants - est tel que la ville est
devenue un immense chantier.
Terrain vague face à l'océan, le quartier
de la Marina, où des centaines d'appartements
avec vue imprenable sont en construction, est la dernière
coqueluche des Français. «Ça part
comme des petits pains. Et les acheteurs sont à
90% des francophones», se félicite Raoul
Losky, un agent immobilier de la région, juché
sur la terrasse d'un mini-penthouse de 180 m2, en vente
à 450 000 dollars.
«A Netanya, on inaugure une agence immobilière
par semaine», affirme Albert Fratty. «Il
y a vingt ans, nous étions trois professionnels
francophones à Jérusalem. Aujourd'hui,
nous sommes plus de 50», renchérit Raphaël
Marouani. Pour capter cette nouvelle manne, les professionnels,
souvent des Français installés en Israël,
se sont multipliés. La concurrence devient désormais
si âpre que ces intermédiaires n'hésitent
pas à aller à la pêche aux investisseurs,
notamment à Paris, où les «réunions
Tupperware» font fureur. «On se regroupe
chez un acquéreur potentiel, qui fait venir tous
ses amis. C'est très efficace», assure
Alex Losky. Certains vont même plus loin. «Dernièrement,
un patron du Sentier a organisé le mariage de
sa fille à Eilat. Presque tous les agents immobiliers
français d'Israël se sont déplacés
pour assister à la fête sans y avoir été
invités», raconte Bat Sheva.
Les promoteurs israéliens comme les banques
ne restent pas non plus insensibles à cet afflux.
Depuis plus d'un an, ils embauchent à tour de
bras des employés francophones. Mais «les
Israéliens ne comprennent pas la mentalité
française», explique Laurent Boubli, conseil
immobilier à Jérusalem. Ils se demandent
par exemple pourquoi les Européens exigent des
logements avec une terrasse orientée au sud,
alors que le soleil y tape (trop) fort neuf mois par
an. «Ces derniers investissent dans des endroits
où la population locale n'irait jamais»,
regrette Assaf Yogev, directeur marketing du groupe
de promotion Africa Israël. C'est surtout la façon
de négocier de ces juifs de la Diaspora qui déroute
le plus. «Ils sont capables de faire une offre
à 150 000 dollars pour un bien présenté
à 200 000. Ici, cela ne se fait pas», explique
Daniela Bennaim, qui déplore l'attitude parfois
arrogante de ceux que les Israéliens appellent
entre eux «c'est cher, c'est cher».
Il ne faut rien faire
sans prendre un avocat
Etrangement, les juifs français ont davantage
peur de se faire avoir que de l'insécurité
qui règne dans le pays. Ils ont parfois raison,
car, malgré leur méfiance, ces nouveaux
investisseurs se font parfois arnaquer. Notamment en
signant la promesse de vente: ils ignorent le plus souvent
qu'elle vaut toujours vente, car il n'existe pas, en
Israël, de conditions suspensives. Il suffit de
le savoir. Ou de le lire, ce que tous ne font pas. «Si
vous étiez à Pékin, vous n'auriez
jamais signé un acte de vente en chinois, alors
pourquoi le faites-vous en hébreu?» a demandé
Philippe Koskas, avocat francophone de Jérusalem,
à un groupe d'acquéreurs qui avaient acheté
les yeux fermés, avant de constater que les sommes
finales à acquitter étaient nettement
supérieures au décompte initial. A l'instar
des Etats-Unis, il ne faut rien faire, en Israël,
sans prendre un avocat. Car un certain nombre de règles
et de pratiques sont à connaître avant
de s'engager. La conception israélienne des mètres
carrés, par exemple, n'est pas la même
qu'en France. «J'ai vu arriver des Français
écumant de rage, après avoir mesuré
leur logement. Au lieu des 110 m2 achetés, ils
se retrouvaient avec 85 m2», raconte Laurent Boubli.
«Les Israéliens parlent de mètres
carrés bruts, qui englobent les murs. La différence
avec les mètres carrés nets peut atteindre
de 15 à 20%. Voire 35% dans le neuf», explique
David Boccara, dont le cabinet de conseil se propose
de gérer l'acquisition de A à Z pour une
clientèle française.
De quoi éviter parfois les déconvenues.
Car même si le gouvernement israélien a
érigé des règles strictes pour
sécuriser l'achat, les escroqueries ne sont pas
rares. Comme le prouve le scandale de la marina de Herzlia,
où de nombreux Français ont cru s'offrir
de superbes appartements pour y passer leurs vacances
et se sont retrouvés avec des logements à
usage strictement commercial. Non seulement ils sont
obligés de les louer six ans, mais ils seront
contraints, à la revente, de s'acquitter de la
taxe sur la plus-value, qui n'existe pas pour les autres
transactions.
Est-ce à cause de ces avantages fiscaux (dont
l'exonération des droits de succession) que les
Français investissant en Israël veulent
rester si discrets? En réalité, si certains
frôlent la paranoïa, ne téléphonant
à leur agent que d'une cabine ou envoyant des
mails codés, c'est que les lourdeurs administratives
et les retards pris dans les transferts de fonds, alors
que ceux-ci sont autorisés sans limitation de
plafond depuis 1994, s'accumulent. Francine n'a pas
encore décoléré. «Quand j'ai
acheté à Jérusalem, mon banquier
m'a demandé: “Pourquoi Israël? ”
Et a traîné des mois avant d'envoyer la
somme nécessaire.» Ce qui se chuchote,
c'est que le fisc français s'inquiète
de cette fuite des capitaux. Et ouvre l'œil.
A mille lieues de ces considérations, Fabrice
et ses copains profitent du moment présent et
convivial sur la plage Frishman, ponctuant leurs phrases
en français de mots d'hébreu. Bien dans
leur tête, entre deux cultures, deux pays, deux
appartements…
Post-scriptum
Pendant que les juifs français achètent
des appartements partout en Israël, beaucoup d'Israéliens
aisés viennent réaliser des investissements
immobiliers en Europe, et notamment à Paris,
où ils recherchent des pied-à-terre de
petite taille - souvent des studios ou des 2-pièces
- mais bien situés.
|