Israël,
le mur et les Palestiniens : Une barrière pour
la paix
Une
barrière pour la paix par Nissim Zvili
Le
Monde du 28/10/2003
On
a parlé de mur de la honte. On a évoqué
un désir d'annexion. On a même employé le
mot "apartheid", avec cette complaisance dans la haine
et cette bonne foi dans le mensonge dont les Israéliens
ont depuis longtemps cessé de s'étonner, sinon
de s'indigner.
Si je ne conçois pas l'illusion de convaincre ceux pour
qui le ressentiment tient lieu de raisonnement, j'aimerais que,
cette fois, l'on juge les choses non pas telles qu'on les croit
ni telles qu'on les veut, mais telles qu'elles sont.
Israël a entrepris la construction d'une
barrière de sécurité pour honorer le
premier de tous les devoirs d'un Etat : protéger ses
citoyens, compter sur sa propre puissance, dont il connaît
les ressources et dont il mesure les limites, plutôt
que sur la bonne volonté des autres, dont on conviendra
qu'il lui est permis de douter.
Mais si, en édifiant cette barrière,
Israël avait réellement le dessein d'annexer sournoisement
la Cisjordanie, il n'aurait pas eu la naïveté
d'adopter un tel tracé. Sur les 170 km déjà
construits, seul 1,6 pour cent du territoire palestinien sera
inclus du côté occidental de cette barrière
de protection.
Certes, 1,6 pour cent de territoire, si ce
n'est pas assez pour justifier les soupçons qui pèsent
sur les intentions d'Israël, c'est assez pour expliquer
la colère de ceux qui voient leur ville encerclée,
leurs arbres déplacés, leur champ coupé
en deux. Mais là encore, il n'est pas honnête
de parler, par ignorance ou par malveillance, de domination,
de ségrégation, de racisme. Sait-on qu'Israël,
dont l'économie traverse une crise comme il n'en avait
jamais connue dans sa courte histoire, consacrera 60 millions
d'euros à l'indemnisation des Palestiniens qui seront
lésés par la construction de cette barrière
? Sait-on que le ministère israélien de l'agriculture
a entrepris de replanter les 60 000 oliviers que l'on a dû
déplacer ? Sait-on que cette imperméable muraille
de Chine, cet infranchissable mur de Berlin sera percé
en plus de 40 points et permettra à plusieurs milliers
supplémentaires de Palestiniens d'aller cultiver leurs
champs ou de travailler en Israël ? Sait-on du reste
que l'existence de la barrière rendra inutile le maintien
de certains barrages, allégeant ainsi considérablement
la vie quotidienne des Palestiniens ? Enfin, sait-on que chaque
Palestinien concerné a pu présenter un recours
devant la Cour suprême d'Israël, et qu'à
certains de ceux qui ont usé de ce droit la Cour a
donné raison, menant ainsi à modifier le tracé
de la barrière ?
Et si l'on ne sait pas tout cela, de quel
droit, au nom de quelles certitudes, sur la foi de quelles
informations juge-t-on l'attitude d'un pays démocratique,
plus petit que la Bretagne, entouré d'Etats dont certains
n'ont pas renoncé à le détruire ?
Je connais le malheur des Palestiniens. Israël
souffre de leur souffrance, comme de cette guerre qu'il n'a
pas voulue, dans laquelle il n'a rien à gagner, et
qu'il mène simplement parce qu'on ne lui en a pas laissé
le choix. Je souhaite ardemment et profondément que
s'apaise la détresse palestinienne, et que, par la
vertu des frontières reconnues et des élections
libres, on donne enfin à ce peuple blessé la
chance de s'ouvrir d'autres horizons, qu'on lui offre l'occasion
de décider souverainement de ce qu'il veut être.
Chacun connaît la seule solution - car
il n'y en a qu'une : c'est celle que le gouvernement d'Israël
avait proposée en juillet 2000, puis en janvier 2001,
à l'Autorité palestinienne : un jour, sur cette
terre commune et partagée, il y aura, auprès
de l'Etat d'Israël, un Etat arabe de Palestine. C'est,
selon l'expression du premier ministre d'Israël, un fait
accompli. Les Israéliens veulent la paix, ils aspirent
à ne plus être des occupants, ils veulent vivre,
tout simplement, et, ne serait-ce qu'au nom de cette revendication
après tout légitime, ils ne tiennent pas à
différer l'exercice d'une souveraineté palestinienne
digne de ce nom.
Alors, pourquoi cette barrière ? Il
semble que beaucoup aient oublié de se poser la question.
Il faut donc rappeler à ceux qui l'ignoreraient que
la population civile de l'Etat d'Israël est victime d'attentats
terroristes. Je sais que la liste de nos centaines de morts,
sans parler de nos milliers d'amputés, d'aveugles,
de paralysés, serait propre à lasser l'attention
d'un lecteur pressé. Mais je demande à ce lecteur
la grâce d'essayer de comprendre.
Les pertes qu'Israël a subies, si l'on
tient compte de l'échelle des populations, c'est 15
fois le 11 septembre 2001. Il y a eu sur le territoire israélien,
qui est moins peuplé que la région parisienne,
plus de 100 attentats-suicides en trois ans. Les Israéliens
que l'on tue ne sont pas des combattants : ce sont pour la
plupart des civils qui n'ont pas commis d'autre crime que
de vivre où ils vivent. L'article 2 de la charte du
Hamas proclame : "Tout juif est une cible et peut être
tué."
Que voulez-vous que fasse mon pays ? Et pourquoi
croyez-vous qu'il construise une barrière ? Reconnaître
à Israël le droit d'exister, c'est aussi lui accorder
le droit de se défendre lorsque des terroristes viennent
au cœur de ses villes assassiner ses habitants.
Et à ceux qui ont la bienveillance
de ne pas tenir cette barrière pour scandaleuse, mais
qui la trouvent inutile, je répondrai simplement que,
depuis quatre ans qu'une barrière sépare Israël
de la bande de Gaza, pas un terroriste - je dis : pas un -
n'est venu de Gaza. Le vendredi 3 octobre, à Haïfa,
un attentat a tué 21 personnes, dont de nombreux enfants,
dans un restaurant du bord de mer. Que l'on considère
un instant l'itinéraire de la terroriste, qui venait
de Jénine, et l'on constate qu'elle n'aurait pas atteint
son but si nous avions terminé la barrière à
temps. Eh bien, ne serait-ce qu'au nom des 21 morts de Haïfa,
nous la terminerons !
Et j'espère qu'un jour, un jour prochain,
nous la détruirons, une fois que sera réalisé
l'unique but d'Israël, le seul qui soit conforme à
son idéal et à son intérêt : la
paix. Mais il n'y a pas de paix sans confiance. Et aujourd'hui,
hélas, nous ne pouvons plus avoir confiance. Notre
erreur, à Oslo, fut de remettre notre sécurité
entre les mains de nos voisins, et de parier sur leur coopération.
Aujourd'hui, nous avons le droit et le devoir de nous défendre
nous-mêmes. Les accords d'Oslo n'auraient pas conduit
à cet échec si de si belles intentions avaient
été accompagnées de la construction d'une
barrière de protection, permettant ainsi de se protéger
des éléments destructeurs palestiniens qui ont
réussi à torpiller les efforts de paix.
Alors, faute de mieux, Israël essaie
d'établir une paix provisoire qui ne se fonde ni sur
des réconciliations spectaculaires ni sur des effusions
illusoires, mais sur la sécheresse d'une séparation.
Car la paix, c'est d'abord d'arrêter de mourir. Le terrorisme
n'a pas laissé à ceux qui veulent la paix d'autre
choix que de construire une barrière pour la défendre.
Nissim Zvili est ambassadeur d'Israël
en France
Israël,
le mur et les Palestiniens par
Eric Marty
Etienne
Balibar et Henri Korn publient, dans Le Monde du 9 août
2003, un long point de vue intitulé "Il
faut abattre le mur de l'apartheid en Palestine".
La construction d'une barrière provisoire de protection
entre Israël et les Territoires palestiniens, dont le destin
est celui de l'autonomie nationale, ne va certes pas de soi
; elle est d'ailleurs, en Israël même, l'objet d'intenses
débats et de nombreuses critiques, et qui ne viennent
pas seulement de quelques "courageuses associations de
défense des droits de l'homme", mais de groupes
ou d'individus très divers tant, en effet, issus du mouvement
de la Paix que venant du Likoud, de groupes de droite ou de
gauche.
Il n'est nul besoin d'être courageux
pour critiquer cette construction, car Israël est un
pays de liberté, et il n'y a nul besoin de défendre
les droits de l'homme car, dans son principe comme dans sa
réalisation, cette barrière ne remet nullement
en cause ces droits. Faut-il rappeler, ce que MM. Balibar
et Korn semblent ignorer, que cette initiative revient au
Parti travailliste et qu'elle n'a jamais eu qu'une fonction,
celle de protéger des vies innocentes de civils des
attentats sanglants émanant des milices palestiniennes.
Cette initiative est partie également,
à la suite du déclenchement de la seconde Intifada
de septembre 2000 et du refus par Arafat et des Palestiniens
des offres de paix d'Ehoud Barak, du constat que la paix entre
Israéliens et Arabes de Palestine devait peut-être
en passer par là et que, au fond, ces derniers ne pourraient
peut-être gagner leur autonomie qu'à la condition
d'une désolidarisation des territoires respectifs.
D'ailleurs, parmi les plus farouches opposants à cette
barrière de protection, il y a, bien plus que les pacifistes,
les habitants des implantations juives dans les Territoires
palestiniens de Judée, de Samarie et de Gaza, qui craignent,
à juste titre, que cette barrière ne les isole
de la Mère patrie et ne consacre finalement l'indépendance
réelle de la Palestine.
On le voit, le scénario véritable
de cet événement est bien différent de
celui que Balibar et Korn présentent. Si l'on peut,
en effet, être opposé à la construction
de cette barrière, qui n'est sans doute pas, à
elle seule, une solution aux actions fanatiques des milices
palestiniennes, si l'on peut également critiquer son
tracé qui pose de nombreux problèmes, il est
en revanche scandaleux de l'identifier à un système
d'apartheid, ou encore d'écrire : "Il n'y a de
précédents pour une construction de ce genre
que dans l'histoire des régimes totalitaires."
On ne fera pas remarquer que M. Balibar, comme militant du
Parti communiste, n'a jamais écrit une seule tribune
pour dénoncer le mur de Berlin et qu'aujourd'hui même
on ne le voit guère, avec son cosignataire, protester
avec la même véhémence contre ce véritable
mur de la mort qui a condamné à l'exécution
capitale les Cubains qui ont voulu fuir un "régime
totalitaire".
On dira qu'en effet cette barrière
de sécurité est sans équivalent dans
le monde démocratique, car aucun Etat démocratique
n'est aujourd'hui l'objet d'une volonté de destruction
comparable à celle dont Israël est victime, venant
d'une armée par définition insaisissable puisqu'elle
utilise des hommes ou des femmes conditionnés, fanatisés
et prêts à participer par leur propre mort à
l'impératif, sans aucune limite, de tuer. De nombreux
Etats démocratiques, face à des menaces venant
d'armées régulières, n'ont pas hésité
à transformer provisoirement leurs frontières
en ligne fortifiée de défense, que ce soit la
France lors du conflit avec l'Allemagne nazie, ou la Corée
du Sud aujourd'hui face à la dictature communiste de
la Corée du Nord.
Enfin, même si, en effet, la chose n'est
nullement comparable en droit, l'actuelle frontière
en principe hermétique entre le Mexique et les Etats-Unis
ressemble fort - au moins matériellement - à
ce qui va peut-être séparer Israël des Territoires
palestiniens.
La critique de la barrière de sécurité
émanant de Balibar et Korn n'est pas seulement erronée
comme on vient de le voir, elle est perverse, notamment par
les manipulations lexicales qui y sont faites et qui sont
indignes de quelqu'un qui se prétend philosophe et
d'un membre de la prestigieuse Académie des sciences.
Qu'on appelle cette barrière de protection "mur
de séparation", c'est le droit de nos deux auteurs,
mais qu'on accole à cette expression "Security
Fence" comme pour faire croire qu'il s'agit de la traduction
d'une expression officielle, est pitoyable : M. Balibar et
M. Korn croient peut-être que certains lecteurs du Monde
ignorent que fence signifie "barrière" et
que security ne signifie pas "séparation"...
Comment osent-ils parler de "construction
meurtrière" alors que précisément
cette construction ne vise qu'à éviter les meurtres
dont on a si souvent vu le terrible spectacle depuis la signature
des accords d'Oslo ? Mais c'est bien sûr par l'emploi
du mot "apartheid" pour qualifier cette "Security
Fence" qu'ils transgressent tout respect de la vérité.
Le mot apartheid n'a qu'un sens, celui qu'il a pris en Afrique
du Sud, de l'exclusion d'une population fondée sur
le concept de supériorité raciale, et il suppose
l'interdiction de relations sexuelles, l'interdiction faite
aux Noirs de vivre dans des quartiers réservés
aux Blancs, de prendre les mêmes moyens de transport
qu'eux...
Il y a un million et demi de "Palestiniens"
qui vivent sur le même sol que les juifs d'Israël
et qui ont les mêmes droits politiques qu'eux : relations
sexuelles, don de sang et d'organes, mixité ethnique
des universités... ; cela dans une société
pourtant sous la pression de la haine et de la mort fait qu'il
est inadmissible de parler d'apartheid, surtout à partir
du territoire français qui ne brille pas par son respect
à l'égard des Arabes ou des Noirs qui y vivent.
Si cette barrière de sécurité a été
construite, ce n'est nullement dans un projet de discrimination
raciale, qui est un non-sens en Israël où le cosmopolitisme
est une donnée vitale, mais c'est pour ne pas être
tué.
Il est possible que cette barrière
de protection n'ait pas l'efficacité rêvée
contre les meurtriers, il est possible aussi qu'elle provoque
de nombreuses nuisances pour les deux peuples, car les protestations
israéliennes, répétons-le, manifestent
le désir de toujours de cette société
de la liberté et sa phobie de l'enfermement. Aujourd'hui,
les juifs qui circulent dans les Territoires sont dans un
danger de mort permanent et, en ce sens, s'il y a bien une
société qui est culturellement prête pour
l'apartheid, c'est sans doute davantage, hélas, la
société palestinienne, soumise à l'obscurantisme
intégriste, à une propagande d'Etat souvent
haineuse et à des traditions historiques de domination
sur les juifs, que la société israélienne
dont l'idéologie égalitaire a accompagné
la naissance.
Cette société peut faire des
erreurs, mais si la barrière de protection en est peut-être
une, je ne suis pas certain qu'il soit facile d'en juger.
par Eric Marty
*Eric Marty est professeur de littérature
française à Paris-VII et auteur de Bref séjour
à Jérusalem (Gallimard, 2003).