| On
m’a demandé de parler de la littérature des écrivains
juifs de l’Algérie, je dispose de combien de temps,
cher Monsieur Roby Harly ?
20mn !
Par conséquent je ne vais rien dire !
Je
vais simplement effleurer le sujet parce que la littérature
des Juifs d’Algérie est un continent gigantesque et
qui pourrait être qualifié, en reprenant un mot qui
nous a été cité ce matin très gracieusement par Jean-Pierre
Allali, de jubilatoire.
Si
vous voulez vraiment « jubiler », alors lisez
la littérature des Juifs d’Algérie. C’est très très
drôle, sur un temps qui s’étale sur plus d’un siècle,
dont je vais essayer de tracer quelques grandes lignes
J’aimerai
d’abord rebondir sur ce qui a été dit précédemment.
On a parlé d’Emmanuel Lévinas qui avait fait du français
son « sol linguistique ». En Algérie, il s’est
trouvé quelqu’un qui a dit « la langue française
est ma patrie » Ah, c’était pour nous qu’il
l’avait dit, parce que les musulmans parlaient arabe
ou kabyle. Les musulmans, les Arabes, n’avaient pas
retenu cette expression. « La langue française
est ma patrie » a été réfutée – c’était une
phrase de Gabriel Audisio – par un écrivain intéressant
Malek Haddad, qui a dit :« La langue française
est mon exil », et il a été prisonnier de cette
phrase, alors il a revissé son stylo et s’est arrêté
d’écrire. Tant pis pour lui !
La
langue française est ma patrie, c’était notre patrie – et si l’on essaie
de tracer un peu cette littérature depuis les origines,
on voit que le premier titre, le premier roman de la
littérature des Juifs d’Algérie publié en 1897 est
un livre d’un Oranais – Saadia Lévy –, ce livre s’intitule :
Rabbin, c’est le premier titre recensé par un
Juif d’Algérie. Et de quoi ça parle ?
Et
bien ça va parler d’un thème qui va être abondamment
traité dans la première moitié du XXème siècle,
le conflit entre d’où l’on vient et où l’on va.
Comme
disait mon ami Roland Bacri - la littérature d’Algérie
est jubilatoire – « qui suis-je ? où vais-je ? »
- Vous
connaissez l’expression ? Qu’est-ce que vous dites
après ?
« Et
dans quelle étagère » Ah non, Roland Bacri ne dit
pas ça ! « Qui suis-je ? où vais-je ?
Et pourquoi elle veut pas cette salope ? »
Ce
qui veut dire qu’il introduit une dimension comique,
une dimension qui va être une dimension majeure dans
la littérature des Juifs d’Algérie : l’Erotisme,
la femme. C’est extrêmement important.
Raphaël
Draï a parlé de sa formation de psychanalyste en disant
que pour les Juifs c’est important, ça aide. Mais pour
Roland Bacri, pour tout le monde, ça aide, la littérature
érotique c’est quelque chose de capital. On ne peut
pas faire de littérature en barrant l’Eros, L. E. R.
O. S, attention !
Donc
Rabbin, c’est le conflit entre un monde archaïque,
un monde bloqué, un monde qui tourne le dos, qui n’est
pas dans la modernité et le monde de la modernité avec
ce que cela suppose pour les Juifs d’Algérie d’alors,
c'est-à-dire une acculturation, la crainte de perdre…,
de perdre cette âme juive, c’est ce dont on a parlé
hier, au congrès organisé par MORIEL pour les Juifs
originaire d’Algérie, la résistance vis-à-vis du décret
Crémieux : en 1865, cinq ans avant sa promulgation,
300 Juifs seulement postulent pour entrer dans la nation
française ; ils étaient réticents, avaient peur
de perdre quelque chose.
Rabbin
porte
témoignage de ce débat fondamental : « on
est des Juifs d’Algérie, on a des traditions, on va
rentrer dans la Culture française », c’est impressionnant,
c’est émouvant, ça fait peur, mais on y va quand même.
Alors
parmi les gens qui peut après vont s’illustrer, il y
a une femme, une femme admirable. Elle a eu la légion
d’honneur ! Elissa Rhaïs. Que ce soit Saadia Lévy
ou Elissa Rhaïs, tous deux ont bénéficié d’une amitié
avec un grand écrivain, ou un écrivain tout court, mais
majeur, important, de France.
Saadia
Lévy, a bénéficié de l’amitié extraordinaire de Robert
Randau. Randau est un homme important dans la littérature
d’Algérie en général. Pourquoi ? Parce qu’il est
le fondateur d’un courant qu’on appelle « L’Algérianisme »,
qui existe encore aujourd’hui, qui a une revue dans
laquelle j’ai publié des tas de petites nouvelles et
qui s’appelle L’Algérianiste .
L’Algérianisme
est un courant qui essaye d’englober toute la littérature
des Français d’Algérie, quelle que soit leur origine,
des musulmans aussi bien entendu. Robert Randau s’était
pris d’amitié pour Saadia Lévy, et il lui a tenu un
peu la main. C'est-à-dire que Rabbin, son tout
premier roman, a été co-signé par Saadia Lévy et par
Robert Randau.
Elissa
Rhaïs, elle, a eu la chance de taper dans l’œil de l’instituteur,
venue de métropole – un patos – qui s’appelait
Louis Bertrand. Louis Bertrand a été émerveillé par
cette femme qui le recevait sur son sofa, comme une
odalisque, il revoyait les beaux tableaux de Delacroix
‘La mort de Sardanapale’ - Eros, là aussi c’est
plein de sexe, quel dérèglement !
Et
cette Elissa Rhaïs lui en a servi pour son argent et
s’est mis à écrire des romans, qui, très souvent étaient
assez piquants – par exemple, Le sein nu, - raconte
l’histoire d’un commerçant juif de la basse Casbah,
qui, au fond de sa boutique a une pierre un peu branlante,
et le fond de cette boutique est mitoyen avec le hammam,
et alors en dégageant un peu la pierre, on peut
voir quelque chose, et tout ce qu’il a vu c’est UN SEIN
NU ! – Il est tombé amoureux du sein ! –
C’est
un thème littéraire majeur. N’oubliez pas que Philippe
Roth un des plus grands écrivains de ce siècle a écrit
un livre parabolique qui s’appelle Le Sein, dans
lequel le personnage se transforme en sein, il
fait l’amour avec la pointe de son sein. Et bien c’est
un peu ce qui se passe avec Elissa Rhaïs, c’est une
des plus grandes écrivaines. Véritablement, si on ne
connaît pas Elissa Rhaïs, alors on passe à côté de la
Littérature.
Il
faut dire une chose, pourtant – elle ne savait pas écrire
– elle était analphabète. C’était une petite Juive –
c’était la grande-tante de ma tante. Ma tante, qui est
morte, s’appelait Germaine Boumendil – Elle, s’appelait
Rose Boumendil. Alors on est un peu lié, ça me fait
plaisir aussi de penser à ça !
Et
Rose Boumendil a pris ce nom – Elissa Rhaïs – parce
qu’elle a dit : Rhaïs c’est un nom de victoire !
Rhaïs ! Comme Nasser, on dit le Rhaïs ! Et
bien elle était Rhaïs ! – et puis Elissa, eh bien
ça faisait juif, quand même Elissa ! Elle a voulu
garder dans son prénom quelque chose de juif. Alors
Juive-Arabe, elle a raconté dans son œuvre des histoires
d’Arabes et des histoires de Juifs. Par exemple Saada
la Marocaine, est un livre extraordinaire, qui raconte
l’émancipation d’une jeune musulmane, qui va à l’école,
apprend à lire à écrire, et va devenir comptable de
son père, qui est complètement analphabète. Et du même
coup, ayant accès à la comptabilité, elle devient ‘l’homme’
le plus important de la maison. Le père est très fier
d’elle. Ça, c’est Elissa Rhaïs – l’Emancipation de la
femme.
Alors
dans la littérature de la première moitié du XXème
siècle, elle va trouver ce thème comme un thème majeur
– La femme s’émancipe par l’éducation, par l’école dont
a parlé Raphaël Draï. Il faut dire qu’entre les deux
guerres, en Algérie française, il y a eu une espèce
de monopole de l’instruction publique par les jeunes
juives. Le métier qu’elles prenaient – études courtes
– papa était d’accord, c’était pas gagné d’avance –
c’était institutrice. Elles allaient dans les EPS, Ecole
Primaire Supérieure, elles suivaient la scolarité, arrivées
en 3ème, elles avaient le brevet élémentaire,
elles rentraient à l’Ecole Normale, et l’année suivante,
elles étaient institutrices. Il y a un nombre incroyable
d’institutrices juives en Algérie, dans l’entre-deux-guerres.
Emancipation de la femme, par l’instruction. Elissa
Rhaïs, qui ne savait pas écrire – vous savez comment
elle faisait ? Eh bien de nombreux livres ont été
écrits, en particulier par son neveu ; le fils
de ce dernier, Paul Tabet, a prétendu, dans un ouvrage
qui a fait scandale, que son père était le secrétaire
particulier d’Elissa Rhaïs et en fait le véritable auteur.
Mais non, parce que, quand Elissa Rhaïs est morte, son
œuvre est morte, le Tabet en question, son neveu, n’a
pas écrit, il n’avait plus l’imagination extraordinaire
de sa tante et protectrice.
Alors
Elissa Rhaïs, ne savait pas écrire, mais elle avait
une grande imagination, une grande intuition, et elle
va inventer des thèmes.Je n’ai pas beaucoup de temps
pour dire tout ça, mais le thème de la femme émancipée,
qu’elle soit juive ou musulmane, le thème de l’importance
de l’Eros dans la vie, parce que c’est le moteur de
la société, dans Le sein nu en particulier, mais
aussi, la conscience juive. Et alors je dois dire que
l’Alliance Israélite de Paris, a fait quelque chose
d’extraordinaire, elle a créé une collection, dans laquelle
trempe notre ami Jean-Pierre Allali. Ils ont trouvé,
Guy Dugas et lui, un petit récit, qui date de 1931,
d’Elissa Rhaïs, qu’ils ont publié, il est paru voici
quelques mois, et s’intitule Enfants de Palestine .
Enfants de Palestine, c’est toute la conscience
juive d’Algérie. On a parlé hier, des Juifs d’Algérie
et de leur « ahavat Israël », l’amour d’Israël,
le fait qu’ils étaient naturellement sionistes, ils
étaient tombés dedans, comme Obélix, dans Astérix
et Obélix, ce livre écrit d’ailleurs à moitié par
un Juif. Ils étaient tombés dedans, dans l’amour d’Israël,
cet amour d’Israël qui avait été chanté en Espagne par
Yéhouda Halévy. Donc, elle était sioniste de coeur et
un de ses personnages, s’en va naturellement faire son
alyah en 1931. C’est un petit quincaillier de la rue
de la Lyre, qui va à Haïfa, dans la région de Haïfa,
et il est conscient du problème posé par le Yichouv
de cette époque, et elle écrit, cette femme admirable
qui ne savait pas lire, ni écrire, donc, elle écrit :
Nous devons faire de nos voisins nos amis,
si nous voulons pouvoir continuer notre œuvre et réaliser
notre idéal, sans l’union avec les Arabes, pas de foyer
national juif possible en Palestine. Alors cet homme
qui a acheté ces terres, se heurte à la jalousie de
ceux qui ont vendu ces terres. C’est un cas de figure,
qui ensuite, a révélé le reste. Il y avait la jalousie,
ces terres avaient été achetées, elles étaient mises
en valeur, elles donnaient des fruits, et ceux qui
avaient vendu les terres s’apercevaient qu’ils avaient
laissé passer une chance de devenir riches et prospères.
Alors finalement il y a des attentats, il y a des incivilités,
et ce Juif d’Alger, à ce moment là, qui a un employé
arabe – Mohamed –, il le charge d'une mission, une espèce
de chalia'h du monde arabe. Il lui demande d'aller a
Jérusalem et de dire aux Arabes : "Ecoutez
il n'y a pas de raison de faire la guerre, il faut nous
accepter, nous les Juifs on est très peu nombreux, on
a quelques terres, laissez-nous en paix et tout le
monde va en profiter".
Vous
vous rendez compte un peu de la vision prophétique d'Elissa
Rhaïs, une femme qui ne savait ni lire ni écrire !
Alors
cet Arabe va aller à Jérusalem, et au bout d'un certain
temps le Juif n'a plus de nouvelles. Alors il se rend
à Jérusalem et essaie de savoir ce qu'est devenu cet
Arabe, il le rencontre, et lui dit :
"Mais
on t'a donné de l'argent, je t'ai tout payé, et tu n'as
rien fait ?"
L'Arabe
répond : "Oui c'est vrai, j'ai tout fait, tout
fait, mais tu sais, ça ne marchera pas". Et voilà
la phrase de Mohammed :" Il faut attendre, attendre
le miracle qui viendra d'Allah le Tout-Puissant, non
des hommes".
Donc
Elissa Rhaïs en 1931, prend conscience de la cause juive,
de la cause sioniste, de la nécessité de se rendre en
Israël, d'acheter des terres, de les faire fructifier,
en disant : "Eh bien on va le faire, mais ça ne
va pas être facile, mais avec l'aide de D.ieu peut-être
le miracle va venir, et on nous acceptera". Alors
vous voyez, cette femme Elissa Rhaïs est vraiment extraordinaire.
Dans
la foulée d'Elissa Rhaïs, il y a d'autres femmes admirables.
Blanche Bendahan, auteur de Mazaltob, gros succès
de librairie, qui se passe à
Tétouan, mais l’auteur c'était une Oranaise. Mazaltob,
c'est aussi l'histoire d'une petite Juive qui fait des
études et se coupe de son milieu.
Il
y a encore une autre femme ,Irma Ychou, qui a écrit
La famille Bensaïd, elle est de Blida comme tous
les Bensaïd, et raconte l'histoire d'une Juive qui va
elle aussi faire des études. Sa mère lui dit, "ah
mais c'est pas très bien ma fille, ça c'est pas très
bien. Chez nous les juifs, nous n'avons pas la mentalité
à rendre les filles savantes". Et pourtant les
institutrices l'étaient et c'est ça qu'elle essaie de
nous dire. Alors ça c'est l'entre-deux-guerres, ensuite
dans l'écriture des Juifs d'Algérie, il y a beaucoup
de poésie, avec quelques grands poètes, il y en a un
qui était admiré par René Char, c'est Jules Tordjman,
un Oranais encore. Il y a André Bélamich à Oran qui
a été le grand traducteur de Lorca, qui a écrit des
contes sur les Juifs d'Oranie. Il y a Jean-Richard Smadja,
qui a Alger dirigeait le cercle Lelian, où j'ai publié
un premier poème à l'âge de 17 ans, c'est amusant.
Et
puis il y a eu des hommes qui ont commencé à émerger,
qui étaient aussi des hommes politiques, hier je parlais
de Jean Daniel – Jean Bensaïd – il a effectivement publié
un roman, qui s'appelait L'erreur en 1953, avec
une belle préface d'Albert Camus. En 1977, il a donné
Le refuge de la source. Que
dire de Jean Daniel ? vous le connaissez, son judaïsme
n'est pas quelque chose d'extrêmement proclamé. Par
exemple lorsqu'il voit une femme, c'est une veille mauresque,
il dit, « elle me rappelle ma grand-mère ».
Il y avait une véritable osmose entre Juifs et Arabes,
et constamment dans ce qu'il écrit, il mêle quelque
chose qui n'est pas très littéraire, en littérature,
il ne faut pas trop réfléchir. Le bon écrivain c'est
celui qui est un peu bête – c'est Flaubert qui le dit
-. Si on introduit de l'intellectualisme, de la cérébralité
dans l'écriture, à ce moment là l'écriture ne passe
pas, c'est un discours. Un discours politique. La littérature
c'est prendre des mots comme on prend de l'argile, et
fabriquer quelque chose. Et c'est le lecteur qui comprend
quelque chose, qui tire la leçon. C'est ce qu'on appelle
"le plaisir du texte".
Alors
il y a quelques Juifs qui écrivent, et dont la judéité
n'apparaît pas toujours, comme chez Annie Cohen dans
Le Marabout de Blida, qui parle beaucoup de l'Espagne
et des Espagnols, moins des Juifs.
En
revanche Line Meller-Saïd qui a écrit Blida et des
poussières, insiste énormément sur sa judéité. Mais
n'ayant pas eu une éducation très religieuse, c'est
une femme aussi, elle n'a donc pas eu accès au Talmud
Torah, et elle écorche quelques mots. Quoique, en Algérie,
et à Alger en particulier, et ma sœur est là pour en
témoigner, elle qui a un certificat d'instruction religieuse,
les filles ne faisaient pas la Bat-mitzvah, mais allaient
au Talmud Torah, c'était une disposition qui avait été
prise par Albert Confino, je pense que Julien Zenouda
s'en souvient, et donc, on avait demandé aux Juifs d'envoyer
également les filles au Talmud Torah, qui était à l’Alliance
Israélite, et les filles recevaient donc un diplôme
d'éducation religieuse.
J'en
viens à la période qui a suivit la guerre. La guerre
c'est le mutisme, c'est la chasse, c'est la peur. Tout
le monde était terrorisé, comme je l'ai dit hier, les
Juifs ont fait le gros dos. Jacques Lazarus, avait dit :
"Tenez-vous à carreaux quand même !" – Alors
on n'écrit pas, on attend la fin. A la fin – c'est-à-dire
en Exil, alors que les Juifs d'Algérie choisissent d'aller
massivement en France, ils se jettent sur la langue
française, en disant : maintenant c'est nous qui
allons parler. Alors ils vont parler en pied-noir,
comme Enrico Macias va chanter en pied-noir. Avant de
chanter en arabe et en hébreu, et d'exalter le monde
judéo-arabe d'Algérie ou de Constantine, il ne faut
pas oublier qu'il a été, le grand barde de la pied-noiritude,
il était le symbole des Pieds-Noirs. Tout comme Daniel
Saint-Hamon, mais ce n'est pas son nom : dans Le
coup de siroco, il dit "à l'école quant le
maître prononçait mon nom, tout le monde éclatait de
rire », car il avait un nom juif-arabe, et il en
avait honte. Il y a donc à partir de 1962, le désir
de ces Juifs de s'intégrer à la pied-noiritude, d'être
des Pieds-Noirs. Ce désir va bientôt laisser place,
petit à petit, avec l'âge, la maturité, la raison, au
désir de retrouver leur judaïsme. Tous à ce moment là
.....Ah bien oui, il me reste 3 minues ?....Tous
à ce moment là vont se jeter sur ce judaïsme jubilatoire.
Je
voudrais tout de même dire deux mots sur Gil Ben Aych,
qui est mon petit cousin, d'une certaine façon, parce
que la grand-mère, dont il a fait le seul héros de ses
livres avec la ville de Nédroma, la grand-mère, qui
était née à Nédroma, était la cousine de ma mère. Ben
Aych a écrit L'essuie-mains des pieds. Ça fait
plaisir à mon ami Ben Zaquen, qui est dans la salle.
Parce que les Tlemcéniens, les gens de là-bas, voulaient
être plus français que les autres, et ils avaient des
mots comme ça bizarres. Il y avait l'essuie-mains pour
s'essuiyer les mains, et ils avaient l'essuie-mains
des pieds. Et Ben Zaquen me racontait l'histoire de
la femme qui voulait mettre des cinq partout, parce
que ça porte bonheur, et elle disait à son mari tu vas
rentrer du vin, des décalitres de cinq litres.
Alors
ce folklore, ça nourrit les pages de Gil Ben Aych, L’essuie-mains
des pieds ou Le voyage de mémé, Le livre
d'Etoile. Etoile c'était la cousine de ma mère,
de Nédroma. Il raconte des choses étonnantes, il raconte
sa grand-mère, qui est venue d'Alger, elle était complètement
paumée, elle était analphabète, et il doit l'amener
chez ses parents, qui habitent à Champigny, alors qu’elle
a débarqué rue Truffaut au Nord de Paris. Mais elle
a peur du métro, elle a peur du bus, elle a peur de
tout, "rien qu’on marche mon fils, rien qu'on marche",
alors il dit – "Mémé y a vingt kilomètres".
Ils partent à 7 heures du matin, ils arrivent le soir.
Mais alors quand elle marche, elle dit : "mais
comment il y a le cousin Benayoun qui est là, on va
lui dire bonjour », et lui de lui répondre – « mais
mémé on n'a pas le temps », et la mémé de dire :
"c'est pas bien quand même, chez nous ça se fait
pas". Et puis alors elle dit bonjours à tout le
monde dans la rue, et le petit-fils lui dit : "mais,
mémé on les connaît pas !" et la mémé de répondre :
"Mais comment mon fils c'est des voisins !".
Oui, elle croyait que Paris c'était comme Tlemcen, tout
le monde était des voisins. Alors quand ils avancent,
le texte dit ceci, je vous cite trois lignes et vous
verrez ce mélange savoureux de ces langues dont a parlé
Raphaël Draï, le français, l'arabe, l'hébreu : « On
est arrivés à Stalingrad. ‘Ewa fèyeun hèdék el’stationne ?
alors c’est quelle station ici ?…ma ndjemch j’peux
pas… Ewa mézel Champigny ? alors pas encore Champigny ?…
izèné ça m’suffit… Izèné bna ça m’suffit mon fils…releh
ismo que son nom soit béni ». Les mères, elles
disent toujours "releh ismo" à leur fils.
Après ils passent devant une boutique et il y a des
piments, le fils lui dit : "mémé ont dit pas des
piments en France, on dit des poivrons" et la
mémé, "les piments c'est des piments ! et ça pique
! Tiens des piments mon fils, tiens prends un peu, voilà
hala bezef ! très piquant !».
Je
voudrais dire de Gil Ben Aych, c'est tout de même un
phénomène, d’abord ça été monté à la scène. Mais, il
y a quelque chose qui fait que c'est le plus grand écrivain
d'Algérie, pourquoi ? Il a été traduit en chinois.
Il a eu la chance de rencontrer dans son école, une
lectrice de chinois, qui lui a dit : "Ah mais c'est
intéressant ce petit livre pour apprendre le Français
en Chine" Et alors il a eu un tirage modeste :
40 000 exemplaires ! Il y a donc 40 000 Chinois,
qui connaissent la France à travers une veille ville
d'Algérie, Nédroma, et une veille mémé de là-bas.
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