L’économiste
Jacques Bendelac, auteur de nombreux ouvrages sur
l’économie d’Israël, nous
a fait part d’une excellente nouvelle : l’économie
israélienne se porte bien, très bien
même !
Mais
a contrario, la société israélienne
est-elle, elle aussi, en aussi bonne santé
?
Les
informations économiques en Israël sont
très nombreuses, circonstanciées et
parfois étonnantes.
Ainsi,
par les journaux, le public israélien a appris
deux nouvelles contradictoires :
d’une
part, suite à la grève que le pays vient
de connaître dans le secteur public, il a découvert
qu’il y avait 12 000 personnes qui travaillaient
sans être payées depuis des mois
et
d’autre part, à l’opposé,
que les banques avaient accumulé des
profits records qui s’élèvent
pour les 3 premiers trimestres de cette année
à 7 milliards de NIS et qu’elles comptent
bien en engranger 10 milliards à la fin de
l’année.
Comment
expliquer ces contradictions ?
Ces
deux dernières années, la vie politique
israélienne a été intense.
Il
y a eu le retrait de Gaza qui a coûté
au budget de l’Etat 15 milliards de shekels,
les
élections nationales;
il
y a eu également les élections palestiniennes
et enfin la menace iranienne.
Tous
ces éléments ont permis d’améliorer
l’image d’Israël dans le monde mais
pour une courte durée puisque la guerre du
Liban de cet été a eu des effets très
négatifs sur cette brève embellie.
La
guerre a coûté à Israël 15
milliards de NIS et malgré la mauvaise image
politique qui en a résulté, paradoxalement,
l’image économique du pays s’en
est trouvée améliorée !
Les
étrangers n’ont pas perdu confiance en
notre économie et ils ont investi.
Donc, malgré la guerre, l’année
2006 va connaître des records dans le domaines
des investissements étrangers qui vont atteindre
20 milliards de dollars. Soixante entreprises israéliennes
ont été rachetées par des firmes
étrangères. Une petite société
de hight tech dont personne ne connaissait ni l’existence
ni ce qu’elle faisait a été rachetée
à la veille de la guerre pour 4 milliards de
dollars.
Il
y a donc,dans le pays, un afflux important de dollars.
Du
coup, le shekel israélien
est devenu une très bonne monnaie.
Alors que le dollar est au plus bas, le shekel est
au plus haut. La monnaie israélienne est forte
dans le pays également parce qu’il y
a beaucoup, peut-être même trop de dollars.
Il est bon de rappeler que la croissance économique
se maintient entre 5 et 6% et ce, malgré la
guerre. Mieux, l’inflation est tellement maîtrisée
qu’elle sera négative, ce qui n’est
pas bon non plus car cela veut dire que les prix baissent.
Pour
rester dans les bonnes nouvelles, la presse économique
vient de faire paraître un entrefilet par lequel
elle nous apprend que le pays connaît un excédent
fiscal de 10 milliards de NIS.
Comme
tous les pays développés, Israël
est endetté à hauteur de 100 milliards
de dollars, soit 100% de la production nationale.
Mais cette dette a diminué ces deux dernières
années (elle était de 200%). Comme les
autres pays, il consacre une partie des excédents
à rembourser cette dette. Israël est considéré
comme un des pays qui rembourse le mieux sa dette.
C’est pourquoi les banques n’hésitent
pas à lui prêter de l’argent. Elles
savent qu’elles seront remboursées et
même parfois avant terme !
La
bourse elle aussi bat des records. Israël se
place, sur les marchés internationaux comme
une des places les plus sûres pour investir.
De
leurs côtés, les investissements israéliens
à l’étranger augmentent vertigineusement
et on peut dire qu’ils sont, à l’heure
actuelle, plus importants que les investissements
étrangers en Israël. Les sociétés
israéliennes investissent beaucoup dans l’immobilier,
surtout dans les pays de l’ancienne Europe de
l’Est.
La
conclusion s’impose : malgré un mois
de guerre qui a coûté cher et qui a
entraîné des dégâts conséquents
qu’il faudra réparer, l’économie
israélienne est en pleine vigueur et se porte
excellemment. L’année 2006 sera celles
des records.
Mais
alors, est-on en droit de se demander, la société
israélienne profit t-elle de ces belles performances
et s’enrichit-elle au même rythme que
ces records battus ? Vu sa bonne santé économique,
comment expliquer la dichotomie sociétale où
deux mondes différents cohabitent ? celui de
l’argent et des profits d’un côté
et de l’autre celui de la misère ? Comment
comprendre cette situation tout à fait nouvelle
que le pays connaît : pendant qu’une classe
s’enrichit, l’autre s’appauvrit
?
Comment est-on arrivé à de tels écarts
en si peu de temps ?
Il
faut remonter à l’année 2003 où
les élections ont amené au ministère
des Finances Benyamin Natanyaou. Ce dernier a étudié
aux Etats-Unis et y a vécu longtemps. Il a
connu le libéralisme du Président Reagan
et ses conséquences positives sur la santé
de l’économie américaine. Il pense
qu’il faut aussi pour Israël une nouvelle
politique économique et la seule qui vaille
à ses yeux est le libéralisme. Il initie
donc une politique qui « sortira le pays de
la ruine ». Selon cette théorie économique,
l’Etat doit intervenir le moins possible dans
l’économie. De ce fait, il abandonne
au privé de nombreux domaines qu’il gérait
auparavant. L’Etat ne se mêlant plus de
rien, il a besoin de moins d’argent. Conséquence
: on baisse les impôts et on diminue également
les dépenses publiques. Netanyaou applique
les règles libérales à la lettre
: il fait des coupes budgétaires de 30 milliards
de NIS. Il coupe dans tous les secteurs et bien sûr
et surtout dans les secteurs sociaux. Les allocations
familiales diminuent de 20 %, l’éducation
connaît une coupe de 15 % de son budget alors
que le nombre d’enfants scolarisés augmente,
le budget de la santé est sabré : de
nombreux médicaments et soins ne sont plus
remboursés.
Le ministre diminue également la fiscalité
: - 20% pour les impôts des particuliers et
des sociétés. Les charges sociales patronales
passent de 10 à 5% alors que la part des travailleurs
passe de 5 à 10%.
On arrive donc, en 3 ans à une diminution de
20 % du budget de l’Etat.
Pas
d’économie libérale sans privatisations.
Netanyaou s’attaque ensuite aux sociétés
nationalisées qu’il privatise à
tour de bras : El Al, Bezeq (téléphone),
usines de dessalement de l’eau, les autoroutes,
le métro et le tramway, le train, les ports
(dont on fait des sociétés différentes
pour chaque port).
La privatisation atteint même des secteurs tel
que l’armée où les cuisines seront
bientôt privatisées. Suivront les prisons
et les centres pour handicapés. Il faut rentabiliser
l’argent. L’argent détermine tout.
Les
budgets des petites municipalités pauvres qui
recevaient des subventions de l’Etat subissent
des coupes de 50%. Ces subventions passent de 4 à
2 milliards de NIS. Ce sont donc ces 2 milliards qui
manquent pour payer les salariés qui se sont
mis en grève pour non paiement de salaire (certains
non payés depuis 6 mois).
Le
secteur du travail est lui aussi touché : le
ministère du Travail est supprimé et
remplacé par le Ministère du Commerce,
de l’Industrie et de l’Emploi. Dans la
foulée le code du Travail est également
modifié au détriment des travailleurs.
L’emploi devient plus précaire.
Le
résultat de cette politique libérale
à tout crin est que la pauvreté a fait
un bond de 25%. Désormais, il y a 1,5 million
de citoyens israéliens qui vivent difficilement.
Cette proportion énorme est également
un phénomène nouveau. Le but de Netanyaou
était de « remettre les gens au travail
» car il pensait « que les chômeurs
étaient des fainéants qui ne voulent
pas travailler ». Les études ont montré
que cette vision simpliste est fausse et qu’il
s’avère que ce sont des gens qui travaillent
qui ne peuvent plus finir le mois. Autre phénomène
nouveau : le travail ne permet plus de vivre à
toute une couche de la population. Un tiers des salariés
touchent 3 500 NIS par mois. Le pays compte 200 000
chômeurs qui ne sont indemnisés que pendant
6 mois. 30% des travailleurs ont des emplois à
temps partiel et 10 % connaissent l’interim.
Mais alors, comment cette société si
fracturée peut-elle progresser ?
Qu’est-ce
qui la cimente ?
C’est
la société civile qui a pris la relève
de l’Etat.
De
nouveaux secteurs se sont développés
:
les
associations qui, avec des fonds privés, se
chargent désormais de la redistribution.
Des
chaînes de solidarités se sont mises
en place et ce sont les individus qui pallient les
carences de l’Etat. Ce phénomène
a été particulièrement flagrant
pendant la guerre du Liban.
Malgré
cette fracture, Israël reste tout de même
un pays dynamique qui avance, avec une économie
solide et une société civile forte,
généreuse, dévouée qui
n’a pas perdu ses valeurs de justice sociale.
Conférence
donnée par l’économiste Jacques
Bendelac a Netanya - Gisèle NINIO-GRYNBERG