Comment
un drone Pioneer a mis un terme
à un duel d’artillerie dans Falloujah
L’emploi
des drones dans la contre-insurrection est devenu incontournable.
Le témoignage de Bing West, journaliste et écrivain
suivant une unité aérienne des Marines,
montre leur rôle dans la conduite des feux au
cœur de Falloujah.
La
caméra diurne du drone Pioneer fournit des couleurs
riches, de sorte que les éclairs rouges venant
de la cour de la mosquée ont immédiatement
attiré l’attention des Marines. L’opération
destinée à reprendre Falloujah se déroulait
bien, dans l’après-midi du 8 novembre.
Sept bataillons avançaient à partir du
nord, et le Pioneer tournait autour d’un district
de 4 km2 au sud, appelé Queens. Longtemps le
repaire de gangs criminels, de terroristes, de kidnappeurs
et de djihadistes, Queens était un fouillis de
quelques milliers de maisons à deux étages,
faites d'un ciment terne, entre des chemins en terre
et une végétation presque inexistante.
«...
Basés dans une tente située près
d'un aérodrome, à quelques kilomètres
en-dehors de Falloujah, les Watchdogs avaient mené
plusieurs centaines de missions de surveillance au-dessus
de la ville durant les 5 derniers mois. »
Détecter
des insurgents n'était pas un problème
pour les Watchdogs - l'unité aérienne
des Marines VMU-1 qui exploitait le Pioneer. Basés
dans une tente située près d'un aérodrome,
à quelques kilomètres en-dehors de Falloujah,
les Watchdogs avaient mené plusieurs centaines
de missions de surveillance au-dessus de la ville durant
les 5 derniers mois. Les insurgents ne pouvaient se
cacher nulle part. Lorsqu'ils sortaient à l'air
libre, ils étaient repérés, suivis
et attaqués - jour après jour. A plusieurs
reprises, les Watchdogs ont vu des pick-ups déboucher
brusquement dans des terrains dégagés
et leurs occupants débarquer, dresser de longs
tubes, tirer quelques roquettes et prendre la fuite
avant qu'une contre-attaque ne puisse être lancée.
«
Nous avons suivi un pick-up après qu'il a tiré
quelques roquettes », raconte le sergent-chef
Francisco Tataje, le chef renseignement. « Il
s'est élancé sur l'autoroute principale
et nous l'avons fait intercepter. Le conducteur avait
une identité parfaite. Rien d'incriminant. Nous
avons donné à l'équipe qui l'interrogeait
une copie de notre vidéo. Ils ont rappelé
pour dire que le type avait avoué. »
L’artillerie
précède l'aviation
L’attaque
au mortier venue de la mosquée, ce jour-là,
rompait toutefois le schéma habituel du feu et
mouvement. La mosquée à moitié
achevée ressemblait à un petit stade de
football, avec un mur de cour haut de plusieurs étages
et de forme ovale, ainsi qu’une cour intérieure
vide. Au centre, un seul tube de mortier était
pointé au nord, vers Camp Falloujah, le centre
logistique de l’opération coalisée.
Toutes les 10 minutes environ, 3 insurgents sprintaient
depuis une grande maison située quelques centaines
de mètres au nord de la mosquée et disparaissaient
sous le rebord du mur. Quelques instants plus tard,
ils repartaient à toute allure, et chacun lâchait
un obus dans le tube avant de sprinter comme des dératés
pour regagner la maison.
Après
l’explosion aléatoire de 6 obus de mortier
autour de l’énorme Camp Falloujah, le lieutenant-colonel
John Neumann, commandant opérationnel des Watchdogs,
reçut un appel téléphonique du
Centre de Fusion, qui intégrait toutes les sources
de renseignements et assignait des objectifs aux unités
de feu.
«
L’aviation n’est pas disponible. L’artillerie
a l’objectif », a expliqué Neumann
à son groupe de 10 hommes rassemblés autour
de 2 afficheurs vidéos et de 4 moniteurs informatiques.
L’artillerie est une arme de zone, très
utile contre les troupes à découvert,
mais pas conçue contre des cibles ponctuelles
[à moins d’utiliser des obus guidés,
note du traducteur]. Ce n’était pas le
choix idéal pour cette mission de feu. Mais l’artillerie
était la seule à être immédiatement
disponible.
L’appointé-chef
Jonathan Salisibrarra, l’opérateur de la
nacelle, plaça le viseur de la caméra
optique du Pioneer sur le tube du mortier et lut à
haute voix les coordonnées à 10 chiffres
qui apparaissaient sur l’écran. Celles-ci
furent entrées et envoyées au Centre de
Fusion ainsi qu’à la batterie d’artillerie.
Le groupe attendit quelques secondes, sans mot dire,
alors que le Pioneer faisait des cercles à plusieurs
milliers de pieds au-dessus du sol, sa caméro
fixée sur le tube brillant. Lorsque Neumann annonça
« coup parti », tous se penchèrent
en avant pour observer l’explosion.
Une
large bouffée grise apparut à un stade
de football [américain, NDT] du tube, et le groupe
mesura la distance d’erreur avant d’entrer
au clavier, plus long 100, à droite 50. Quelques
instants plus tard, un nuage de poussière éclata
dans la cour. Après plusieurs cris – «
C’est bon ! » – la prochaine commande
était « feu d’efficacité.
» Peu après, deux flashes oranges illuminèrent
la cour, avec un troisième environ 100 mètres
au sud. Lorsque la fumée se dégagea, le
tube était toujours en place. Le groupe demanda
une autre salve. Même résultat –
au but, mais inefficace. Aucune explosion secondaire.
Aucun dommage visible au tube.
Durant
l’accalmie qui s’ensuivit, les 3 insurgents
coururent à nouveau de leur redoute jusqu’au
mur de la mosquée, ramassèrent des obus,
les lâchèrent dans le tube et retournèrent
en courant vers la maison.
Les
Watchdogs échangèrent des exclamations.
«
Ils s’accrochent. »
«
Personne ne me ferait jouer à cache-cache avec
des obus de 155. »
«
Ces imbéciles sont cuits s’ils devinent
mal où tombera la prochaine salve. »
«
On a un Predator », lança Neumann après
avoir appelé le Centre de Fusion.
Le
pilote du drone
Le drone "Predator"
caméra
de prise de vues du drone
Lancé
à partir d’un site près de Bagdad,
le drone Predator emmenait un missile Hellfire. Ses
opérateurs et son flux vidéo se trouvaient
en Californie. Quelques semaines plus tôt, les
Watchdogs avaient employé un Predator pour détruire
un pick-up en mouvement équipé d’une
mitrailleuse – un robot guidant un autre robot
vers la cible. Toutefois, la bande passante pour l’imagerie
du champ de bataille n’était pas assez
large pour permettre aux Watchdogs et aux opérateurs
du Predator en Californie d’échanger leurs
images respectives. A la place, ils utilisaient le courrier
électronique et les coordonnées GPS pour
aligner leurs plate-formes.
«
Arrêtez, arrêtez », appela Neumann.
« Le Predator a été détourné.
Profane est en place et a la mission. Préparez-vous
à l’orienter. » Profane était
l’indicatif radio de 2 avions AV-8B des Marines
qui volaient à près de 6000 mètres
d’altitude. Les Watchdogs devaient parler et envoyer
des données au contrôleur aérien
avancé aéroporté (Forward Air Controller
Airborne, FACA) qui était chargé de coordonner
l’attaque des jets.
Dans
l’intervalle, les insurgents avaient fait un autre
sprint pour tirer. Douze obus avaient été
lancés sur Camp Falloujah. Le Centre du Fusion
voulait mettre un terme à ce duel.
«
Qu’est-ce que vous en pensez, les gars ? »,
demanda Neumann, dont la conduite était participative.
« Le tube ou la maison ? »
«
La maison ! », s’écrièrent-ils
en chœur.
La
maison en ciment à deux étages où
se cachaient les insurgents entre leurs tirs avait un
toit en forme de dome, une large cour avec un mur extérieur,
et un surplomb à la porte d’entrée,
où une sentinelle était postée.
Les Watchdogs avaient compté 5 hommes à
l’extérieur, en supposant que les mêmes
hommes sprintaient chaque fois jusqu’au mortier.
Dès que Profane repéra la mosquée,
Neumann parla au FACA.
«
La maison est la première au nord de l’espace
dégagé au coin nord-est. Elle a un toit
en forme de dome. Attendez – c’est celle
avec ce camion. Vous l’avez ? »
Un
camion s’était arrêté et 5
hommes étaient entrés dans la maison,
portant quelque chose dans leurs bras. Trois chiens
avaient accouru.
«
L’heure du souper. Ils font la relève »,
déclara le sergent Roneil Sampson, un analyste
en imagerie. « Livraison de pizzas. »
«
Objectif engagé », annonça Neumann.
L’impact se produirait dans moins d’une
minute.
Le
mot avait été passé au groupe en
repos, et plus de 20 Marines se serraient et chuchotaient
dans le petit centre d’opérations.
«
J’aime les chiens. Tirez-vous de là, les
chiens. »
«
Restez-là, les moudj. Vous êtes presque
au paradis. Partez pas maintenant. Partez pas. »
La
porte de la cour s’ouvrit, un homme marcha jusqu’au
camion, et ce dernier s’éloigna lentement.
«
Un moudj bleu envoyé chercher le coca. L’enc…
le plus chanceux du monde. »
Les
deux écrans vidéos émirent soudain
un flash blanc, comme si un fusible avait sauté.
Il y eut un « M… » collectif des Marines
alentour. Le centre du toit était maintenant
un énorme trou noir.
«
Dans le mille », dit Neumann. « Voilà
ce que j’appelle dans le mille ! »
«
Je suis désolé pour les chiens »,
cria quelqu’un.
Texte original: Bing West, "How
the Pioneer Robot Plane Helped Win an Artillery Duel",
Slate, 11.11.04
Traduction et réécriture: Lt col EMG Ludovic
Monnerat : Site internet Checkpoint-online.ch